Fragmentation du monde : éclatements d’empires et sécessions d’États depuis 1900

La Tour de Babel, Brueghel l’Ancien, Vienne, 1563.

S’il y a un « sens de l’histoire », il n’est pas celui que prétendent les cosmopolites. Le monde ne va pas vers toujours plus d’unité politique. Contrairement à la prophétie du philosophe allemand Emmanuel Kant dans sa dissertation de 1784, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (weltbürgerlicher), il n’y a pas de mouvement général et irrésistible vers un État mondial, c’est exactement l’inverse qui s’est produit depuis le début du XXe siècle. Le monde n’a cessé de se fragmenter et il n’y aucune raison de penser que cette tendance ne va pas continuer à s’exercer dans un avenir proche, et même dans un avenir lointain. Il est difficile d’imaginer un point d’aboutissement, une fragmentation maximale qui serait indépassable, tant les facteurs de fragmentation sont puissants.

On ne peut pas affirmer à la fois le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », ou même le « droit des peuples autochtones », comme principes des Nations-Unies, et contester la légitimité des innombrables mouvements sécessionnistes. L’homme a un besoin vital de défendre et de recouvrer son identité, et celle-ci est inséparable de son lignage, de son ethnie, de son peuple, de sa nation, de sa langue, du moins pour la plupat des hommes, qui n’ont pas été aliénés par l’abrutissement cosmopolite. L’affirmation de la démocratie, réelle ou supposée, revient à dire que les groupes humains sont fondés à se séparer des autres groupes, aussi petite que soit la différence entre eux, puisque la démocratie est censée donner le pouvoir au peuple. Il suffit donc qu’un gourpe humain quelconque ait le sentiment de former un peuple pour que sa revendication d’indépendance devienne légitime, pourvu que celle-ci puisse s’appliquer à un territoire défini.

En outre, le progrès des moyens de communication a eu deux conséquences capitales. Premièrement, il facilite le regroupement de ceux qui se ressemblent en raison de leur langue, de leur religion, de leur race, de leur culture, de leur histoire ou de leur ethnie. Deuxièmement, il donne désormais l’avantage aux petites organisations par rapport aux grandes, donc au petits États par rapport aux grands, pouisque le coût de l’information se réduit indéfiniment et que les avantages de l’organisation hiérarchisée se réduisent parallèlement. Ce n’est pas un hasard si la Suisse et le Luxembourg sont les États les plus riches du monde, alors même qu’ils sont désespérément dépourvus de ressources naturelles et qu’ils sont très petits. À cet égard, l’idée de la construction européenne est une absurdité. Il faut le dire sans fard : les européistes sont des fanatiques qui baignent dans l’utopie par idéologie. Le cosmopolitisme est un poison qui rend fou.

Dressons donc l’état des lieux de la fragmentation du monde depuis 1900, sans prétendre à l’exhaustivité, tant le sujet est vaste.

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LES FAITS

I – SDN et ONU

Il y avait 42 États fondateurs de la SDN en 1919.
85 États se proclamaient souverains en 1920.
Il y avait 51 États fondateurs de l’ONU en 1945.
Il y a 193 États membres en 2025 (dernier admis, Soudan du sud, en 2011).
Cette augmentation du nombre des États membres de 51 à 193, soit 142 États de plus, est due principalement à l’éclatement des empires, secondairement aux sécessions d’États, phénomènes qui avaient commencé dès le début du XXe siècle, et dans quelques cas à des candidatures tardives (Allemagne, Suisse…).
A ces 193 États membres, il faut ajouter 10 États indépendants de fait, non membres de l’ONU, reconnus ou non reconnus :
Kossovo, Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du sud, République turque de Chypre du nord, État gazaoui (avant l’invasion israélienne), Yémen du nord, Somaliland, Formose (Taïwan) ;
et un micro-État : le Vatican.

Il y a donc 203 États qui se proclament souverains en 2025, contre 85 États en 1920.

II – Empires éclatés depuis 1900

  1. Empire austro-hongrois (1918)
  2. Empire ottoman (1918)
  3. URSS (1991)

– petits empires :

  1. Yougoslavie (1991)
  2. Tchécoslovaquie (1992)

– empires coloniaux (dont la dissolution a donné naissance à de nombreux États polyethniques) :

  1. Empire colonial français (Algérie, 1962… ; reste les territoires et départements d’outre-mer)
  2. Empire colonial britannique (Ghana, 1957…)
  3. Empire colonial portugais (Mozambique, Angola, Guinée-Bissau, Cap vert, Saint-Thomas-et-Île-du-Prince, Timor oriental ; 1975)
  4. Empire colonial espagnol (résiduel : Guinée équatoriale ; 1968)
  5. Empire colonial des États-Unis (Philippines, 1946… reste Porto-Rico, Hawaï)

III – Sécessions ou tentatives de sécession d’États depuis 1900

  1. Panama (1903)
  2. Norvège (1905)
  3. Finlande (1917)
  4. Estonie (1917)
  5. Lettonie (1917)
  6. Lithuanie (1917)
  7. Islande (1918)
  8. Irlande (1921)
  9. Partage de l’Inde, création du Pakistan (1947)
  10. Création de l’État d’Israël et division de la Palestine (1948)
  11. Taïwan ou Formose, division de la Chine (1949)
  12. Division de la Corée (1953)
  13. Échec de la sécession du Katanga (1960-1963)
  14. Singapour (1965)
  15. Échec de la sécession du Biafra (1967-1970)
  16. Bengale oriental, dit Bengladesh (1971)
  17. République turque de Chypre du nord (1983)
  18. Érythrée (1991)
  19. Haut-Karabakh ou Artsakh (1991, repris par l’Azerbaïdjan en 2023)
  20. Transnistrie ou République moldave du Dniestr (1991)
  21. Ossétie du Sud (1992)
  22. Abkhazie (1992)
  23. Donbass (république de Donetsk et de Lougansk,1994, rattachées à la Russie en 2023)
  24. Échec du référendum sur la souveraineté du Québec (1995)
  25. Somaliland (2001)
  26. Timor oriental (2002)
  27. Échec de l’Îlam (Tamouls de Ceylan, 1997-2009)
  28. Soudan du sud (2011)
  29. Échec du référendum sur l’indépendance de l’Écosse (2014)

IV – Poussées sécessionnistes

Outre les tentatives avortées mentionnées ci-dessus (Katanga, Biafra, Québec, Îlam, Ecosse) et sans tenir compte de nombreux mouvements négligeables (pour la France : Bretagne, Savoie…), voici les principales poussées sécessionnistes en 2026 :

avec mouvements armés

  • Europe : Irlande du nord (trêve depuis les accords du Vendredi saint en 1998), Corse, Pays basque, Gagaouzie, Tchetchénie, Daghestan ;
  • Asie : Kurdistan (dans quatre pays : Turquie, Iran, Irak, Syrie), Baloutchistan (dans deux pays : Pakistan, Iran), Cachemire, Assam, « Khalistan » au Pendjab (sikhs), Tibet, Sin-Kiang (Ouïgours), Arakanais, Karens et Shans en Birmanie, Patani (Malais du sud de la Thaïlande), Moluques, Papouasie occidentale, Mindanao (insurrection des Moros depuis 1969) ;
  • Afrique : îles Canaries, Rif, Sahara occidental (Front Polisario), Kabylie, Azawad (Touaregs du Mali), Toubous (Tchad, Libye, Niger), Pount (Somalie), Tigré, Ogaden (Éthiopie), Casamance (Sénégal), Darfour (Soudan), Cameroun anglophone ;
  • Océanie : Nouvelle-Calédonie (Canaques), Bougainville (îles Salomon) ;

plus pacifiquement

  • Groenland, îles Féroé, Pays de Galles, Catalogne, « Padanie » (Italie du nord, revendication abandonnée), Sardaigne, Porto-Rico, Hong-Kong (revendication avortée depuis la mainmise de la Chine).

V – Nettoyages ethniques et populicides (ou “génocides” : extermination des membres d’une ethnie par des membres d’une autre ethnie)

  1. Arméniens et chrétiens « assyriens » (1915)
  2. Slavocide, extermination de 18 millions de Slaves (Russes, Biélorsses et Malorusses ou Ukrainiens) par des allogènes de l’ex-empire russe, Juifs en majorité, mais aussi Géorgiens, Lettons, etc. (1917-1953)
  3. Grecs de Turquie, Turcs de Grèce (échange de populations, 1923)
  4. Juifs d’Europe (de 1940 à1945)
  5. Allemands de Silésie et des Sudètes (1945)
  6. Hindous et musulmans en Inde (1947)
  7. Palestiniens (Nakba, 1948)
  8. Français et Juifs d’Algérie (1962)
  9. Maures du Sénégal et noirs de Mauritanie (1989)
  10. Serbes, Croates, Bosniaques, Albanais en ex-Yougoslavie (1992-2008)
  11. Tutsis au Rwanda (1994)
  12. Noirs du Darfour (2003-2004)
  13. Rohyngias en Birmanie (2016)
  14. Ethnies d’Ethiopie (Amharas, Tigréens, Oromos, Afars, Somalis, etc.) depuis 2018

VI – Unions ou tentatives d’union d’Etats

  1. Échec de la Fédération de la Rhodésie et du Nyassaland (1953-1963, dissoute avant l’indépendance)
  2. Échec de la République arabe unie (Égypte, Syrie, Yémen) (1958-1961)
  3. Rattachement du Sarawak et du Sabah à la Malaisie, échec du mouvement d’indépendance (1963)
  4. Échec de l’Union des Républiques arabes (Libye, Egypte, Syrie ; 1971-1984)
  5. Union européenne (1958 ; échec du référendum en 2005 ; Brexit, 2020)
  6. Echec du Mali (union du Sénégal et du Soudan-Bamako, qui conservera le nom de Mali, 1960)
  7. Échec de l’union de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert (1975-1980)
  8. Yémen (avec le Yémen du sud, 1990 ; division de fait depuis 2014)

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On pourrait soutenir que la fragmentation du monde est une ruse de la raison, étant donné que l’on a assisté parallèlement à la naissance et au développement d’une superstructure mondiale, préfiguration de l’État mondial dans l’esprit des cosmopolites : création de la SDN, société des nations, en 1920, de l’ONU, Organisation des Nations-Unies, en 1945, accompagnées d’une floraison d’organisations périphériques et des inombrables ONG, organisations non gouvernementales, qui concourent presque toutes à la mise en œuvre de l’idéologie cosmopolite, qui est à la fois mondialiste et nihiliste. De plus, fait inédit dans l’histoire, il s’est formé une superclasse mondiale (SCM), dont les membres ont largué toute attache avec leur patrie et qui s’emploie collectivement à dominer le monde en imposant à tous les peuples le projet cosmopolite de la « gouvernance mondiale », version édulcorée de l’État mondial. On pourrait avancer encore que la dislocation des nations vise à les affaiblir pour réduire la résistance à l’entreprise mondialiste. Ainsi en est-il sûrement de l’Europe des régions, qui délite l’Europe des nations. L’Union européenne (UE) est dans cette perspective, conformément au plan de son inspirateur, Jean Monnet, appelée à devenir un État « régional » qui serait l’embryon de l’État mondial, soit que l’UE s’étende indéfiniment en dehors d’Europe, en intégrant par exemple la Turquie, le Maroc ou Israël, soit qu’elle serve d’exemple à d’autres Unions du même type qui, finalement, étant dépourvue d’identité, n’auraient aucun mal à fusionner.

On baigne ici dans l’utopie. Un nouvel État, qui a conquis chèrement son indépendance, ne consentira jamais à se fondre dans un magma mondialisé qui anéantirait sa souveraineté. Les pays les plus puissants du monde, les États-Unis d’Amérique, la Chine, la Russie, et maintenant l’Inde, se sont affranchis des règles coercitives que les cosmopolites auraient voulu imposer à tous. Ainsi, ils n’ont pas adhéré à la cour pénale internationale. Celle-ci n’a d’autorité que pour les pays secondaires… dont la France, que ses dirigeants successifs depuis Giscard d’Estaing ont ravalé au niveau de vassale de l’Amérique et de subordonnée de la commission européenne.

Ainsi, quels que soient les efforts et les illusions des idéologues cosmopolites de la SCM, leur entreprise est vouée à l’échec. Elle n’a et ne peut avoir au fond comme seul résultat que de favoriser l’emprise des impérialismes sur les pays qui ont renoncé à se battre pour rester libres.

Henry de Lesquen

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