Allégorie de la Victoire, Louis Le Nain, 1635, musée du Louvre.
La France est l’auteur de contributions incontournables dans pratiquement tous les domaines de l’activité humaine. Paradoxalement, la matière dans laquelle elle s’est le plus distinguée est pourtant régulièrement passée sous silence, largement méconnue des Français eux-mêmes.
À mille lieues de grotesques clichés issus des pays anglophones qui ne lui ont pas pardonné son opposition à l’invasion de l’Irak, mais aussi des références de nostalgiques de l’impérialisme allemand aux allégeances douteuses, le champ dans lequel la France s’est particulièrement illustrée est évidemment l’art de la guerre. Si elle lègue à ses enfants comme au monde un patrimoine matériel et immatériel inestimable, elle a en l’espèce agi au détriment des autres peuples lorsqu’il le fallait ; de même que par la destruction autant que par la création. Les Français comptent en effet sans conteste parmi les nations les plus guerrières que la terre ait jamais portées ; leur État parmi les puissances les plus éminentes ayant façonné l’histoire.
À cet égard, « mère des arts, des armes et des lois » selon la formule de Joachim du Bellay, la France a ceci de particulier d’avoir atteint le firmament à d’innombrables reprises et de manière très espacée à travers le temps, ce qui témoigne d’une persévérance et d’une capacité à se renouveler dont on peine à trouver le moindre équivalent. Qu’il nous soit permis d’en brosser ici un tableau à larges traits, rendus indispensables par l’étendue et la densité des accomplissements. Personne ne contestera que la France a atteint des sommets sous Louis XIV ou Napoléon Ier, plus rares sont ceux qui retiendront d’autres apogées sous Philippe Auguste, saint Louis ou Philippe VI ; mais combien songeront aux faîtes de sa puissance durant la Belle Époque et jusqu’en 1918, mais aussi de 1946 aux années 1970 ?
Au cours de près d’un millénaire de faits d’armes, comment faire l’impasse sur l’immense assaut amphibie de l’Angleterre en 1066 au moyen d’une flotte conçue à cet effet, permettant le transport de la cavalerie lourde et l’établissement d’une tête de pont à Pevensey, entreprise si réussie qu’elle a donné naissance outre-Manche à un royaume francophone pendant des siècles, rival jusqu’à il y a peu, allié aujourd’hui ? Comment aussi négliger l’établissement du royaume franc de Jérusalem (1099-1291), qui découle d’une puissance projetée à plus de 4.000 km par Godefroy de Bouillon avec les moyens de l’époque ? Comment ignorer encore les conquêtes des Hauteville, qui ont fondé le royaume normand de Sicile, lequel comprenait le sud de la péninsule italique (1130-1194), après avoir pris Bari aux Byzantins en 1071 et défait les Arabes qui avaient fondé un Émirat sur ce qui est la plus grande île de la Méditerranée ? Comment omettre de surcroît les exploits logistiques et maritimes rendus possibles par l’établissement du royaume des Lusignan à Chypre (1192-1489) qui préfigure des bases avancées contemporaines au Proche-Orient ? Comment ne pas mentionner enfin, évidemment, bien plus tard, les victoires décisives remportées par les généraux Pétain et Foch, ce dernier devenant commandant en chef des forces alliées avant que les deux soient élevés à la dignité de maréchal de France ?
La France a ainsi, par différents moyens et non sans difficultés, contribué à faire disparaître voire à détruire l’Angleterre anglo-saxonne, l’Espagne des Habsbourg, le Saint-Empire romain germanique, la Chine des Qing, l’Empire austro-hongrois, l’Empire ottoman, la Prusse, le IIᵉ puis le IIIᵉ Reich et la République démocratique d’Allemagne, tenant en échec l’URSS ; elle a qui plus est notamment fait émerger, tant par les armes que par les idées, l’Angleterre anglo-normande, les États-Unis d’Amérique, la Grèce moderne, la Belgique, l’Italie unifiée, la Pologne, l’Arménie, le Liban, le Laos, le Cambodge et la République fédérale d’Allemagne, divisée comme réunifiée.
Faisant abstraction de ses immenses prises coloniales que nous avons eu l’occasion d’évoquer par ailleurs, de part en part de la péninsule eurasiatique où elle est devenue le premier pays par la superficie, de Lisbonne à Moscou, du château de Carrickfergus en Irlande conquis en 1760 à l’Acropole d’Athènes, témoin de la présence française en Grèce aux XIIIe, XIXe et XXe siècles, il n’y a guère que quelques pays scandinaves que la France n’ait pas envahis. Avec près de 11,69 millions de km² répartis sur tous les continents, la France s’est arrogé la plus vaste zone économique exclusive au monde, devant même les États-Unis. Dans l’un de ses ouvrages, l’historien britannique Niall Ferguson est ainsi amené à s’interroger :
« Laquelle des grandes puissances a été la plus belligérante ? Sur la base d’une version légèrement modifiée et augmentée de la base de données de Levy [Jack Levy, professeur américain de science politique, N.d.T.], la réponse semble être la France, qui a participé à environ 50 des 125 guerres majeures depuis 1495. L’Autriche n’est pas loin derrière (47), suivie par un autre ancien domaine des Habsbourg, l’Espagne (44) et, en quatrième position, l’Angleterre (43). […] Selon la liste plus exhaustive de guerres de Luard [Evan Luard, professeur d’histoire britannique, N.d.T.] cependant, les États les plus belliqueux entre 1400 et 1559 étaient les empires des Habsbourg et des Ottomans. Entre 1559 et 1648, l’Espagne et la Suède arrivaient en tête, ayant fait la guerre pendant 83 de ces années. La France fut certainement le principal belliciste de 1648 à 1789 (80 années sur 141) et de nouveau, en ce qui concerne les guerres européennes, de 1789 à 1917 (32 années sur 128). »
La France demeure aussi le pays ayant participé au plus grand nombre et remporté le plus de batailles : 1115, soit davantage que le Royaume-Uni (1105) et les États-Unis (833). Et non des moindres. Les victoires françaises à Poitiers (en 732, le synécisme celto-romano-germanique constitutif de la France n’était toutefois pas encore achevé), Hastings, Bouvines, Patay, Formigny puis Castillon lors de la guerre de Cent Ans, mais aussi à Marignan, Rocroi, Denain, Chesapeake, tout comme à Valmy, Austerlitz, celle du « miracle » de la Marne, Verdun, la première bataille de la Somme de 1916 et les batailles de la Somme de 1918 ont chacune à sa façon changé la face du monde.
Pour parvenir à ses fins, la France a notamment perfectionné les fortifications grâce à Vauban ; procédé aux premières levées de masse ; introduit le système Gribeauval en 1765 puis la balle Minié en 1849 ; conquis et dominé les airs, du premier ballon d’observation employé lors de la bataille de Fleurus en 1794 aux incroyables victoires aériennes de l’as des as René Fonck durant la Première Guerre mondiale, le plus grand de tous les aviateurs militaires ; réinventé l’emploi des armes à feu avec le Lebel modèle 1886 ainsi que de l’artillerie avec le canon de 75 mm modèle 1897 ; bâti La Gloire, le premier cuirassé de haute mer en 1859, ainsi que le croiseur sous-marin Surcouf, le plus grand sous-marin de son époque en 1929 ; introduit le char moderne avec le Renault FT en 1917 ; mais aussi inventé le statoréacteur grâce à René Lorin et René Leduc.
Plus récemment, dans le cadre de conflits asymétriques et en matière d’antiterrorisme, la France a de nouveau développé et mis en pratique un savoir-faire absolument hors du commun en portant au sommet, à la suite du feu de rang et du feu de salve, la technique du tir simultané élaborée par Christian Prouteau, laquelle permet de sauver la vie d’otages en faisant abattre plusieurs cibles par plusieurs tireurs à l’intérieur de la très étroite fenêtre de temps de l’arc réflexe auditif ; en prenant d’assaut à Marseille le vol Air France 8986, détourné par des terroristes algériens haïssant la France en 1994, les tuant tous, sans perdre le moindre captif, ni un seul gendarme ; mais aussi en inspirant le général américain David Petraeus, dirigeant des forces américaines en Irak et en Afghanistan et grand lecteur du manuel de contre-insurrection de l’officier français David Galula. À n’en pas douter, nos services intérieurs et extérieurs, de même que les unités du ressort du commandement des opérations spéciales (COS) ont accompli, dans l’ombre voire dans la clandestinité, des actions héroïques dont nous n’avons pas idée.
Des noms de grade au vocabulaire, de l’organisation à la doctrine, de Louis VII le Jeune devenu le Pieux, premier roi à diriger une croisade en 1146, aux hommes du GIGN participant à la libération de la grande mosquée de La Mecque en 1979, la France a marqué la chose militaire de son empreinte comme peut-être seuls Rome ou les États-Unis peuvent le prétendre. Plus récemment, les missiles de croisière antinavire Exocet, nucléaire ASMPA-R (air-sol de moyenne portée, amélioré puis rénové), le Rafale, le canon Caesar et les différentes composantes de la force océanique stratégique se sont inscrits dans cette longue et illustre tradition en vertu de laquelle la France est aujourd’hui le deuxième exportateur mondial d’armes. Ces instruments lui ont permis de continuer à briller et à vaincre, même lorsqu’elle ne pouvait plus s’appuyer sur les ressorts de sa démographie ou de son économie face à des ennemis tantôt en surnombre, tantôt plus prospères et parfois même les deux à la fois.
Indéniablement, au cours du XXᵉ siècle, les guerres mondiales, l’émergence de nouvelles puissances, le déclin démographique relatif amorcé plus tôt et les errements économiques socialistes ont conduit à un recul de la France dans le monde. Toutefois, bon an mal an, encore animée par l’esprit de sacrifice, consciente de sa grandeur mais aussi détentrice du feu nucléaire, de forces de projection parmi les toutes meilleures et d’une autonomie stratégique qu’elle a largement su préserver — quand de très nombreuses nations ont abdiqué et choisi la dépendance — elle restait un pays de tout premier plan jusqu’à il y a peu, et dans une moindre mesure c’est encore le cas. Que l’on songe notamment au bilan de la IVe République, injustement décrié et que la propagande gaulliste a réussi à présenter comme un régime pusillanime, indécis et incapable de défendre l’intérêt national alors même qu’elle n’a pas connu la moindre année de paix et ne s’est pas rarement battue sur différents fronts simultanément. Bien qu’en retrait par rapport aux superpuissances américaine et soviétique, la France d’après-guerre n’a jamais cessé d’être une puissance belligérante, intervenant en Indochine, en Corée, à Suez, au Cameroun, au Maroc, à Madagascar, en Algérie, en Tunisie et au Gabon. À sa frontière, après avoir occupé une partie de l’Allemagne, la France y a maintenu une présence militaire jusqu’en 1990, tentant même d’annexer pacifiquement la Sarre en 1955. C’est aussi essentiellement à la IVe République et bien davantage, il faut le dire, au président du conseil Félix Gaillard qu’au général de Gaulle président que nous devons Gerboise bleue, premier essai nucléaire français.
À défaut de quantités suffisantes d’hommes, d’équipements ou de réserves, les forces armées françaises se distinguent encore par leur qualité, mais les retards, faiblesses et dépendances capacitaires s’accumulent de manière fort préoccupante. Ne serait-ce que pour être écoutée et entendue parmi les puissances, mais aussi plus prosaïquement pour assurer une permanence à la mer capable de défendre des possessions qui ne manqueront pas de susciter les convoitises et dont il faut rappeler qu’elles n’entrent pas dans le champ du traité de l’Atlantique Nord, la France aurait, comme à l’époque du Foch et du Clemenceau, besoin de deux porte-avions au lieu d’un. C’est d’autant plus essentiel qu’au moyen de l’ASMPA-R susmentionné, lequel est embarqué par notre groupe aéronavale, notre porte-avions est indissociable de notre dissuasion nucléaire, laquelle se doit d’être à un niveau constant et ne saurait souffrir la moindre vacance, comme c’est le cas actuellement. La force nucléaire aéronavale est en effet intermittente. Elle est indisponible au cours des périodes où le Charles de Gaulle est hors service pour être remis en condition opérationnelle, soit tout de même 35% du temps. On peine à le croire. Ce n’est cependant pas le cas de la force nucléaire océanique (les SNLE), ni de la force aérienne stratégique (l’armée de l’air et de l’espace). La France devrait par ailleurs pouvoir réaliser ses catapultes aéronavales seule, qui sont avec la motorisation l’élément techniquement le plus critique d’un porte-avions, pour lequel elle dépend des États-Unis. Elle en dépend aussi, de surcroît, pour la formation de ses pilotes aux techniques d’appontage, n’ayant notamment pas souhaité remplacer le biplace voué à cette tâche, le Fouga CM-175 Zéphyr, retiré du service en 1994. Aussi, malgré une initiative très prometteuse avec le démonstrateur Dassault Neuron développé entre 2003 et 2012, accuse-t-elle désormais un retard coupable en matière de drones de tous formats, mais aussi plus largement en ce qui concerne l’aviation très faiblement observable, dite abusivement furtive ou de cinquième génération. La France n’est plus, pour ne pas avoir voulu remplacer le missile antiradar Martel en 1997, en mesure de frapper des défenses antiaériennes ennemies dans des conditions satisfaisantes. Contrairement aux États-Unis, à la Russie, à la Chine mais aussi à l’Inde, elle n’a pas les moyens d’abattre un satellite ennemi. Elle ne dispose pas de bombardiers stratégiques, ni d’un système de défense antiaérien de haute altitude, ni d’hélicoptères de transport lourd. Elle doit régulièrement compter sur l’aide de ses alliés pour ce qui a trait au renseignement et à la logistique. Les avions de détection, de commandement et de contrôle (AWACS) de l’armée de l’air et de l’espace d’une part et de la marine nationale d’autre part sont de fabrication étrangère. Que ses fusils d’assaut le soient aussi apparaît à cet égard comme plus anecdotique. Le fait qu’elle ne dispose pas suffisamment de toute une série d’équipements d’entrée de gamme, peu onéreux et susceptibles d’être rapidement produits en grande quantité l’est moins.
La France a abandonné la composante terrestre de sa triade nucléaire. Elle disposait en effet, sur le plateau d’Albion, d’une base souterraine de tir de missiles balistiques nucléaires sol-sol ; mais aussi de missiles nucléaires sol-sol mobiles Pluton et Hadès. Pour des raisons essentiellement liées à l’économie budgétaire, le président Chirac y a renoncé en 1996. On le voit, s’il y a bien, circonstance on ne peut plus rare en France, un champ du domaine public que nos dirigeants sont parvenus à réduire, c’est la défense. Pour être à la fois plus facile à surveiller et à frapper, la composante nucléaire terrestre est d’une moindre importance stratégique que les autres. Pour autant, les États-Unis, la Russie et la Chine ne l’ont pas abandonnée. Quoi qu’il en soit, nos moyens nucléaires, sans cesse modernisés, et leur doctrine d’emploi demeurent en principe une garantie crédible vis-à-vis de l’extérieur. Les mots jadis prononcés par le premier ministre Raymond Barre gardent ainsi en partie leur actualité : « Si, par extraordinaire, l’adversaire passant outre à toutes [nos] menaces, décidait de nous attaquer, l’atome tactique lui donnerait très vite le dernier et solennel avertissement qui conviendrait, avant l’apocalypse. » En partie seulement, car si la dissuasion nucléaire est une assurance-vie, les récents conflits armés entre la Russie et l’Ukraine d’une part et entre l’Inde et le Pakistan d’autre part ont confirmé ce dont on se doutait depuis la guerre des Malouines : un État doté n’est pas à l’abri d’affrontements de haute intensité en-dessous du seuil nucléaire.
On ne peut à cet égard qu’être consterné de constater que les « dividendes de la paix » ont servi à nourrir cette indicible abomination administrative et sociale qu’est devenue notre sphère publique, toutes strates confondues. Méditons ces quelques chiffres pour s’en convaincre : en 2024, la France a dépensé 47 milliards d’euros pour sa défense (hors pensions) ; la dépense sociale s’élevait alors quant à elle à 982 milliards d’euros. On croit là mesurer l’étendue du désastre, mais on demeure en-deçà de la réalité. Encore faut-il avoir en tête que la même année, en 2024 toujours, les États-Unis, première puissance mondiale entretenant notamment près de 800 bases militaires à l’étranger, ont dépensé moins pour leur défense que notre État providence : 997 milliards de dollars, quand un euro s’échangeait pour 1,08 dollar en moyenne. On en reste pantois. Il faut retrouver le sens des priorités, sinon recouvrer la raison même. Il apparaît en effet que la principale menace pour les armées françaises ne se situe pas au-dehors mais au-dedans. Elle se loge en chacun d’entre nous qui adressons à nos dirigeants des demandes sociales démesurées, insoutenables et irresponsables. Face à ces dernières, même la grande muette n’en peut mais. Dans ce combat, les armées ne peuvent placer leur espoir qu’en chacun d’entre nous. Il revient partant à tous, en rejetant aussi fermement le collectivisme socialiste que le pacifisme cosmopolite, d’y remédier. Il en va de la fidélité à notre histoire certes, mais il s’agit aussi d’assurer contre les menaces de l’intérieur comme de l’extérieur ce qu’il y a de plus fondamental, la continuité de la nation.
Loin d’être exhaustif, survolant plus de mille ans de conquêtes de toutes natures, ce bref aperçu des exploits français doit y inciter. Cette épopée force le respect, elle donne le vertige. Cet héritage nous oblige. S’il faut aujourd’hui admettre qu’il n’est pas aisé d’en être à la hauteur, rien n’excuse en revanche de ne pas l’avoir en mémoire.
Auguste Lorrain




