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Le linceul de Turin est-il authentique ?

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Note pour Monsieur P*** de C***
sur la question de l’authenticité du linceul de Turin

         

A la suite de la discussion un peu vive que nous avons eue, tu m’as envoyé une abondante documentation, fort intéressante, sur le linceul de Turin, en m’invitant à faire preuve d’objectivité sur cette question délicate : tu parais convaincu, en effet, que c’est surtout cette qualité essentielle dans tout débat scientifique qui manque aux adversaires de l’authenticité. Je te remercie beaucoup de t’être donné cette peine pour moi et je me sens obligé de te répondre par écrit, et avec un certain détail, d’autant que tu m’as piqué au vif en mettant en doute mon objectivité. A vrai dire, j’aurais préféré éviter ce débat, car je crains de peiner des amis et des gens que je respecte et que j’estime en contestant des idées qui leur sont chères. Mais tu m’y as contraint.
          Laisse-moi te préciser, au départ, que je serais aussi heureux que quiconque que les circonstances, et la piété des fidèles, nous aient transmis un tel témoignage de la Passion du Christ. Il n’y aurait, d’ailleurs, rien d’invraisemblable a priori à ce que les premiers chrétiens aient conservé cette relique, qui porterait, visible à l’œil nu, l’image du Christ incarné. Mais la pièce d’étoffe qui est exposée à Turin est-elle authentique, c’est-à-dire, est-elle vraiment le linceul de Jésus de Nazareth, crucifié au premier siècle à la demande des Juifs, comme le relate l’Évangile ?
          Quand cette question a commencé à être discutée dans la presse, il y a quelques années, je n’ai pas été convaincu par les arguments savants qu’avançaient – déjà – les sindonologues – les tenants de l’authenticité –, pour une raison bien simple, qui peut s’énoncer comme suit (proposition n° 1) :

          (P1) Si le supposé linceul de Turin était authentique, il aurait été l’objet, depuis l’origine, d’une vénération continue, générale et exclusive.

Il est difficile d’imaginer qu’une relique aussi sensationnelle pût avoir été négligée, à quelque époque que ce fût. Les Actes des apôtres et les Épîtres en parleraient, et les fidèles n’auraient jamais cessé de venir la contempler. Et l’on n’aurait pas exposé près de quarante prétendus linceuls du Christ ! En supposant que le linceul ait été caché pendant les premiers siècles de la chrétienté à cause des persécutions, il serait sorti de la clandestinité après la conversion de Constantin en 312 ou, au plus tard, lorsque l’édit de Thessalonique a fait du christianisme la religion officielle de l’empire romain, en 380. Et on l’aurait exposé solennellement dans la cathédrale Sainte-Sophie de Constantinople, dès sa construction au VIe siècle… et non pas dans l’église de Lirey, modeste village de Champagne, près de Troyes, au XIVe siècle.
          De plus, le linceul de Turin donne une représentation du Christ conforme à l’iconographie du moyen âge et non à celle des premiers siècles de l’ère chrétienne, d’où une nouvelle objection à l’authenticité (proposition n° 2) :

P2) Si le supposé linceul de Turin était authentique, Jésus apparaîtrait sous l’aspect que lui donnaient les premières générations de chrétiens, donc comme un jeune homme imberbe ou glabre, et non comme un homme mûr et barbu.

Les premiers chrétiens avaient certainement gardé de l’apparence physique du Christ un souvenir plus proche de la réalité que leurs héritiers du bas moyen âge, 1.300 ans plus tard, et, si son linceul avait été conservé, ils auraient forcément reproduit l’image qu’il portait.

          La « redécouverte » du linceul en 1357 est, en soi, un événement un peu trop gros pour être crédible. Du reste, par quel miracle aurait-on pu deviner que cette pièce d’étoffe était le linceul du Christ ? Il ne suffisait évidemment pas d’y découvrir l’image d’un homme apparemment crucifié. D’où une troisième objection :

(P3) Pour conclure que c’était bien le linceul qui avait enveloppé le corps du Christ, il aurait fallu une chaîne de transmission ininterrompue, sur plus de quarante générations, depuis les saintes femmes et les apôtres qui avaient découvert le tombeau vide ; ou au moins un document digne de foi certifiant l’authenticité, par exemple une lettre d’un des premiers papes. Or, on n’avait ni l’une ni l’autre.

Depuis, d’autres objections, tout aussi décisives, se sont ajoutées à celles-ci. L’une découle, bien entendu, de la datation au carbone 14 :

(P4) Si le supposé linceul de Turin était authentique, on aurait trouvé qu’il était du premier siècle de l’ère chrétienne par la datation au carbone 14.

Or, les trois laboratoires qui ont daté le linceul ont tous conclu qu’il était du bas moyen âge. L’article publié dans Nature le 16 février 1989 situe sa fabrication dans l’intervalle allant de 1260 à 1390 ap. J.-C. : on est loin du compte ! J’examinerai plus loin les contre-arguments des sindonologues, dont les tiens.

          Notre discussion de l’autre jour a précisé, à mes yeux, une objection non moins redoutable que les quatre précédentes pour la sindonologie :

(P5) Si la pièce d’étoffe qui est exposée à Turin avait vraiment enveloppé le corps du Christ – ou même le corps d’un homme quelconque –, l’image qui se serait éventuellement imprimée sur le linceul serait très déformée, une fois celui-ci mis à plat, par suite du développement des lignes horizontales.

Cette considération de géométrie élémentaire suffit à ruiner la thèse de l’authenticité. L’entretien donné au Monde par le R.P. Jean-Michel Maldamé, O.P., et publié le 3 juillet 1996 a ajouté un élément essentiel à mon dossier de réfutation, en indiquant que l’Église avait toujours été pour le moins réservée sur la question de l’authenticité, et surtout en précisant que l’erreur avait été révélée dès le début :

(P6) Au XIVe siècle, dans les années qui ont suivi l’apparition du prétendu linceul à l’église de Lirey, l’évêque de Troyes a conclu qu’il était de fabrication récente. Comme il a réussi à mettre la main sur le faussaire, c’est bien qu’il s’agissait d’un faux.

Le R.P. Maldamé n’évoque pas mes autres arguments, mais il résume fort bien P4 et P6 lorsqu’il écrit : « Le dossier historique à lui seul ne peut que conduire à la conclusion que le suaire ne peut pas être identifié au linceul dont parlent les Évangiles synoptiques. La datation au carbone 14 correspond parfaitement à cette conclusion et la confirme ! » (On dit souvent à tort « suaire » pour « linceul », alors qu’un suaire, du latin sudarium, soudarion en grec, désigne au sens strict un linge qui n’entoure que la tête du mort et non le reste du corps.) Il ne fait donc pas de doute que l’objet improprement appelé linceul de Turin, présenté comme le linceul du Christ, et qui n’est pas même pas un linceul, est un faux, pour les raisons exposées ci-dessus : chacune me paraît définitive, à elle seule, et en toute objectivité. Comment pourrais-je les rejeter toutes ensemble ?
          Reste à savoir comment l’image a été créée. C’est la seule question qui demeure. Les sindonologues affirment que ce ne peut être une peinture, parce qu’un artiste n’aurait pas pu peindre « en négatif », en inversant les valeurs. Cela ne me paraît pas aussi sûr qu’à eux. Ils avancent d’autres arguments, d’une obscurité caractéristique de la sindonologie (j’y reviendrai), parlant d’« image tridimensionnelle », de « conception inversée de l’espace ». J’avoue ne pas comprendre. Du reste, il est plus naturel de supposer que l’inversion des valeurs et les autres attributs que l’on trouve à l’image viennent de ce qu’elle est une empreinte sur un relief : dans cette hypothèse, les aspérités doivent être plus fortement marquées que les creux.
          On nous dit : « Lorsque Secundo Pia a photographié le linceul pour la première fois, en 1898, il a révélé l’image du Christ, qui apparaît sur le négatif. C’est donc que le linceul est authentique, car un éventuel faussaire du XIVe siècle n’aurait pas pu prévoir l’invention de la photographie ! » Réponse : en réalité, Secundo Pia n’a pas révélé l’image du Christ, qui était visible à l’œil nu sur le linceul, bien qu’elle fût estompée depuis le XIVe siècle. Il a simplement formé une image plus nette en accroissant les contrastes et en inversant les valeurs. Si l’image est « en négatif » sur l’étoffe, c’est sans doute qu’elle est une empreinte, ou bien que le faussaire a voulu faire croire que c’en était une.
          Comme l’argument P5 – développement des lignes horizontales – interdit de penser que l’étoffe a enveloppé un corps ou une statue, on peut avancer l’hypothèse suivante : l’artiste-faussaire a dû appliquer le « linceul » sur un relief, préalablement enduit de colorants appropriés, qui pouvaient être, en certains endroits, du sang humain. Le relief aurait lui-même été sculpté d’après un modèle, soit un cadavre, soit, plus probablement, un homme vivant, peut-être un flagellant qui avait joué le rôle du Christ dans une « passion ».
          On voit bien pourquoi le faussaire a utilisé cette technique : s’il avait appliqué l’étoffe sur une statue ou sur un corps, l’image n’aurait pas été reconnaissable, tant elle aurait été déformée, et elle aurait été donc moins propre à exciter la ferveur des pèlerins. Pour la même raison, il ne pouvait pas respecter l’usage des Juifs de l’époque du Christ, qui enveloppaient la tête du mort d’un suaire, et le reste du corps d’un linceul : on ne pouvait pas proposer un corps sans tête à la vénération des pèlerins. Et cette remarque fournit un septième argument :

(P7) Si le linceul était authentique, il n’aurait pas enveloppé la tête du Christ, mais seulement le reste du corps, puisque tel était l’usage des Juifs, que Nicomède et Joseph d’Arimathie ont respecté quand ils ont enseveli le Christ, ainsi que le rapporte l’Évangile selon saint Jean, qui est précis et qui parle du reste de « bandelettes » et non de « linceul » (XIX 40 et XX 4-7).

Il est bon de reproduire ici intégralement les passages des Évangiles qui traitent du sujet qui nous préoccupe. Ils ne sont pas longs.

          Saint Matthieu
« Le soir venu, un homme riche, de la ville d’Arimathie, nommé Joseph, qui s’était fait, lui aussi, disciple de Jésus, alla trouver Pilate et lui demanda le corps de Jésus. Pilate commanda qu’on le lui donnât. Joseph, ayant pris le corps, l’enveloppa dans un linceul blanc et le déposa dans le tombeau neuf qu’il avait fait tailler dans le rocher. Puis, ayant roulé une grande pierre à l’entrée du tombeau, il se retira. » (XXVII 57-60)
          Saint Marc
« Le soir venu, et comme c’était le jour de la préparation, c’est-à-dire la veille du jour du sabbat, Joseph d’Arimathie, membre éminent du conseil, qui attendait lui aussi le Règne de Dieu, eut l’audace d’aller trouver Pilate pour lui demander le corps de Jésus. Pilate s’étonna qu’il fût déjà mort et, ayant fait venir le centurion, il lui demanda s’il était mort depuis longtemps. Le centurion l’en ayant assuré, il donna le corps à Joseph. Ayant acheté un linceul, Joseph descendit Jésus de la croix, l’enveloppa dans le linceul et le déposa dans un tombeau qui avait été taillé dans le rocher, puis il roula une pierre à l’entrée du tombeau. » (XV 42-46)
          Saint Luc
« Alors survint un homme nommé Joseph, membre du conseil, homme droit et juste. Il n’avait donné son accord ni au dessein des autres ni à ce qu’ils avaient fait. Originaire d’Arimathie, ville de Judée, il attendait le Règne de Dieu. Il alla trouver Pilate et demanda le corps de Jésus. Il le descendit de la croix, l’enveloppa dans un linceul et le déposa dans un tombeau taillé dans le rocher où personne n’avait encore été mis. C’était un jour de préparation et le sabbat approchait. Les femmes qui l’avaient accompagné depuis la Galilée suivirent Joseph : elles regardèrent le tombeau et comment son corps avait été placé…
          « Le premier jour de la semaine, de grand matin, elles vinrent au tombeau en portant les aromates qu’elles avaient préparés. Elles trouvèrent la pierre roulée de devant le tombeau. Étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus… Revenues du tombeau, elles rapportèrent tout cela aux onze et à tous les autres. C’étaient Marie de Magdala, Jeanne et Marie mère de Jacques ; les autres femmes qui étaient avec elles le dirent aussi aux apôtres, mais ces paroles leur semblèrent du radotage et ils ne les crurent pas. Cependant, Pierre partit et courut au tombeau. Mais, se penchant, il ne vit que les bandelettes. Et il s’en retourna chez lui, tout surpris de ce qui était arrivé. » (XXIII, 50-55 ; XXIV, 1-12).
          Saint Jean
« Après cela, Joseph d’Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret par peur des Juifs, demanda à Pilate la permission d’enlever le corps de Jésus. Pilate le lui ayant permis, il vint enlever le corps. Nicomède, lui qui naguère était allé trouver Jésus au cours de la nuit, vint aussi, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès d’environ cent livres. Ils prirent donc le corps de Jésus et l’enveloppèrent de bandelettes, avec des aromates, selon la manière d’ensevelir en usage chez les Juifs. Or, au lieu où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin, et dans ce jardin un tombeau tout neuf où personne n’avait été mis. Comme c’était le jour de la préparation du sabbat et que ce tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus.
          « Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rendit au tombeau et vit que la pierre avait été enlevée du tombeau. Elle courut pour rejoindre Simon Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : “On a enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où on l’a mis.” Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple, plus rapide que Pierre, arriva le premier au tombeau. Se penchant, il aperçut les bandelettes, qui étaient posées là, pourtant il n’entra pas. Alors arriva aussi Simon-Pierre, qui le suivait ; il entra dans le tombeau et il vit les bandelettes, posées là, ainsi que le suaire qui avait recouvert sa tête ; il n’était pas déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit. Alors l’autre disciple, qui était arrivé le premier au tombeau, entra lui aussi. Il vit, et il crut. »
(XIX 38-42 ; XX 1-8)
          Les trois Évangiles synoptiques disent que le corps du Christ a été enveloppé dans un linceul : sindôn en grec (c’est dans cette langue, rappelons-le, qu’ont été écrits les Évangiles, comme tout le reste du Nouveau Testament). Mais le troisième, saint Marc, écrit ensuite que celui-ci était formé de bandelettes, au pluriel (othonia). Cette précision vaut évidemment pour les deux autres, pour saint Matthieu comme pour saint Marc, d’autant qu’elle est confirmée par l’Évangile selon saint Jean, qui ne parle que de bandelettes, ajoutant que la tête était recouverte d’un suaire (soudarion).
          Le récit de la résurrection de Lazare rapporte aussi cet usage des Juifs : « Le mort sortit, les pieds et les mains liés par des bandelettes et le visage enveloppé d’un suaire » (Jean, XI 44).
          Il en résulte une conclusion imparable, qui est une huitième preuve ou proposition :

(P8) Les Évangiles nous apprennent que le corps du Christ a été enveloppé dans des bandelettes, et non pas dans une pièce d’étoffe rectangulaire d’un seul tenant. Il s’ensuit que le prétendu linceul de Turin ne saurait être authentique.

Les sindonologues ne retiennent que les trois versets des Évangiles qui parlent d’un linceul, en négligeant le reste. Ce n’est pas sérieux.
          De surcroît, le récit des Évangiles donne une force singulière à notre premier argument (P1). En effet, si les saintes femmes qui sont entrées les premières dans le tombeau vide, et saint Pierre, ainsi que saint Jean, « l’autre disciple, celui que Jésus aimait », après elles, avaient vu sur le sol une pièce d’étoffe qui aurait porté l’image du Christ, ils l’auraient proclamé. Au demeurant, si l’on croit à l’authenticité du linceul de Turin, il faut bien admettre que les apôtres ont pris ce linceul dans le tombeau pour qu’il parvienne jusqu’à nous… et s’ils n’avaient pas vu immédiatement l’image du Christ, à cause de l’obscurité ou parce que le linceul n’aurait pas été posé dans le bon sens, il n’empêche qu’ils auraient été les premiers à la voir ensuite. Dans un cas comme dans l’autre, ce serait rapporté par les Évangiles.
          Je tiens à insister sur le fait que l’hypothèse de l’empreinte sur un relief énoncée ci-dessus, qui est hautement vraisemblable, n’intervient nullement dans la réfutation. D’ailleurs, si les sindonologues avaient consacré ne serait-ce que le dixième des efforts qu’ils ont dépensés pour défendre leur thèse à essayer de découvrir la technique du faussaire, il y a fort à parier qu’ils y seraient arrivés depuis longtemps.
          Ils ont préféré multiplier à l’infini les spéculations les plus aventurées, les interprétations les plus osées, sur les multiples aspects de ce que je continuerai à appeler, par commodité de langage, le linceul de Turin. Cet objet a fonctionné comme une épreuve de Rorschach qui nous renseigne plus, à mon avis, sur les sindonologues que sur le linceul. C’est, sans doute, dans l’histoire de la science, un cas unique d’expansion indéfinie d’un discours d’apparence scientifique fondé sur un postulat aussi peu défendable. La sindonologie est donc une énigme au moins aussi grande que l’objet auquel elle se consacre, et sa devise pourrait être : much ado about nothing (beaucoup de bruit pour rien). Le vrai champ d’étude de la sindonologie, ce n’est pas le linceul, mais la sindonologie elle-même. Je ne crois pas, en disant cela, et en cédant pour quelques instants au goût de la polémique, sortir de l’objectivité.
          A défaut de pouvoir améliorer la connaissance du linceul, je voudrais apporter une modeste contribution à l’étude de la sindonologie, cette pseudo-science, en analysant les principaux procédés employés par les sindonologues, qui entrent dans trois grandes catégories : des interprétations abusives ; une dialectique trompeuse ; une rhétorique orientée. Il est utile de préciser que je ne mets nullement en doute la bonne foi des sindonologues en général ; dans le nombre, il y a forcément des exceptions, mais je crois fermement que la plupart d’entre eux sont parfaitement sincères et je ne leur reproche que de se laisser emporter par leur enthousiasme, au demeurant bien compréhensible. Si nous avions le bonheur de posséder le linceul du Christ, ce serait, en effet, merveilleux !

Interprétations abusives

Depuis qu’en 1898 on s’est aperçu que l’image du linceul ressortait beaucoup mieux en négatif, après inversion des valeurs, l’argument central de la sindonologie est ce que l’on peut appeler la preuve par le mystère, qui se résume dans la formule paradoxale : « On ne sait pas, donc on sait. » On ne sait pas comment l’image a été formée ; et cette énigme paraît suffisante pour imaginer une intervention divine. Puisque l’homme ne pouvait pas le faire, c’est donc Dieu qui l’a fait. Mais il y a là un abus d’interprétation manifeste, qui témoigne, d’ailleurs, curieusement, d’une surestimation de la science, d’un certain scientisme. En réalité, nos connaissances sont loin d’être suffisantes pour expliquer tous les phénomènes naturels ou artificiels. Il est, somme toute, assez banal de s’interroger sur la manière dont un artiste ancien a réalisé son œuvre. De plus, comme je l’ai dit, les sindonologues, engagés sur une fausse piste, n’ont pas vraiment cherché à trouver la technique qui aurait pu être utilisée par un faussaire. En tout cas, l’hypothèse la plus raisonnable consistait à supposer que l’image du linceul avait été créée par un homme selon des moyens inconnus, plutôt que d’imaginer un miracle.
          La manière dont les sindonologues prétendent répondre à mon objection P1 – qu’ils se gardent, cependant, d’énoncer explicitement – relève de la même tendance à donner dans des interprétations abusives. Ils tiennent à peu près ce langage : « Il est possible de reconstituer les principales étapes du périple du linceul. D’Édesse, il est apporté à Byzance, où il est dérobé au cours de la quatrième croisade. Il réapparaît, ensuite, en France, où les croisés l’ont emporté. » En langage ordinaire, on devrait dire ceci : « Près de quarante pièces d’étoffe ont été présentées comme le linceul du Christ, en divers lieux et à diverses époques. Rien ne permet d’identifier le linceul de Turin à une autre de ces prétendues reliques. »
          Les spéculations sur le « trou historique » allant de 1204 à 1357 me paraissent de la plus haute fantaisie et, quoique je ne mette pas en doute, en général, la bonne foi des sindonologues, je ferai une exception pour l’« inventeur » de la lettre que Théodore Ange Comnène, despote d’Épire et de Thessalie, est censé avoir adressée au pape Innocent III en 1205 et dont on aurait opportunément découvert une « copie authentique » il y a quelques années. Je parierai que ce document est un faux. Toi qui soupçonnes les trois laboratoires qui ont daté le linceul d’avoir truqué les résultats, tu pourrais faire preuve de plus de méfiance vis-à-vis de certaines pièces du dossier des sindonologues. De toutes façons, même si l’on acceptait le roman bâti par ces derniers, en admettant un semblant de continuité dans l’histoire du linceul, cela ne suffirait pas pour répondre à la proposition P1 : il faudrait aussi que la « relique » ait fait l’objet d’une reconnaissance générale et exclusive, dès l’origine, pour qu’elle pût prétendre à l’authenticité.
          Si le linceul de Turin existait et était vénéré bien avant le XIVe siècle, il pourrait avoir influencé l’iconographie et l’on pourrait s’attendre à trouver des ressemblances entre l’image du linceul et les peintures du Christ. Mais les sindonologues ne s’aperçoivent pas que l’argument est parfaitement réversible : si le linceul est un faux, il est naturel que le faussaire se soit inspiré de l’iconographie du Christ à l’époque où il a réalisé le faux.
          Dans cette perspective, le cas du codex de Pray est assez particulier. Le professeur Jérôme Lejeune était un grand savant et un homme admirable, mais je suis obligé de remarquer qu’il est intervenu dans un domaine qui relevait plutôt des archivistes-paléographes que des médecins et des biologistes. En tout cas, il me paraît léger de prononcer des conclusions définitives sur un document de ce genre, rédigé dans une langue que l’on ne connaît pas (le hongrois), quand on n’en a consulté qu’un seul feuillet pendant une heure. Je suis incapable d’apprécier les similitudes que Lejeune a prétendu avoir découvertes entre l’image du codex et celle du linceul ; mais, en supposant que celles-ci soient établies, elles ne démontreraient pas grand-chose. Le codex serait daté précisément de 1192-1195, selon Lejeune. En réalité, je lis ailleurs que les chroniques qui s’y trouvent relatées vont jusqu’à 1300. Donc, on ne peut exclure que le codex ait été réalisé, en tout ou partie, après l’apparition du linceul à Lirey. On peut aussi imaginer que le linceul ait été fait d’après le codex (il est quand même incroyable que Lejeune n’ait pas seulement envisagé cette hypothèse), ou, plus probablement, qu’ils sont l’un et l’autre tributaires d’un même modèle, soit directement, soit par intermédiaires.
          L’iconographie du Christ est demeurée assez stable pendant de longs siècles au cours du moyen âge parce que les artistes se recopiaient les uns les autres et que les fidèles étaient habitués à une certaine représentation ; il n’y a rien d’extraordinaire, dans ces conditions, que le linceul de Turin, qui n’est qu’une pièce iconographique parmi d’autres, reproduise les traits généralement attribués à Jésus à l’époque.
          Les abus d’interprétation sont certainement beaucoup plus nombreux que je ne puis le démontrer. Il faudrait, dans chaque cas, demander à des spécialistes de contrôler les arguments des sindonologues. Je suis frappé de la dissymétrie entre l’hypercritique dont ils font preuve à l’égard de la datation au carbone 14, qui a l’inconvénient de démolir leur thèse, et la tolérance qu’ils accordent aux hypothèses les plus aventurées et les plus extravagantes, quand elles vont dans leur sens. Dans le genre, l’article délirant de Rebecca Jackson, qui a fondé le centre du linceul de Turin du Colorado, paraît mériter la palme.
          Je prendrai trois autres exemples, assez élémentaires pour relever de ma compétence. Si les pouces ne sont pas visibles, nous dit-on, c’est qu’ils se sont rétractés au cours de la crucifixion ; certes, c’est ce qui a dû se passer dans la réalité, mais, en ce qui concerne le linceul de Turin, il est plus simple de penser que l’artiste-faussaire a demandé à l’homme qui lui a servi de modèle de s’étendre sur le dos – pour réaliser l’image de face –, en se cachant le bas-ventre avec les mains, pour que la représentation soit pudique. Dans ce cas, tu peux toi-même en faire aisément l’expérience, les pouces viennent tout naturellement sous la paume.
          De même, on nous explique que l’on a retrouvé un peu de coton dans le lin de l’étoffe, et que ce coton appartient à une espèce du Moyen-Orient. Sous-entendu : c’est donc que le linceul y a été fabriqué (la notion de Moyen-Orient inclut évidemment, ici, ce qu’il vaudrait mieux appeler le Proche-Orient). Mais d’où le coton pouvait-il venir, avant la découverte de l’Amérique, sinon du « Moyen-Orient » ?
          Autre exemple, qui te concerne directement : pour écarter la datation au carbone 14, tu parais enclin à penser qu’il y a eu un complot et que les scientifiques ont été soudoyés pour manipuler leurs travaux. Tu me citais, à cet égard, un article du Daily Telegraph, rapportant que le Dr Tite aurait reçu un million de livres en récompense de ses (mauvais) services. Or, l’article ne disait pas exactement cela. L’argent n’est pas allé au Dr Tite, mais à l’université d’Oxford, pour financer la création d’une nouvelle chaire, ce qui devait inclure, outre la rémunération du titulaire, le Dr Tite, d’importantes dépenses techniques ou administratives. Et il n’y a rien de choquant que le mécénat s’exerce au profit d’un expert qui a démontré sa compétence. Il est abusif d’assimiler cela au versement d’un pot-de-vin. Si, d’ailleurs, Tite avait trouvé que le linceul était du Ier siècle, une découverte aussi sensationnelle lui aurait apporté bien davantage, et il serait devenu célèbre ! Il n’avait donc pas intérêt à tricher dans le sens que tu crois.

Dialectique trompeuse

Dans leur plaidoyer, les partisans de l’authenticité n’affrontent pas toujours en face les objections qui leur sont faites et s’emploient plutôt à détourner l’attention de l’essentiel, d’une façon propre à embrouiller la question. Prenons l’exemple du carbone 14. Tu t’attaches, avec d’autres, à démontrer que le traitement statistique des mesures qui ont conduit à la datation médiévale était entaché de lourdes erreurs. Mes compétences en la matière ne me permettent pas de suivre la discussion et je te laisse avec Pearson et Student. Tout au plus te ferais-je remarquer qu’une certaine hétérogénéité des échantillons ne paraît pas être une hypothèse aussi saugrenue que tu l’affirmes ; d’ailleurs, une hétérogénéité apparente peut résulter de différences de méthode entre les trois laboratoires. Du reste, peu importe ; l’essentiel est que les douze échantillons, au total, mesurés par les trois laboratoires soient tous datés du bas moyen âge, et qu’un écart de 1.000 ans et plus puisse difficilement être attribué à l’incertitude des mesures. Les considérations statistiques les plus raffinées ne peuvent rien changer à ce fait.
          De même, il est frappant que la proposition P5 ci-dessus ne soit pas clairement examinée par les sindonologues ; il est vrai qu’elle est très gênante pour eux. Au lieu d’admettre qu’un linceul n’aurait jamais pu porter ce genre d’image, trop ressemblante, ils aiment mieux dire : « Le transfert de l’image est encore une énigme. »
          Autre exemple, plus anecdotique, mais significatif lui aussi : comme je te rappelais que, selon le R.P. Maldamé, l’évêque de Troyes avait découvert le faussaire, tu m’as répondu qu’on avait conclu, à l’époque, que c’était une peinture, alors qu’il est acquis que ce n’en était point une, et tu en déduisais que l’évêque s’était trompé sur tout. Il est pourtant évident que l’évêque de Troyes et ses collaborateurs n’ont pas dû accorder beaucoup d’importance à la manière dont le faux avait été fabriqué. Ce qui leur importait, c’était d’avoir démasqué l’imposteur. Il n’y a donc rien à tirer du fait qu’on ait parlé de peinture : cela signifiait simplement que l’image n’était pas celle du corps du Christ, ni même de celui d’un autre homme.
          Les raisonnements compliqués d’Henri Hedde dit d’Entremont, alias Arnaud-Aaron Upinsky, ne relèvent pas seulement du détournement d’attention et méritent une analyse spéciale. Tu parais en faire grand cas, alors que, à mon avis, ils sont totalement fallacieux, comme je vais essayer de le démontrer. Tu écris à ce propos :
          « En identifiant les cinq seuls statuts possibles (souligné dans le texte) du fait générateur de l’image-empreinte du Linceul, Upinsky a délimité en cinq points le champ épistémologique des recherches scientifiques appliquées à cet objet (idem) :
1) un artiste (cas n° 1)
2) un faussaire (cas n° 2)
3) un cadavre crucifié-flagellé (cas n° 3)
4) le cadavre de Jésus de Nazareth, personnage historique du Ier siècle (cas n°4)
5) le cadavre du dernier chapitre des Évangiles (cas n° 5). »
Or, je soutiens que cette typologie d’Upinsky ne tient pas debout et qu’elle complique la question inutilement (mais non sans raison, comme on va le voir). Tout d’abord, la définition des cas n° 1 et n° 2 confond deux critères : l’intention et la technique. L’intention : celui qui a créé l’image a-t-il voulu tromper, en faisant croire qu’il s’agissait du véritable linceul du Christ, et l’on peut parler d’un faussaire, ou bien a-t-il poursuivi un autre but, tel que l’édification des fidèles, et il mérite le nom d’artiste ? La technique : l’image a-t-elle été directement peinte sur l’étoffe ? Il résulte, en effet, de la discussion faite par Upinsky que, pour lui, l’« artiste » ne peut être qu’un peintre, et que celui qui aurait employé une autre technique ne peut être qu’un faussaire. Mais il n’y aucune raison de penser qu’un éventuel peintre n’aurait pas eu l’intention de tromper, et l’on peut imaginer qu’un artisan employant une autre technique ait eu un but d’édification des fidèles ; pourquoi, d’ailleurs, réserver la qualité d’artiste à un peintre ? En conservant la terminologie d’Upinsky, qui est au demeurant défectueuse (un artiste peut être un faussaire), il faudrait donc distinguer quatre cas, là où il en voit deux :
1) un artiste qui a peint directement sur l’étoffe ;
2) un artiste ayant utilisé une autre technique que la peinture ;
3) un faussaire peintre ;
4) un faussaire ayant utilisé une autre technique.
          De plus, il est artificiel de séparer les deux derniers cas définis par Upinsky : le cadavre du dernier chapitre des Évangiles est, que je sache, celui de Jésus de Nazareth, et réciproquement. Quant à son cas n° 3, il englobe les deux derniers, puisque Jésus a été crucifié et flagellé, et recouvre en partie le cas n° 2 (ou mon cas n° 4 ci-dessus), puisqu’un faussaire a pu utiliser un cadavre crucifié-flagellé. Tout cela est parfaitement incohérent, et d’ailleurs inutilement compliqué. Il n’y a en réalité qu’une alternative : ou bien c’est un faux, ou bien c’est l’authentique linceul de la Passion du Christ.
          A ce stade, on peut se demander pourquoi Upinsky a élaboré cette curieuse classification. C’est qu’il s’agit de passer en force, pour écarter son cas n° 2, le plus probable, qui est mon cas n° 4, celui du faussaire qui a utilisé une autre technique que la peinture. Sous une apparente exhaustivité, la classification upinskienne exclut mes cas n° 2 et n° 3, qui sont, à vrai dire, assez peu probables, de manière à associer deux hypothèses, l’une relative à la technique, l’autre à l’intention. On assiste alors à quelques tours de passe-passe.
          Comme l’écrit le R.P. Maldamé, le Dr Tite « refuse que l’on dise que (la datation au carbone 14) implique qu’il y ait contrefaçon, puisqu’un jugement sur une intention échappe à la mesure physique ». Autrement dit, il ne veut pas exclure mon cas n° 2, celui de l’artiste qui a utilisé une autre technique sans l’intention de tromper. Tu cites toi-même la lettre qu’il a écrite à ce sujet en 1989. De même, la lettre adressée à Upinsky en 1990 par Geoffrey House, Head of Public Services (directeur des services généraux) du British Museum (musée britannique), indique, à propos d’une exposition qui avait soulevé la contestation des sindonologues : « It was not meant to suggest that the Shroud was created as a forgery. » Mot à mot, « le but n’était pas de suggérer que le linceul avait été créé en tant que contrefaçon », autrement dit, dans l’intention de tromper. Upinsky croit pouvoir affirmer triomphalement, en s’appuyant sur ces deux lettres, que plus personne ne défend la thèse du faux et que le linceul est donc authentique, la seule question en suspens étant de savoir s’il s’agit d’un authentique du premier siècle ou d’un « authentique médiéval » (sic). Mais c’est absurde. Tout d’abord, l’expression « authentique médiéval » est une contradictio in adjecto. Si le linceul est authentique, il est nécessairement du premier siècle. Ensuite, ni Tite ni House n’ont affirmé que le linceul n’était pas une contrefaçon, en anglais forgery, mot qui implique l’intention de tromper ; ils se sont contentés de ne pas se prononcer sur la question, en laissant ouvertes les deux branches de l’alternative : faux réalisé dans l’intention de tromper ; faux réalisé dans une autre intention – sans remettre en cause, bien entendu, la validité de la datation au carbone 14 et sa conséquence imparable. C’était, de leur part, un scrupule scientifique qui les honorait. On peut supposer, aussi, que le responsable du British Museum ne tenait pas à affronter la furie de certains sindonologues… Il va de soi, au demeurant, que la conversion de Tite et House à la sindonologie, si elle avait eu lieu, n’aurait pas été suffisante. En matière scientifique, l’argument d’autorité n’est jamais décisif.
          Récapitulons : Upinsky, pour éliminer le cas le plus litigieux, parce que le plus probable, invoque l’autorité de Tite et House, en se fondant sur de simples lettres qui n’ont pas le caractère de documents scientifiques ; et ils leur donnent un sens et une portée qu’elles n’ont pas. Aucune de ces deux personnalités ne conteste la datation au carbone 14, dont Tite est un des auteurs. Donc, à moins d’avoir perdu la raison, ils ne peuvent voir dans le « linceul » de Turin autre chose qu’un faux.
          Dans un autre texte, qui est, je crois, aussi d’Upinsky, la réfutation de son cas n° 2 donne lieu à un véritable galimatias. « Entre l’artiste et le faussaire, il y a toute la distance de la technique reconnue à l’artifice caché. » On est en pleine confusion, mais le meilleur est à venir : « Un doute subsistait donc, que devait lever le C14 » (sic !). Il ne faut pas manquer d’aplomb pour oser dire que la datation au carbone 14 a montré que l’objet n’était pas un faux, alors que c’est bien évidemment l’inverse ! « En soi, une simple datation ne saurait prouver une contrefaçon », ajoute Upinsky, sans s’apercevoir qu’il contredit son allégation précédente selon laquelle le carbone 14 avait levé le doute… Cette fois-ci, ce n’est pas une erreur, si l’on admet que la contrefaçon implique l’intention de tromper ; mais c’en est une, si l’on assimile contrefaçon à faux en général. En glissant d’un sens du mot à l’autre, l’auteur crée la confusion. « Seule la trace d’un artifice technique – “fait de main d’homme” (non achéiropoïète [!]) – le peut (prouver une contrefaçon), même s’il s’agit d’un simulacre, dit encore Upinsky. C’est la non-reproductibilité qui est la clef de l’énigme ! » J’espère que tu peux traduire. Pour moi, ces propos n’ont aucun sens. Que dire, aussi, de cette phrase : « La démonstration que, dans l’état de la Recherche, le Linceul apparaissait comme “scientifiquement authentique au troisième degré par défaut” ne fut pas contestée » ? Je connaissais des objets authentiques, scientifiquement authentiques à la rigueur, mais « scientifiquement authentiques au troisième degré par défaut », c’est encore mieux.

Rhétorique orientée

Les analyses d’Upinsky nous ont déjà donné l’exemple d’une rhétorique orientée, avec cette trouvaille de l’« authentique médiéval ». Les partisans de l’authenticité emploient souvent un vocabulaire biaisé. Ils prétendent que l’étude du linceul (sindôn en grec) est une discipline à part entière, la sindonologie : le nom de la nouvelle science préjuge la réponse à la question de l’authenticité, puisqu’il implique que cette pièce d’étoffe est un linceul, et, du fait même qu’elle existe, elle institue une catégorie de spécialistes qui seraient seuls qualifiés pour se prononcer en la matière… J’ai moi-même été obligé, par commodité de langage autant que par courtoisie, de me référer à cette prétendue sindonologie et de parler du linceul de Turin, sans guillemets, et sans ajouter systématiquement « supposé » ou « prétendu », alors que je suis persuadé que ce n’est pas un linceul, ni celui du Christ ni celui d’un autre homme. On évoque aussi l’énigme du « transfert d’image » entre le corps et le linceul, quand il serait plus juste de dire création, fabrication ou formation de l’image sur l’étoffe.
          Un autre procédé rhétorique consiste à utiliser un vocabulaire ronflant pour impressionner le lecteur. Upinsky, toujours lui, s’intitule mathématicien-épistémologue. Mathématicien, je veux bien, mais je ne sais pas trop ce qu’est un épistémologue. Cependant, Upinsky met l’épistémologie à toutes les sauces. Comme le carbone 14 contredit les analyses des sindonologues, il y voit « une contradiction épistémologique », ce qui fait plus savant que contradiction tout court. Selon le dictionnaire Robert, l’épistémologie est une « étude critique des sciences, destinée à déterminer leur origine logique, leur valeur et leur portée ». Elle est ici invoquée mal à propos, ou je ne vois plus de différence entre l’épistémologie et la science elle-même.
          Depuis que j’ai eu l’occasion de la pratiquer, j’ai toujours trouvé que la sindonologie affectionnait un style abscons et se complaisait dans l’obscurité. J’en ai donné ici quelques échantillons. Il s’agit apparemment d’un système, qui permet d’éviter les objections gênantes et de masquer les parties faibles de l’argumentation, en donnant l’illusion de la profondeur. La sindonologie est aussi bâtie autour d’un autre procédé : la multiplication de références ésotériques à des disciplines spécialisées. Sur ce point, les sindonologues ont un avantage stratégique indéniable : ils ont consacré beaucoup plus de temps que leurs contradicteurs à l’étude du linceul de Turin. Ils peuvent donc invoquer toutes sortes de résultats ponctuels invérifiables. Comment résister à une telle avalanche de résultats, présentés comme définitifs ? On additionne des centaines de milliers d’heures de laboratoires pour mettre la science du côté de la sindonologie. Voilà qui devrait être de nature à faire taire les contradicteurs ! Mais il n’y a pas, dans tout cela, de réponse aux huit objections que j’ai énoncées au début de cette note, ni, en réalité, la moindre preuve de l’authenticité du linceul. S’il s’en trouvait une, c’est bien alors qu’on pourrait parler de contradiction… Or, il y a peu de chances qu’une telle incohérence puisse apparaître, dans un monde que le Créateur a voulu harmonieux.

Il y a de meilleures causes, mon cher ami, que le linceul de Turin, pour y appliquer ta vaste intelligence. L’essor de la sindonologie est un nouvel exemple de la fâcheuse tendance des hommes de droite à s’engager sur de mauvaises pistes, pour le plus grand bonheur de leurs ennemis. De la même manière, ils persistent trop souvent à combattre la théorie de l’évolution, alors qu’elle ruine les théories égalitaires, et qu’il vaudrait mieux, au contraire, s’appuyer sur elle pour combattre les idées aberrantes de la gauche.

Henry de Lesquen

Post-scriptum

1. En 2005, Paul-Éric Blanrue a réalisé sans difficulté une réplique du visage du linceul de Turin en appliquant une étoffe sur un relief enduit de colorant.
2. Dans un savant article (en anglais) où il a pris la peine d’examiner en détail les élucubrations des sindonologues, l’archéologue Keith Fitzpatrick-Matthews a soulevé des objections supplémentaires à l’authenticité :
(a) l’image qui figure sur la pièce d’étoffe est anatomiquement impossible (le cou et les jambes sont trop longs, il n’y a pas de nombril, etc.) ;
(b) le tissage du « linceul » est celui qui était employé en Europe au XIVe siècle, mais il était inconnu en Palestine au Ier siècle ;
(c) on a trouvé sur le prétendu linceul de Turin des pigments qui étaient en usage dans la peinture du moyen âge, mais qui étaient inconnus à l’époque du Christ ;
(d) comme il y a quelques fibres de coton qui sont mélangées au lin, on peut en déduire que le métier à tisser avait servi antérieurement à faire un vêtement en coton, alors que le judaïsme imposait l’utilisation de métiers à tisser différents pour éviter de mélanger les matériaux.
3. Deux historiens estimables, Jean Sévillia et Jean-Christian Petitfils, que je connais bien et que j’apprécie l’un comme l’autre, ont pris en 2022 fait et cause pour l’authenticité du linceul de Turin. Pour autant, ils n’ont pu mieux faire que de recenser les prétendues preuves accumulées par les « sindonologues » depuis des lustres et qui relèvent toutes du délire d’interprétation, quand elles ne sont pas de pures et simples forgeries. Sur ce sujet, la messe est dite depuis belle lurette, et elle a même été dite par l’évêque de Troyes, qui n’avait rien d’une ennemi de la foi et qui, juste après l’apparition de la prétendue relique à Lirey, au XIVe siècle, a réussi à trouver le faussaire…

La femme est-elle l’égale de l’homme ? Quatre points d’écart de QI selon Richard Lynn

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En octobre 2021, Richard Lynn publiait chez Arktos Sex Differences in Intelligence (Les différences sexuelles dans l’intelligence). Nous en présentons ici une synthèse agrémentée de quelques commentaires qui approfondissent ou illustrent les propos de l’auteur. La thèse de l’ouvrage est que les hommes ont un QI (quotient intellectuel) moyen supérieur de quatre points à celui des femmes. Sia cela n’avait pas été remarqué avant Richard Lynn, c’est parce que cet avantage cognitif ne se dessine qu’à partir de la fin de l’adolescence, quand le cerveau des garçons continue de grossir, là où celui des filles connaît déjà sa taille définitive : c’est la théorie développementale.

L’intuition du XIXe siècle
« Ce qui établit la distinction principale dans la puissance intellectuelle des deux sexes, c’est que l’homme atteint, dans tout ce qu’il entreprend, un point auquel la femme ne peut arriver, quelle que soit, d’ailleurs, la nature de l’entreprise, qu’elle exige ou une pensée profonde, la raison, l’imagination, ou simplement l’emploi des sens et des mains. […] Nous pouvons ainsi déduire de la loi de la déviation des moyennes, si bien expliquée par M. Galton dans son livre sur le Génie héréditaire, que si les hommes ont une supériorité décidée sur les femmes en beaucoup de points, la moyenne de la puissance mentale chez l’homme doit excéder celle de la femme[1]. » Voici ce qu’écrivait Darwin dans The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex (La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe). Darwin et les grands biologistes du XIXe siècle, comme Broca ou Romanes, avaient constaté la supériorité intellectuelle des hommes sur les femmes et l’expliquaient par des différences de forme ou de taille et de poids du cerveau[2].

Même QI, mais cerveaux de taille différente : paradoxe ?
Au XXe siècle, l’invention des « tests » (analyses en français) d’intelligence permet de comparer avec précision l’intelligence des deux sexes. Or, à la grande surprise des chercheurs, les différences moyennes qui apparaissent çà et là sont négligeables. D’Edward Thorndike à Arthur Jensen, en passant par Lewis Terman, Cyril Burt et Raymond Cattell, tous des grands noms de la psychométrie, personne ne constate un réel avantage masculin.
En dépit de ce consensus, le problème posé par Broca, Darwin et Romanes tient toujours : l’association entre l’intelligence et la taille du cerveau devrait donner aux hommes, parce qu’ils ont en moyenne un cerveau plus gros, une intelligence supérieure.
On sait depuis 1888, grâce aux mesures que Francis Galton a faites auprès des étudiants de Cambridge que la taille du cerveau est liée à l’intelligence. Précisément, analysées par Pearson, les données de Galton permettent de dégager une corrélation de 0,11. Par la suite, de nombreuses études, plus précises, ont retrouvé une corrélation positive et cette fois-ci bien plus importante : l’imagerie par résonance magnétique, en donnant une estimation quasi parfaite de la taille du cerveau, donne des corrélations avec le QI allant de 0,3 à 0,4[3].

Taille absolue et taille relative du cerveau
Toujours dans La Filiation de l’Homme, Darwin demande : « Le cerveau de l’homme est, absolument parlant, plus grand que celui de la femme ; mais est-il plus grand relativement aux dimensions plus considérables de son corps ? ». C’est certain, la différence de taille du cerveau selon le sexe est bien documentée depuis les travaux fondateurs de Paul Broca. Une méta-analyse de 77 études, publiée en 2014, conclut que les hommes ont un volume cérébral supérieur de 12 % à celui des femmes.[4] Mais qu’en est-il de la taille relative ? C’est une remarque essentielle de Darwin parce que la taille relative du cerveau est un bien meilleur indicateur de l’intelligence que la taille absolue. Dans les années 1970 et 1980, l’idée que la taille relative du cerveau était la même entre les sexes commençait à s’installer, mais elle a été formellement contestée en 1992 par un biologiste, Davison Ankney[5]. Il écrit[6] : « La grave erreur méthodologique consistait à utiliser le rapport entre la masse du cerveau et la taille du corps à la place d’une analyse de la covariance […]. [Je] l’ai illustré en montrant que, tant chez les hommes que les femmes, le rapport entre la masse cérébrale et la taille du corps diminue quand celle-ci augmente. Aussi […] les femmes les plus grosses ont un rapport plus petit que les femmes les plus fines, et il en va de même pour les hommes. Donc, parce que l’homme moyen est plus volumineux que la femme moyenne, le rapport de la masse du cerveau avec la taille du corps est le même. En conséquence, la seule comparaison sensée est celle du rapport entre la masse du cerveau et la taille du corps d’hommes et de femmes de même taille. De telles comparaisons montrent qu’à n’importe quelle taille, le rapport entre la masse cérébrale et la taille du corps est bien plus haut chez les hommes que chez les femmes (figure 2). En contrôlant la taille du corps, les hommes ont donc toujours un cerveau plus gros et lourd que celui des femmes, d’à peu près 100 g [contre 140 g en valeur absolue, NDLA]. »

En 1992, Ankney restait perplexe. Les données psychométriques ne semblaient pas donner une intelligence moyenne supérieure aux hommes, aussi proposa-t-il quatre solutions au paradoxe : 1. Le poids, la taille et la surface du corps ne tiennent pas compte d’éventuelles différences sexuelles quant à tel ou tel effort somatique qui justifierait un cerveau plus gros ; 2. les analyses de QI favorisent les femmes ; 3. le cerveau des femmes est plus efficace que celui des hommes ; 4. la taille relative du cerveau plus élevée des hommes est liée aux domaines cognitifs pour lesquels ils excellent, comme l’intelligence spatiale. Si Ankney préfère cette dernière hypothèse, il n’a rien pour l’étayer.
Pour résoudre ce paradoxe, Arthur Jensen a émis l’idée que les femmes avaient le même nombre de neurones que les hommes, mais étaient mieux agencés. C’est la troisième solution proposée par Ankney, et elle s’est révélée fausse en 1997 après que l’on eut découvert que les femmes avaient quatre milliards de neurones néocorticaux de moins que les hommes (19,3 milliards contre 22,8 milliards, une différence de presque 16 %). L’étude montre que l’âge et le sexe sont les deux principales variables qui expliquent cette différence neuronale, sans que la taille ne l’influence[7].

Les analyses de QI favorisent-elles les femmes ?
Si Ankney balaie l’hypothèse d’analyses biaisées à l’avantage des femmes, Richard Lynn la prend au sérieux. Il cite Joseph Matarazzo : « Dès le début, ceux qui ont développé les analyses d’intelligence les plus connus (Binet, Terman et Wechsler) ont bien fait attention à contrebalancer ou éliminer de leur échelle finale toutes les sous-analyses ou les items qui, empiriquement, donnaient un résultat plus élevé à un sexe ou à l’autre. » Il cite aussi Kaufman et Lichtenberger selon lesquels « les développeurs des analyses ont régulièrement essayé d’éviter les biais sexuels durant les phases de développement. » Précisément, les analyses de Wechsler ont été purgées des épreuves de perception spatiale, de rotation mentale et d’intelligence mécanique sur lesquelles les hommes avaient respectivement un avantage de 9.6, 10.9 et 10.2 points[8].
Est-ce là la résolution du paradoxe ? Non, ou pas seulement, car malgré les tentatives des constructeurs des analyses d’égaliser les résultats entre les sexes, une différence moyenne persiste.

La résolution du paradoxe
À partir des années 1990, Richard Lynn publie une série d’articles dans lesquels il expose la théorie développementale[9]. Il y montre que les garçons et les filles ont le même QI jusqu’à l’âge de 15 ans, et qu’à partir de 16 ans, un écart se creuse jusqu’à l’âge adulte et atteint environ 4 points. Ce qui explique cette différence est qu’à 16 ans, le cerveau des garçons continue de grandir, ce qui a été confirmé par des études neurologiques qui montrent que chez les garçons, au milieu de l’adolescence, la matière blanche grossit plus que chez les femmes. Cette thèse va dans le sens de toute la littérature scientifique qui montre que les garçons finissent leur croissance plus tard et ont une maturation cérébrale et comportementale plus tardive que les filles.
Les données les plus récentes sont compilées dans Sex Differences in Intelligence, ouvrage que Richard Lynn a publié chez Arktos en 2021. Dans un chapitre qui sert d’introduction à la théorie développementale, il présente dans un tableau reproduit ci-après les études qui comparent l’évolution de la taille du cerveau suivant l’âge et le sexe ; elles montrent qu’à partir de 16 ans, un avantage masculin se creuse jusqu’à 21 ans. Les analyses psychométriques suivent la même tendance. Réalisés aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Espagne, elles montrent que c’est entre 14 et 16 ans que l’avantage cognitif des garçons se dessine. La première ligne du tableau est la capacité crânienne des femmes donnée en pourcentage par rapport à celle des hommes. On note qu’elle décline à partir de quinze ans. La deuxième ligne expose les différences sexuelles dans la taille du cerveau en cm3. Les lignes suivantes montrent les différences de performance selon le sexe sur différentes analyses de l’intelligence. Quand la taille d’effet[10] donnée est positive, les garçons ont de meilleurs résultats.

Le chapitre suivant est consacré aux enfants et montre que jusqu’à quatre ou cinq ans les filles sont plus intelligentes que les garçons. Le chapitre quatre porte sur les matrices de Raven, qui sont l’une des meilleures mesures de l’intelligence. Lynn y présente plusieurs méta-analyses, à jour en 2021, qui donnent tort à ceux qui prétendent que les matrices ne montrent pas d’avantage masculin, ou un avantage négligeable. Systématiquement, quand les données sont analysées en fonction de l’âge, les garçons dévoilent un avantage substantiel à la fin de l’adolescence, et cela même quand les matrices n’analysent pas l’intelligence visuo-spatiale. Le chapitre cinq porte sur les analyses de Wechsler. Elles sont largement utilisées, car elles englobent un échantillon important de capacités cognitives. Le WPPSI (4 à 6 ans) ne montre pas d’avantage masculin ; le WISC (6 à 16 ans) montre un léger avantage masculin (1,8 point) ; le WAIS, pour les adultes, montre un avantage de 3.6 points, pas loin des 4 estimés par Lynn dans son premier article de 1994. Le chapitre six se concentre sur les autres analyses de l’intelligence, principalement des épreuves spécifiquement nationales, qui donnent en moyenne un avantage masculin de 3,45 points. Le chapitre sept s’intéresse au temps de réaction, dont la corrélation avec le QI oscille de 0,30 à 0,56 selon les études. L’avantage masculin touche tant au temps de réaction visuel qu’auditif, et selon une méta-analyse récente, sa taille d’effet est de 0,35 d. Avec une corrélation de 0,30 entre le QI et le temps de réaction, cela donne un avantage masculin de 2,1 points de QI. Le chapitre 8 se penche précisément sur g, c’est-à-dire l’intelligence générale. Dans une analyse de QI, les résultats des différentes tâches sont positivement corrélés, et il en ressort ce facteur g, qui explique généralement autour de 50 % de la variance totale. g est ce que les analyses de QI mesurent de plus important, parce que plus g est élevé, et plus les tâches complexes rencontrées au travail et dans la vie quotidienne sont faciles[11]. Cependant, il n’est pas évident d’extraire g des analyses psychométriques pour comparer les performances de deux groupes. Lynn retrace les controverses statistiques autour des différences sexuelles quant à g et note, après qu’une méthode optimale a été élaborée, qu’au moins 2,4 des points qui donnent l’avantage aux hommes sont attribuables à g.

Hypothèses évolutionnaires
Dans le chapitre neuf, Richard Lynn propose l’idée selon laquelle la domination intellectuelle des hommes vient de la compétition pour le territoire et le statut social, qui permet l’accès aux femmes et à la reproduction. Nos ancêtres masculins les plus intelligents auraient pu « conclure des alliances plus efficaces, montrer leur qualité de chef à la chasse comme à la guerre et dominer les hommes les moins intelligents ». Selon Lynn, il se trouve là l’explication à la maturation plus tardive du cerveau des garçons. Ceux-ci ont besoin d’acquérir des compétences et de l’expérience dont les femmes n’ont pas besoin.
Une deuxième hypothèse vient de la sélection sexuelle, parce que les femmes préfèreraient les hommes plus intelligents. Il n’est pas évident que l’intelligence soit directement choisie par les femmes – et il est même notable que les femmes ne sont pas attirées par les hauts niveaux d’intelligence[12]. Par contre, elles le sont par le statut social, qui est substantiellement corrélé à l’intelligence.
Lynn note des différences raciales quant à la magnitude des différences sexuelles dans l’intelligence. Chez les congoïdes, l’écart entre les sexes est inférieur à celui constaté chez les caucasoïdes européens. Cela est concordant avec le fait, mis au jour par Rushton, que la différence de taille du cerveau entre les sexes est plus importante chez les caucasoïdes européens (204 cm3) que chez les congoïdes américains (189 cm3) – pour les officiers, car les données viennent de l’armée américaine, l’écart entre les sexes passe de 210 cm3 pour les caucasoïdes à 197 cm3 pour les congoïdes. Selon Lynn, l’explication évolutionnaire la plus probable est que les défis cognitifs ont été plus difficiles dans l’environnement évolutionnaire des caucasoïdes, notamment en raison des hivers froids. Il note l’existence de données qui confirment son hypothèse : les différences sexuelles dans les « compétence de chasse » sont plus marquées chez les caucasoïdes américains que chez les congoïdes américains.
Enfin, si Richard Lynn a raison, l’écart cognitif entre les sexes devrait être plus grand chez les mongoloïdes du Nord-Est, qui ont subi un environnement encore plus difficile et donc cognitivement demandeur. Or, les résultats des différentes analyses de Wechsler montrent une taille d’effet moyenne de 0,31 d pour différences sexuelles entre les mongoloïdes du Nord-Est contre 0,21 d pour les caucasoïdes européens.

Avantages masculins et avantages féminins
Les chapitres 10 et 11 consistent à montrer que les hommes et les femmes ont des points forts respectifs dans des domaines cognitifs spécifiques. Où les hommes sont-ils meilleurs ? Dans le raisonnement non verbal et abstrait, le raisonnement verbal (similitudes et compréhension), l’intelligence numérique et mathématique, l’arithmétique mentale, l’arithmétique écrite, l’intelligence spatiale, le raisonnement mécanique et la culture générale. Où les femmes sont-elles meilleures ? Dans la fluidité verbale, la capacité d’apprentissage d’une seconde langue, la mémoire visuelle et la mémoire de l’emplacement des choses, la capacité d’épeler, la vitesse de perception et de traitement, la capacité de lecture, la mémoire épisodique, la capacité d’écriture, la dextérité, la mémoire immédiate (sauf quand elle est mesurée par le WISC et le WAIS…) et la théorie de l’esprit, c’est-à-dire comprendre ce que les autres pensent – les femmes décodent en effet mieux les indices non verbaux et identifient mieux les émotions que les hommes. Lynn note un avantage féminin important (0,47 d) pour l’intelligence émotionnelle, mais celle-ci, croyons-nous, n’est que l’association de l’intelligence générale avec des traits désirables du modèle en cinq grands traits[13] – où, il est vrai, les femmes ont un avantage quant à la conscienciosité, l’agréabilité et certaines facettes de l’extraversion[14].

Et la plus grande variabilité des hommes ?
Dans son dernier ouvrage, Richard Lynn ne fait pas grand cas de l’hypothèse selon laquelle les hommes feraient montre d’une plus grande variabilité quant à l’intelligence. L’une des raisons à cela, probablement, est qu’une méta-analyse qu’il a conduite avec Paul Irwing en 2005[15] ne trouvait pas de plus grande variabilité masculine dans les résultats aux matrices de Raven – c’est même l’inverse qui a été trouvée, les femmes étaient plus variables ! Cependant, il conclut son étude en précisant que l’hypothèse est peut-être juste et qu’il n’a pas été en mesure de la vérifier, car ses données, récoltées à l’université, excluent les attardés mentaux. Ceux-ci sont-ils surreprésentés parmi les hommes ? Les données sont insuffisantes pour en être en certain, dit Lynn.
En réalité, la plus grande variabilité phénotypique des hommes, notamment sur le plan intellectuel, fait l’objet d’une littérature non négligeable. Edward Dutton, qui travaille régulièrement avec Richard Lynn, s’étonne d’ailleurs de l’absence d’un chapitre consacré à la question[16]. Pourquoi les hommes seraient-ils plus variables biologiquement ? Ce serait une affaire de chromosome X, qui, relativement au chromosome Y, contient beaucoup d’information génétique, notamment sur le développement cérébral. Si les hommes n’ont qu’un chromosome X, les femmes en ont deux. Aussi expriment-elles, quand elles sont hétérozygotes, une version intermédiaire de tel ou tel trait[17]. Cela dit, le chromosome X n’est peut-être pas le seul responsable. Peut-être que l’avantage moyen et la plus grande variabilité des hommes sont toutes les deux dues à la façon dont les hormones androgènes changent l’expression des gènes. La testostérone semble être la cause de l’avantage des hommes dans l’intelligence spatiale, par exemple ; et si la testostérone exacerbe l’expression des gènes de l’intelligence, qu’ils soient bénéfiques ou délétères, il y a là une explication de la plus grande variabilité masculine[18].

Conclusion
Pas assez cosmopolitiquement correcte, la thèse de Richard Lynn est largement ignorée par ses pairs. Pourtant, dès 1994, Richard Lynn avait apporté des données et une réflexion convaincantes sur l’avantage moyen de quatre points qu’ont les hommes sur les femmes aux analyses de QI. Les données psychométriques du monde entier dessinent en effet ce même schéma, celui d’un avantage masculin qui apparaît clairement à la fin de l’adolescence et qui suit de près le développement physiologique et anatomique des garçons, notamment celui du la taille du cerveau. Sex Differences in Intelligence ne fait qu’enfoncer le clou.

Pierre de Tiremont


[1] https://fr.wikisource.org/wiki/La_Descendance_de_l’homme_et_la_sélection_sexuelle/19.

[2] Sex Differences in Intelligence, Arktos, 2021, p. 2.

[3] Ibid., p. 6. Richard Lynn ne précise cependant pas que la corrélation de 0.11 n’a pas été donnée par Galton, mais par Pearson.

[4] Ibid., p. 6.

[5] Ankney, C. Davison, « Sex differences in relative brain size: The mismeasure of woman, too? », Intelligence, 1992. Cité par Richard Lynn.

[6] J. Philippe Rushton, C. Davinson Ankney, « Whole Brain Size and General Mental Ability: A Review », International Journal of Neuroscience, 2009.

[7] Richard Lynn, op. cit., p. 7.

[8] Ibid., p. 40.

[9] Ibid., p. 9.

[10] « En statistique, une taille d’effet est une mesure de la force de l’effet observé d’une variable sur une autre […]. [L]e d de Cohen ou d’  permet de caractériser la magnitude d’un effet associé dans une population donnée par rapport à une hypothèse nulle. Traditionnellement, un d autour de 0.2 est décrit comme un effet « faible », 0.5 « moyen » et 0.8 comme « fort » […]. » Voir la page Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Taille_d%27effet.

[11] Linda S. Gottfredon, « Why g Matters: The Complexity of Everyday Life », Intelligence, 1997.

[12] Matthew A. Sarraf, Michael A. Woodley of Menie, Colin Feltham, Modernity and Cultural Decline, Palgrave, 2019, p. 283.

[13] Le modèle OCEAN (ouverture, conscienciosité, extraversion, agréabilité, neuroticisme), connu en anglais sous le nom de Big Five, décrit la personnalité en cinq traits principaux. Voir la page Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Modèle_des_Big_Five_(psychologie).

[14] https://www.inc.com/quora/its-time-to-stop-talking-about-eq-because-it-doesnt-actually-exist.html.

[15] Paul Irwing, Richard Lynn, « Sex differences in means and variability on the Progressive Matricesin university students: a meta-analysis », British Journal of Psychology, 2005.

[16] http://www.quarterly-review.org/the-case-for-greater-male-intelligence/.

[17] La désactivation, chez la femme, de l’un des deux chromosomes X ne rend pas cette hypothèse caduque, même si elle pousse à ne pas exagérer l’ampleur des différences sexuelles dans la variabilité. En effet, une part substantielle des gènes du chromosome désactivé s’échappent et s’expriment tout de même. Voir, sur cette question, ces deux articles :
Wendy Johnson, Andrew Carothers, Ian J. Deary, « A Role for the X Chromosome in Sex Differences in Variability in General Intelligence? », Perspectives on Psychological Science, 2009

Ian W. Craig, Claire M.A. Haworth, and Robert Plomin, « Commentary on ‘‘A Role for the X Chromosome in Sex Differences in Variability in General Intelligence?’’ (Johnsonet al., 2009) », Perspectives on Psychological Science, 2009.

[18] Davide Piffer, « Sex Differences in Intelligence: A Genetics Perspective », Mankind Quarterly, 2017.

Discours historique de M. Viktor Orbán, premier ministre de la Hongrie, sur l’état du monde et la guerre en Ukraine

Discours prononcé le 23 juillet 2022 à Tusnádfürdő (nom hongrois de la ville de Băile Tuşnad, ou Tusnad-les-Bains, en Roumanie, à l’est de la Transylvanie) lors de la trente-et-unième université d’été de Bálványos, cercle de pensée qui se consacre à l’avenir de la minorité hongroise de Roumanie.

Version intégrale traduite du hongrois. Pour établir le texte, nous avons corrigé la traduction officielle en français en nous référant à la traduction officielle en anglais et à diverses autres traductions, en français ou en anglais, publiées sur Internet. Nous confessons que nous ne parlons pas hongrois, en sorte que nous n’avons pu nous reporter ni à la transcription du discours ni au discours lui-même, que l’on trouvera sur YouTube à l’adresse :
https://www.youtube.com/watch?v=qwDgIYXR2v4.
Les intertitres, les gras et les italiques sont de nous.
[Nos commentaires sont entre crochets et en italiques.]

Avant-propos

Mesdames et Messieurs, bonjour !

Je me réjouis de vous voir. Zsolt Németh m’a fait venir ici à la condition que je parle exactement moitié moins longtemps que j’en aurais eu envie [Zsolt Németh est président de la commission des affaires étrangères de l’assemblée nationale de la Hongrie]. En hongrois, le mot « moitié » sonne bien. L’on a une fois demandé au pape combien de gens travaillaient au Vatican, ce à quoi il a répondu : « La moitié ». Bon, je vais m’efforcer de condenser mon propos. Ce ne sera pas facile de m’écouter jusqu’au bout, parce que j’ai beaucoup de choses à dire, et je vois qu’il va faire chaud. Mais le mouton en bonne santé supporte sa toison. C’est en 2019 que nous nous sommes rencontrés pour la dernière fois, il y a déjà trois ans. Il est bien que nous puissions nous retrouver à nouveau, librement, entre amis, nous asseoir sur la terrasse et boire un fröccs [boisson alcoolisée hongroise, mélange de vin et d’eau gazeuse injectée sous pression]. Nous avons de bonnes raisons de déguster cet apéritif Fidesz – deux tiers-un tiers – ce qui nous montre qu’il existe bel et bien des réalités éternelles [le Fidesz, Fiatal Demokraták Szövetsége, ou Alliance des jeunes démocrates, est la formation de M. Orbán, qui fait ici allusion à la majorité des deux tiers que son parti a obtenu aux élections législatives du 3 avril 2022].
Depuis que nous nous sommes rencontrés la dernière fois, le monde a beaucoup changé. En 2019, nous pouvions participer à une université d’été particulièrement optimiste et pleine de confiance. Mais la décennie qui s’ouvre à présent devant nous sera très clairement une décennie de dangers, d’incertitudes et de guerres, comme le montre bien ce qui se passe ici [en réaction à une brève perturbation dans le public]. Soyez aussi polis que les policiers de Budapest l’ont été avec les drogués sur les ponts [à l’occasion d’une manifestation récente]. Nous sommes entrés dans une ère de dangers, et les piliers de la civilisation occidentale, que l’on tenait pour inébranlables, se fissurent. Je citerai trois de ces secousses qui provoquent de telles fissures : primo, nous avions cru que nous vivions sous l’auvent protecteur de la science – et le covid nous est tombé dessus ; secundo, nous avions cru qu’il ne pouvait plus y avoir de nouvelle guerre en Europe – et la guerre fait rage aux frontières de la Hongrie ; et, tertio, nous avions cru que la guerre froide ne pouvait plus jamais revenir – et nombre de dirigeants dans le monde travaillent au contraire à ressusciter la logique des blocs.
Ces phénomènes, que je n’avais absolument pas évoqués en 2019, nous apprennent donc à rester modestes, car notre capacité à prévoir l’avenir connaît de sérieuses limites. Cet avertissement vaut pour tous ceux qui s’expriment sur l’avenir. En 2019, je n’ai parlé ni de pandémie ni de guerre européenne ni de nouvelle victoire aux deux tiers ni du retour de la gauche en Allemagne ni que nous allions battre les Anglais ici, et là-bas par 4-0 [en Ligue des nations, l’équipe hongroise de balle au pied a battu l’équipe anglaise 1-0 le 4 juin 2022, puis 4-0 le 14 juin 2022]. Je conseille donc vivement la modestie et l’humilité à ceux qui s’occupent de scruter l’avenir. Ils ne peuvent pas s’approprier les attributs du Seigneur de l’Histoire. C’est dans cet esprit que je vous demande de prendre ce que je vais dire à présent. Je partirai de loin, avant d’arriver jusqu’ici, au pays sicule [les Sicules ou Széklers sont un groupe de la minorité hongroise de Roumanie qui parle un dialecte. Ils sont installés depuis des siècles en Transylvanie, province qui faisait autrefois partie du royaume de Hongrie].

*

I – Le déclin de l’Occident

Chers amis, lorsque l’on observe le monde, ce qui est le plus frappant, c’est que les données suggèrent qu’il va de mieux en mieux, alors que nous avons l’impression que c’est le contraire. L’espérance de vie a atteint soixante-dix ans et, en Europe, elle est de quatre-vingts ans. Au cours des trente dernières années, la mortalité infantile a diminué des deux tiers. En 1950, le taux de sous-alimentation dans le monde était de 50%, alors qu’il n’est aujourd’hui que de 15%. Le taux d’alphabétisation s’élève maintenant à 90%. La durée du travail hebdomadaire, qui était encore de 52 heures en 1950, est aujourd’hui de 40 heures et le temps libre est passé de 30 heures à 40 heures. Je pourrais allonger la liste. Cependant, l’opinion générale est tout de même que nous vivons dans un monde de plus en plus inquiétant. Les informations, le style des informations, sont de plus en plus sombres et il plane une sorte d’attente de fin du monde qui devient de plus en plus intense.
La question est la suivante : se peut-il que des millions d’individus se méprennent purement et simplement sur ce qui leur arrive ? Mon interprétation de ce phénomène est que notre morosité provient d’une idée de la vie fondamentalement occidentale et résulte du fait que l’énergie, l’efficacité, le crédit et la capacité d’action de la civilisation occidentale s’étiolent. Les zapadniks [terme emprunté au tchèque], c’est-à-dire les Occidentaux de naissance, balaient ce constat d’un revers de main, en disant qu’on le sait, que Spengler avait déjà écrit sur le déclin de l’Occident, mais que l’Occident est toujours là, et même bien là, puisque ce n’est pas à l’Est, mais à l’Ouest que nous envoyons nos enfants, si nous en avons les moyens, étudier à l’université [référence au fameux ouvrage du philosophe allemand Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident, paru en 1922]. « Il n’y a donc pas péril en la demeure. » En réalité, il y a cent ans, quand on parlait du déclin de l’Occident, on faisait référence à une perte de poids spirituel et démographique. Ce que l’on voit aujourd’hui, en revanche, c’est un affaiblissement de la puissance et des ressources matérielles du monde occidental. Je dois dire quelques mots à ce sujet pour nous aider à bien comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons
Il est important de mesurer combien les autres civilisations – la Chine, l’Inde, la Russie, disons le monde orthodoxe, et même l’Islam – se sont, elles aussi, modernisées. Nous voyons maintenant que ces civilisations rivales se sont approprié la technologie occidentale ; elles ont assimilé le système financier occidental, mais elles n’ont pas adopté les valeurs occidentales, et elles n’ont pas la moindre intention de les adopter. Néanmoins, l’Occident veut diffuser ses propres valeurs, ce que le reste du monde ressent comme une humiliation. C’est quelque chose que nous comprenons, car nous ressentons parfois la même chose. Je rappellerai ce qui est arrivé à notre ministre des affaires étrangères Péter Szijjártó, vers 2014, sous un gouvernement américain précédent [le président des États-Unis d’Amérique était alors le démocrate Barack Hussein Obama, mulâtre fils d’un Kényan musulman]. Un officiel américain qui nous rendait visite lui a glissé négligemment sous le nez une feuille de papier en lui disant qu’il y trouverait les points sur lesquels il faudrait modifier la constitution hongroise pour restaurer l’amitié avec les États-Unis… Cet exemple montre que nous avons des raisons de comprendre la résistance de la part des autres régions du monde vis-à-vis de cette diffusion des valeurs et de cette exportation de la démocratie. Le reste du monde a compris, on peut le supposer, qu’il doit se moderniser précisément parce que c’est le seul moyen de résister à l’exportation des valeurs occidentales, qui lui sont étrangères.
Le plus douloureux dans cette perte de puissance et d’influence matérielle est que nous, c’est-à-dire l’Occident, avons perdu la maîtrise de nos fournisseurs d’énergie. En 1900, les États-Unis et l’Europe avaient la maîtrise de 90% des fournitures de pétrole, de gaz naturel et de charbon. Ce pourcentage était tombé à 75% en 1950, et aujourd’hui la situation est la suivante : les États-Unis et l’Europe en maîtrisent ensemble 35% (les États-Unis 25% et nous 10%) – les Russes 20% et le Proche-Orient 30%. Et la situation est la même pour les matières premières. Au début du siècle dernier, les Américains, les Britanniques et les Allemands détenaient une part considérable des matières premières nécessaires à l’industrie moderne. Après la seconde guerre mondiale, les Soviétiques s’y sont joints et nous voyons qu’aujourd’hui ces matières premières sont détenues par l’Australie, le Brésil et la Chine – 50 % des exportations totales de matières premières de l’Afrique allant à la Chine. Mais l’avenir ne nous réserve rien de bon non plus. En 1980, les États-Unis et l’Union soviétique se partageaient l’essentiel de la fourniture des terres rares, qui sont la matière première de l’industrie issue de la technologie moderne. Aujourd’hui, les Chinois en produisent cinq fois plus que les États-Unis et soixante fois plus que les Russes. Cela signifie que l’Occident est en train de perdre la bataille des matières premières. Si nous voulons comprendre l’état du monde et la place des Occidentaux dans le monde, nous devons partir de ce fait que la majeure partie des fournisseurs d’énergie et des ressources énergétiques échappe à la civilisation occidentale. Voilà les faits concrets.
Dans ce contexte, notre situation – celle de l’Europe – est difficile à un double titre, en raison même de la stratégie des États-Unis. L’année 2013 n’a pas été inscrite dans les annales. Or, ce fut l’année où les Américains ont lancé les nouvelles technologies d’extraction de matières premières et de ressources énergétiques – pour faire simple, appelons cela la « méthode d’extraction par fracturation ». Ils ont immédiatement proclamé une nouvelle doctrine de la politique de sécurité des États-Unis. Je cite : « Cette nouvelle technologie – déclaraient-ils – renforce notre position pour poursuivre et atteindre nos objectifs de sécurité internationale. » Les Américains n’ont donc pas caché qu’ils allaient utiliser l’énergie comme arme de politique étrangère. Nous ne devons pas nous laisser abuser par le fait qu’ils en accusent d’autres d’avoir les mêmes intentions. Il s’ensuit que les Américains pratiquent une politique de sanctions plus radicale – c’est ce que nous voyons aujourd’hui dans le contexte du conflit russo-ukrainien – et qu’ils se sont mis à inciter fortement leurs alliés – c’est-à-dire nous – à s’approvisionner chez eux.
Et cela marche. Les États-Unis ont les moyens d’imposer leur volonté parce qu’ils ne dépendent pas de l’énergie des autres. Ils sont en mesure d’exercer des pressions hostiles parce que les réseaux financiers nécessaires à la mise en œuvre de la politique de sanctions – appelons cela SWIFT, pour faire simple – sont entre leurs mains [SWIFT, Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication, « société de télécommunication financière interbancaire mondiale », est un service de messagerie sécurisée utilisé pour les virements bancaires ; il n’a pas de vrai concurrent]. Ils sont également en mesure d’exercer des pressions amicales, c’est-à-dire de convaincre leurs alliés d’acheter chez eux.
Cette politique s’est, dans un premier temps, avancée à pas feutrés. Lorsque le président Trump s’est rendu pour la première fois en Pologne, il s’est contenté de les appeler à acheter du « freedom gas », du « gaz de la liberté ». Ce n’est qu’aujourd’hui, en 2022, que la politique des sanctions est venue compléter la stratégie américaine. Voilà où nous en sommes et je ne serais pas surpris qu’ils inclussent bientôt l’uranium et l’énergie nucléaire dans la même démarche. À cela, nous, les Européens, nous avons répondu que nous n’avions pas l’intention de nous rendre dépendants des Américains. Ce n’est pas très joli, mais les Européens se disaient entre eux : « Nous avons attrapé un Yankee, mais il ne veut pas nous lâcher ! » [Le sens de cette plaisanterie nous échappe.] Ne voulant pas trop rester dans cette situation délicate, ils ont donc essayé de protéger aussi longtemps que possible l’axe énergétique germano-russe, pour maintenir nos importations d’énergie russe en Europe. C’est cela que la politique internationale a mis en pièces [du fait des sanctions contre la Russie décidées par les pays de l’Union européenne après l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022]. Puis, sous l’impulsion des Allemands, nous avons donné une autre réponse : le passage aux sources d’énergie renouvelables. Jusqu’à présent, cela n’a pas fonctionné, car la technique est coûteuse, et donc l’énergie qui en est tirée l’est aussi. De plus, le passage à cette technologie moderne ne va pas de soi, il ne se fait que sous la pression d’en haut, exercée sur les États membres par la Commission de Bruxelles – bien que cela nuise gravement aux intérêts des États membres.
Je voudrais ici ouvrir une parenthèse pour dire un mot des « valeurs européennes ». Voici par exemple la toute nouvelle proposition de la Commission de l’Union européenne, aux termes de laquelle tout le monde doit réduire sa consommation de gaz naturel de 15%. Je ne vois pas comment ils peuvent y contraindre les États membres, – quoique, d’après ce que j’ai cru comprendre, il existe un savoir-faire allemand en la matière, comme le passé l’a montré… De plus, si cela ne suffisait pas et si quelqu’un venait à manquer de gaz, on en prélèverait chez ceux qui en ont. Par conséquent, la Commission se garde bien d’intimer aux Allemands de renoncer à arrêter leurs deux ou trois centrales nucléaires encore en activité, qui produisent une énergie bon marché, elle les laisse au contraire les fermer. Et, s’ils n’ont plus d’énergie, ils viendront prendre chez nous, d’une manière ou d’une autre, le gaz dont nous disposons parce que nous l’avons mis en réserve. Nous, les Hongrois, appelons cela un « Einstand » [mot allemand employé ici dans le sens de « confiscation par le plus fort »], ce que nous avons appris dans Les garçons de la rue Paul [roman pour la jeunesse de l’écrivain hongrois Ferenc Molnár, 1906]. C’est à cela que nous devons nous préparer.
En un mot comme en cent, Mesdames et Messieurs, ce que je veux dire, c’est que les sentiments négatifs de l’Occident à l’égard de l’état du monde sont dus au fait que l’énergie et les matières premières indispensables au développement économique ne sont plus entre ses mains. Ce qu’il possède, c’est la puissance militaire et le capital. La question est de savoir ce que l’on peut en faire dans les circonstances actuelles.

*

II – L’avenir de la Hongrie

Permettez-moi, après cela, de dire un mot de nous, les Hongrois. À quelles questions, comment et dans quel ordre la Hongrie et la nation hongroise doivent-elles répondre ? Les questions, comme les couches du gâteau Dobos, s’empilent les unes sur les autres. Les plus consistantes en-dessous, les plus légères et les plus savoureuses, au-dessus. [Le gâteau Dobos, ou Dobos Torta, est une célèbre pâtisserie hongroise créée à Budapest par Jozsef Dobos]. C’est cet ordre que je suivrai.
Le premier défi et le plus important, mes amis, concerne la population, ou la démographie. Le fait est que le nombre des enterrements continue à être bien supérieur à celui des baptêmes. Que cela nous plaise ou non, l’on peut répartir les peuples du monde en deux catégories : ceux qui sont capables d’assurer leur propre survie biologique ; et ceux qui n’en sont pas capables, groupe dont nous faisons partie quant à nous. Notre situation s’est améliorée, mais il n’y a pas eu de tournant majeur. C’est pourtant l’alpha et l’oméga de tout. S’il ne se produit pas de revirement, tôt ou tard nous serons évincés de la Hongrie, nous serons évincés du bassin des Carpates.
Le deuxième défi est l’immigration. Nous pouvons l’appeler remplacement de population ou submersion, peu importe. Un livre remarquable écrit en français en 1973, et récemment publié en Hongrie, traite justement de cette question : Le Camp des Saints [livre de l’écrivain français Jean Raspail, dont le titre fait référence à l’Apocalypse de saint Jean, XX 9]. Je le recommande à tous ceux qui veulent comprendre les processus mentaux qui sous-tendent l’incapacité des Occidentaux à assurer leur propre défense. L’immigration a coupé l’Europe en deux. Je pourrais dire aussi que c’est l’Occident qu’elle a coupé en deux. L’une de ses moitiés est un monde où des peuples européens et non-européens vivent ensemble. Ces pays ne sont plus des nations. Ils ne sont rien d’autre qu’un conglomérat de peuples. Je pourrais dire aussi que ce n’est plus l’Occident, mais le post-Occident, où – selon les lois de la mathématique – le changement démographique définitif se produira vers 2050 avec, dans cette partie de l’Europe, le dépassement du seuil de 50% de population d’origine non-européenne dans les grandes villes. Et voici l’autre moitié de l’Europe, l’autre moitié de l’Occident : l’Europe centrale, c’est-à-dire nous. Je pourrais dire aussi, si ce n’était pas quelque peu troublant, que l’Occident, pris dans son sens spirituel, s’est déplacé en Europe centrale. L’Occident est ici, il ne reste là-bas que le post-Occident. Une bataille se livre entre ces deux parties de l’Europe. Nous avons fait quant à nous des propositions de tolérance aux post-Occidentaux, afin de rester en paix les uns avec les autres et de laisser chacun décider de ceux avec lesquels il souhaite vivre, mais ils les ont rejetées et continuent à se battre contre l’Europe centrale dans le but de nous rendre semblables à eux. Je ne m’arrêterai pas sur le commentaire moral qu’ils y attachent – il fait si beau ce matin ! Bien qu’il soit moins question d’immigration à l’heure actuelle, croyez-moi, rien n’a changé. Avec l’aide des troupes affiliées à Soros, Bruxelles veut tout simplement nous imposer les immigrés [George Soros est un milliardaire juif d’origine hongroise qui a bâti sa fortune sur la spéculation. Il est à la tête des Open Society Foundations, « fondations de la société ouverte », qu’il a créées pour exercer dans de nombreux pays du monde une action subversive de grande ampleur, servie par des moyens financiers considérables. Son entreprise a pour objet de diffuser les idées cosmopolites de la superclasse mondiale et de porter au pouvoir des hommes politiques qui les partagent, après avoir fait tomber les gouvernements nationalistes par les « révolutions de couleur » qu’il a fomentées]. Ils nous ont aussi cités en justice à propos du système hongrois de défense des frontières et un jugement a été rendu à notre encontre. Pour un certain nombre de raisons, on ne peut pas en dire grand-chose actuellement, mais nous avons été déclarés coupables. S’il n’y avait pas eu la crise des réfugiés ukrainiens, ils auraient commencé à nous appliquer ce jugement, et ce qui peut advenir dans cette situation comporte une grande part d’incertitude. Mais, puisque la guerre a éclaté et que nous accueillons les réfugiés d’Ukraine, la question a été mise de côté – elle n’a pas été retirée de l’ordre du jour, elle a simplement été mise de côté. Il est important que nous les comprenions. Il est important que nous comprenions que ces braves gens, là-bas en Occident, en post-Occident, ne peuvent pas supporter de se réveiller chaque matin et d’empoisonner leurs journées – et même leur vie entière avec l’idée que tout est perdu pour eux. Aussi ne voulons-nous pas qu’ils soient confrontés à cela jour et nuit. Tout ce que nous demandons, c’est qu’ils renoncent à nous imposer un destin que nous ne considérons même pas comme un destin pour une nation, mais comme sa ruine. C’est tout ce que nous demandons, et rien de plus.
Il y a ici une ruse idéologique, dont il faut parler et à laquelle il faut faire attention dans un tel environnement multiethnique. La gauche internationaliste [il vaudrait mieux dire : la gauche cosmopolite] voudrait nous faire accroire que l’Europe, par sa nature même, serait habitée depuis toujours par des peuples de races mêlées. Il s’agit d’un tour de passe-passe historique et sémantique, car elle confond deux choses différentes. Il y a en effet un monde dans lequel les peuples européens sont mélangés à ceux qui arrivent de l’extérieur de l’Europe. C’est là un monde de races mêlées. Et il y a notre monde, où les peuples vivant à l’intérieur de l’Europe se mélangent entre eux : ils se déplacent, trouvent des emplois et déménagent. Ainsi, par exemple, dans le bassin des Carpates, nous ne sommes pas de races mêlées. Nous sommes tout simplement un mélange de peuples vivant ensemble dans leur patrie européenne [regrettable concession à l’européisme : il y a une patrie hongroise, une patrie française, mais il n’y a pas de « patrie européenne »]. Et quand l’alignement des astres et les vents sont favorables, ces peuples finissent par se fondre dans une sorte de brouet hungaro-pannonien, en créant une nouvelle culture européenne qui leur est propre. C’est pour cela que nous avons toujours combattu. Nous sommes disposés à nous mélanger les uns avec les autres, mais nous ne voulons pas devenir des peuples de races mêlées comme les pays d’Occident qui ne sont plus des nations. C’est pour cela que nous avons combattu à Nándorfehérvár [nom hongrois de Belgrade, assiégée par les Turcs ottomans en 1456 et défendue avec succès par un seigneur hongrois], c’est pour cela que nous avons arrêté les Ottomans à Vienne [assiégée par les Turcs à deux reprises, en 1529 et en 1683] et, si je ne me trompe, c’est pour cette même raison que les Français ont arrêté les Arabes à Poitiers dans les temps anciens [en 732]. La situation est aujourd’hui la suivante : la civilisation islamique, qui se rapproche constamment de l’Europe, a reconnu, précisément en raison de l’expérience de Nándorfehérvár [Belgrade], que la route qui passait par la Hongrie n’était pas appropriée pour l’envoi de ses adeptes en Europe. C’est pourquoi on nous a rejoué la version Poitiers : ce n’est plus par l’Est, mais par le Sud, qu’ils viennent occuper et submerger l’Occident. Cela nous laissera en héritage – non pas peut-être à nous, mais à nos enfants – une très lourde tâche : ce n’est pas seulement du Sud, mais aussi de l’Ouest, que nous devrons nous défendre. Le moment viendra où nous devrons accueillir d’une manière ou d’une autre les chrétiens en provenance de l’Ouest et les intégrer dans notre vie. Nous avons déjà connu cela et – Schengen ou pas – nous devrons bien arrêter à nos frontières occidentales ceux que nous ne voudrons pas laisser entrer chez nous. Mais ce n’est pas notre tâche d’aujourd’hui, ce n’est pas la tâche de notre génération. Notre tâche est simplement d’y préparer nos enfants. Comme l’a dit László Kövér [président de l’assemblée nationale de la Hongrie] dans un entretien : « Il faut veiller à ce que les jours heureux n’élèvent pas des hommes faibles, lesquels par la suite nous apporteront des jours sombres. »
Voilà pour la démographie et l’immigration. La couche suivante est la question du genre, que nous appelons chez nous la loi de protection de l’enfance. [Il aurait mieux valu parler de « sexe » plutôt que de « genre », mot qui fait référence à l’absurde « théorie du genre » chère aux cosmopolites de tous les pays, mais M. Orban était ici obligé de prendre le langage en vigueur dans l’Union européenne.] Ne l’oubliez pas : s’il en est aussi moins question aujourd’hui, c’est parce que les titres des journaux sont occupés par d’autres sujets, mais nous avons été ici aussi traînés en justice, et nous attendons la décision des juges. Le seul résultat que nous ayons obtenu dans ce domaine est en partie ou peut-être même en totalité dû à madame le ministre Judit Varga [ministre de la justice]. Nous avons réussi à dissocier notre profond différend sur la question de l’égalité des sexes du débat sur l’attribution des fonds européens, et les deux évoluent maintenant sur des voies séparées. Ici aussi, notre position est claire – c’est une nouvelle offre de tolérance : nous ne voulons pas prescrire aux autres comment ils doivent vivre, nous leur demandons simplement d’accepter que chez nous le père soit un homme, la mère soit une femme, qu’ils veuillent bien laisser nos enfants tranquilles – et qu’ils prennent la peine de le faire accepter également par les troupes de George Soros. Il est important que les Occidentaux comprennent qu’en Hongrie et dans cette partie du monde il ne s’agit pas d’une question idéologique, mais tout simplement d’une question existentielle majeure. Dans ce coin du monde, il n’y aura jamais de majorité en faveur de cette folie furieuse occidentale – excusez-moi pour le terme – ni de ce qui s’y pratique en son nom. Cela ne rentre tout simplement pas dans le crâne des Hongrois ni dans celui des fils de quelques autres peuples. Il y a tous ces « trans-quelque chose » : transnationaux et transgenre, mais le maximum que nous puissions prononcer est « Transylvanie », bien que la région s’appelle « Erdély » en hongrois. Nous ne pouvons pas faire plus. Je vous demande donc de ne pas vous tromper, de ne pas vous laisser tromper : nous avons la guerre, nous avons la crise énergétique, nous avons l’inflation issue de la guerre, tout cela dresse un écran devant nos yeux qui nous cache les questions relatives à l’immigration et au genre. Mais il n’en reste pas moins que ce sont sur ces questions que se jouera notre avenir. C’est la grande bataille historique que nous livrons : démographie, immigration, genre. Et c’est précisément ce qui est en jeu dans la lutte entre la gauche et la droite. Je ne vais pas citer le nom d’un pays ami, je ne ferai que l’évoquer. Il s’agit d’un pays où la gauche a gagné et où l’une de ses premières décisions a été de démanteler sa clôture frontalière, et où la suivante a consisté à valider toutes les mesures liées au « genre », non seulement le mariage homosexuel, mais aussi le droit à l’adoption d’enfants par les couples ainsi constitués. [M. Orbán fait ici apparemment référence à la Slovénie, où la gauche cosmopolite est arrivée au pouvoir à la suite des élections législatives du 24 avril 2022.] Ne nous laissons pas abuser par les conflits actuels : c’est sur ces questions que se jouera notre avenir.
Comment pouvons-nous nous défendre ? D’abord en faisant preuve de détermination. Ensuite, en recherchant des alliés. C’est ce qui a donné toute son importance au V4, le groupe de Visegrád [organisation intergouvernementale constituée en 1991 dans cette ville hongroise et qui réunit aujourd’hui la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie et la Slovaquie]. L’importance acquise par le V4 au cours de la période récente est due au fait que, sur ces questions, nous avons su parler d’une seule voix. Il n’est donc pas étonnant que les post-Occidentaux cherchent par tous les moyens à casser la cohésion des quatre de Visegrád. La guerre est survenue là-dessus et a ébranlé la coopération hungaro-polonaise, qui forme l’axe de la coopération du V4. Les intérêts stratégiques des Polonais et des Hongrois à propos de la guerre coïncident, les uns et les autres cherchent à empêcher que les Russes s’approchent davantage, les uns et les autres souhaitent que l’Ukraine conserve sa souveraineté et qu’elle soit une démocratie. Nous voulons, les uns comme les autres, exactement la même chose et pourtant cette guerre rend plus difficile notre relation avec nos amis. En effet, tant que l’on reste dans le domaine de la raison, nos intérêts dont j’ai parlé coïncident clairement, mais le problème vient du cœur. Il y a un problème de cœur dans les relations entre la Pologne et la Hongrie. Pour notre part, nous voyons dans cette guerre une guerre entre deux peuples slaves, dont nous voulons rester à l’écart. Les Polonais, quant à eux, estiment qu’ils sont impliqués dans cette guerre, que c’est leur guerre et qu’ils sont presque en train de la mener. Et puisqu’il s’agit d’une affaire de cœur, nous ne pouvons pas nous mettre d’accord avec eux. Il faut donc sauver, avec le secours de la raison, tout ce que nous pouvons sauver de l’amitié et de l’alliance stratégique entre nos deux pays, pour les temps qui suivront la guerre. Bien sûr, il y a aussi nos amis slovaques et tchèques, mais des changements de gouvernement se sont produits dans ces pays, qui donnent maintenant la préférence au monde post-occidental. Ils ne veulent pas entrer en conflit avec Bruxelles et collectionnent les bons points. A mes yeux, cela revient à attacher son cheval dans une écurie en flammes. Bon courage à eux !

*

III – La guerre en Ukraine

La quatrième question qui vient maintenant est celle de la guerre. Toute guerre peut être vue sous différents angles, mais ce qui est commun à toutes les guerres, c’est que les mères pleurent leurs enfants et que les enfants perdent leurs parents. Cette considération doit primer sur toutes les autres, y compris dans la sphère politique. Pour le gouvernement hongrois, cela signifie que notre premier devoir est de veiller à ce que les parents et les enfants hongrois ne se retrouvent pas dans une telle situation. Je rappelle ici que certains pays nous critiquent pour ne pas être, selon eux, suffisamment engagés aux côtés des Ukrainiens. Mais ces pays sont loin, et tout au plus apportent-ils un soutien en termes d’argent ou d’armes. Nous, les Hongrois, sommes les seuls, à part les Ukrainiens, à mourir dans cette guerre. Selon nos registres, à ce jour, quatre-vingt-six Hongrois ont perdu la vie dans cette guerre [c’étaient des membres de la minorité hongroise d’Ukraine qui avaient été enrôlés dans l’armée ukrainienne]. Notre point de vue est complètement différent. Nous, les Hongrois, sommes les seuls à avoir versé du sang dans cette guerre, alors qu’aucun de ceux qui nous critiquent ne l’a fait. C’est pourquoi la Hongrie a le droit, en tant que pays frontalier, d’affirmer que la paix est la seule solution pour sauver les vies humaines et qu’elle est en même temps le seul antidote à l’inflation et à la crise économique liées à la guerre.
Comment aborderons-nous cette guerre à l’avenir ? Nous continuerons à affirmer que cette guerre n’est pas la nôtre. La Hongrie est membre de l’OTAN, et nous partons du principe que l’OTAN est bien plus forte que la Russie et que, pour cette raison, la Russie n’attaquera jamais l’OTAN. L’affirmation selon laquelle les Russes ne s’arrêteront pas à l’Ukraine est une fable. On comprend bien qu’elle soit soutenue par la propagande des Ukrainiens, dans la mesure où leur objectif est de nous impliquer, d’impliquer le plus grand nombre possible de pays à leurs côtés dans cette guerre, mais elle est dépourvue de toute vraisemblance. En même temps, puisque nous sommes membres de l’OTAN et que nous voulons nous tenir à l’écart de cette guerre, notre situation est devenue délicate. En effet, l’OTAN et l’Union européenne ont décidé, tout en évitant de devenir belligérants, de livrer malgré tout des armes [à l’Ukraine] et d’imposer de sévères sanctions économiques [à la Russie]. Cela signifie – que cela plaise ou non – qu’elles sont devenues de fait – non de jure, mais de facto – parties prenantes à ce conflit. Elles se retrouvent – nous nous retrouvons – dans cette situation dangereuse de devoir aider d’une manière ou d’une autre, comme partie au conflit, les Ukrainiens, sans que le pouvoir à Moscou ne le considère comme tel, sans qu’aux yeux de Moscou cette action ne se transforme en une belligérance caractérisée de la Hongrie, de l’OTAN et de l’Union européenne. C’est sur ce très délicat équilibre que l’Union européenne et l’OTAN jouent tous les jours, tout en prenant des risques considérables.
Puisque l’on peut dire beaucoup de choses de la guerre, et s’il vous reste encore un peu d’attention, je voudrais dire quelques mots sur les origines de ce conflit, sur ce que pouvait être sa motivation. Tout le monde le sait : la Russie a attaqué l’Ukraine. C’est un fait. Voyons maintenant quelle en était la cause. Soyons attentifs à ce fait problématique que, si l’on comprend quelque chose, on n’est plus très loin de l’accepter. Mais il est très important de faire la différence morale entre comprendre quelque chose et l’accepter. Cela veut dire concrètement qu’il est important de comprendre pourquoi les Russes ont fait ce qu’ils ont fait, mais il ne s’ensuit pas que, si l’on comprend ce qu’ils ont fait, on accepte pour autant ce qu’ils ont fait. Les Russes ont exprimé une exigence de sécurité très claire, ils l’ont même mise par écrit d’une manière peu courante en diplomatie et l’ont adressée aux Américains, ainsi qu’à l’OTAN. Ils ont demandé par écrit que l’Ukraine ne devienne jamais membre de l’OTAN, que l’Ukraine s’y engageât, que l’OTAN elle-même en donnât l’assurance à la Russie et que nous nous engageassions à ne jamais déployer sur le territoire ukrainien d’armes susceptibles d’atteindre le territoire russe. Les Occidentaux ont rejeté cette proposition et n’ont même pas été disposés à en discuter. Ils ont déclaré que l’OTAN menait une « open door policy », c’est-à-dire que sa porte était ouverte à tous, que n’importe qui pouvait s’y présenter et qu’il nous appartenait de décider qui nous voulions admettre ou non. La conséquence de ce refus, c’est que les Russes cherchent maintenant à obtenir par la force des armes les garanties de sécurité qu’ils cherchaient précédemment à obtenir par la négociation. Je dois dire que si nous avions eu un peu plus de chance, si, à cette heure cruciale, le président des États-Unis d’Amérique s’était appelé Donald Trump, et si nous avions réussi auparavant à convaincre Angela Merkel de ne pas se retirer, si donc Donald Trump avait été le président américain et Angela Merkel le chancelier allemand, cette guerre n’aurait jamais éclaté. Mais nous n’avons pas eu de chance, et c’est ainsi que maintenant nous sommes dans cette guerre.
La stratégie de l’Occident dans ce conflit repose sur quatre piliers. C’est une stratégie raisonnable sur le papier, il y a peut-être même des chiffres pour l’appuyer. Le premier était que l’Ukraine ne pourrait pas gagner seule une guerre contre la Russie, mais qu’elle le pourrait avec l’entraînement fourni par les Anglo-Saxons et les armes de l’OTAN. Ce fut la première affirmation stratégique. La deuxième affirmation stratégique fut que les sanctions allaient affaiblir la Russie et déstabiliser le pouvoir à Moscou. Le troisième élément stratégique fut que – bien qu’elles nous affectassent aussi – nous serions capables de gérer les conséquences économiques des sanctions, en sorte qu’elles feraient plus de mal aux Russes qu’à nous. Et la quatrième considération stratégique fut que le monde s’alignerait derrière nous, parce que c’était nous qui avions raison.
En conséquence, cependant, de cette merveilleuse stratégie, nous nous retrouvons aujourd’hui assis dans une voiture dont les quatre pneus ont crevé. Il est parfaitement clair que la guerre ne peut pas être gagnée de cette manière. Les Ukrainiens ne gagneront jamais de guerre contre la Russie avec l’entraînement et les armes des Américains, tout simplement parce que l’armée russe bénéficie d’une supériorité asymétrique. Le deuxième fait que nous devons prendre en compte est que les sanctions ne déstabilisent pas Moscou. Le troisième est que l’Europe est en difficulté – en difficulté économique, mais aussi en difficulté politique – et que les gouvernements tombent comme des dominos. Rien que depuis le déclenchement de la guerre [le 24 février 2022], les gouvernements britannique, italien, bulgare et estonien sont tombés. Et où en serons-nous à l’automne ? Les fortes hausses de prix ont eu lieu en juin, quand les prix de l’énergie ont doublé. Leurs effets sur la vie des gens, qui provoquent le mécontentement, commencent seulement à se manifester, et nous avons déjà perdu quatre gouvernements. Enfin, non seulement le monde n’est pas avec nous, il n’est manifestement pas avec nous. Historiquement, les Américains ont été en mesure de désigner ce qu’ils identifiaient comme un « empire du mal » et d’intimer au monde de se ranger du bon côté de l’histoire – formule qui nous dérange quelque peu, du fait que c’est ce que les communistes ont toujours dit. Ce pouvoir qu’ont eu les Américains d’appeler tous les peuples à se placer du bon côté de l’histoire et de se faire obéir du monde entier a aujourd’hui disparu. La plus grande partie du monde n’est manifestement pas de ce côté-là : ni les Chinois, ni les Indiens, ni les Brésiliens, ni l’Afrique du sud, ni le monde arabe, ni l’Afrique. Une grande partie du monde refuse purement et simplement de participer à cette guerre, non parce qu’ils croient que les Occidentaux seraient du mauvais côté, mais parce que pour eux le monde ne se résume pas à cette guerre, qu’ils ont leurs propres problèmes auxquels ils doivent faire face et qu’ils veulent résoudre. Il est bien possible que cette guerre soit celle qui mette clairement un point final à cette supériorité occidentale qui, avec des moyens divers et variés, a été en mesure de forger l’unité du monde contre certains acteurs sur un sujet particulier bien choisi. Cette époque prend fin, et, comme on dit dans le langage emphatique de la politique, c’est un ordre mondial multipolaire qui frappe maintenant à notre porte.
Et puisque nous parlons de la guerre, je peux utiliser un style approprié pour poser une question importante : Chto delat ? [« Que faire ? » en russe, titre d’un célèbre ouvrage de Lénine]. Le problème est que l’armée hongroise, comparée à celle des autres, ne pèse pas bien lourd. Le problème est que le PIB hongrois, comparé à celui des grands pays européens et des États-Unis, paraît aussi modeste. Ainsi, nous pouvons bien avoir une vision claire de la situation, un point de vue perspicace sur la guerre, nous pouvons avoir une vision claire, nous pouvons avoir une proposition stratégique, mais, vous savez, cela ne compte pas beaucoup quand on en vient à la guerre, parce que la guerre est un prélude. C’est le fort qui a le dernier mot. La Hongrie ne doit pas se faire l’illusion qu’avec nos excellents conseils nous serons capables d’influencer le déroulement des hostilités et la stratégie de l’Occident. Néanmoins, dans toute discussion, je considère comme une question d’honneur et un principe moral que nous devons nous efforcer d’exposer notre position et de persuader les Occidentaux de mettre en œuvre une nouvelle stratégie à la place de vaines déclarations de victoire. Si les quatre pneus de la voiture sont à plat, il faut changer les roues, toutes les quatre. Il faut une nouvelle stratégie, et son objectif central – la cible dans sa mire – ne devrait pas être de gagner la guerre, mais de négocier la paix et de faire une bonne offre de paix. Je dois dire que l’Union européenne n’a pas maintenant – pour utiliser une formule imagée – à se placer du côté des Russes ou des Ukrainiens, mais bien entre la Russie et l’Ukraine. C’est cela qui devrait être l’essence d’une nouvelle stratégie.
Que va-t-il se passer ? Les Russes utilisent un langage suranné. Quand nous les écoutons, c’est comme si nous entendions les voix du passé : le code des gestes, les catégories, les mots. Quand j’écoute M. Lavrov, on dirait que cela date d’il y a trente ou quarante ans [Sergueï Lavrov est le ministre des affaires étrangères de la Russie]. Mais cela ne signifie pas que ce qu’ils disent n’ait pas de sens : cela a du sens et cela mérite d’être pris au sérieux. Il y a deux jours, par exemple, un officiel russe a dit qu’ils progresseraient en Ukraine jusqu’à ce que la ligne de front soit assez avancée pour que de là les armes dont disposent les Ukrainiens ne puissent pas atteindre le territoire de la Russie. En d’autres termes, plus les pays de l’OTAN livreront d’armes modernes aux Ukrainiens, plus les Russes repousseront la ligne de front. C’est parce qu’ils sont une nation militaire qui ne raisonne qu’en termes de sécurité et que la seule chose qui les intéresse est de s’assurer de ne pas pouvoir être attaqués depuis le territoire de l’Ukraine. Ainsi, ce que nous faisons en ce moment – que nous le voulions ou non – prolonge la guerre. Cela signifie qu’il n’y aura pas de pourparlers de paix russo-ukrainiens. C’est une idée dont nous devrions nous défaire. Ceux qui attendent de tels pourparlers perdent leur temps. Puisque la Russie veut des garanties de sécurité, il ne peut être mis fin à cette guerre qu’au moyen de négociations russo-américaines. Il n’y aura pas de paix tant qu’il n’y aura pas de pourparlers russo-américains. Je pourrais objecter que « nous, les Européens, nous sommes là ». Mais, hélas, mes amis, je dois vous dire que nous, les Européens, avons dilapidé nos moyens d’influencer les événements. Nous les avons dilapidés après 2014, en tenant les Américains à l’écart du premier accord de Minsk conclu pendant le conflit de Crimée, et en formulant à la place un accord de Minsk avec une garantie franco-allemande. Aussi aurait-il dû être mis en œuvre, mais, malheureusement, nous, les Européens – ou les Français et les Allemands qui nous représentaient –, nous avons été incapables de le faire respecter. C’est pourquoi les Russes ne veulent plus discuter avec nous, mais avec ceux qui pourront forcer l’Ukraine à faire ce qu’elle a accepté. Ainsi la situation ressemble-t-elle à celle qui a suivi la seconde guerre mondiale. L’Europe se retrouve à nouveau dans une situation où elle n’a pas son mot à dire dans le sujet de sécurité le plus important, qui sera décidé encore une fois entre les Américains et les Russes.
Je voudrais faire ici une remarque, parce que, à cet égard, nous pouvons mesurer le danger que représente la proposition de l’Union européenne de changer la procédure de décision en matière de politique internationale pour les États membres. Pour l’heure, toute décision de politique étrangère ne peut être prise qu’à l’unanimité, mais la proposition vise à faire en sorte que l’on puisse mener une politique étrangère européenne commune à la majorité simple. L’expérience historique de la Hongrie nous enseigne que si l’on impose à un pays une politique étrangère dont il ne veut pas, même si une majorité qualifiée des deux tiers y était nécessaire au sein de l’Union, on ne peut appeler cela que de l’impérialisme. Et l’argument selon lequel, à défaut, l’Europe ne pourrait pas devenir un protagoniste de la politique mondiale est également un tour d’illusionniste. La raison pour laquelle l’Europe ne peut pas devenir un protagoniste de la politique mondiale est qu’elle n’est pas capable de mettre de l’ordre chez elle, ni même dans son arrière-cour. Le meilleur exemple en est ici la guerre russo-ukrainienne. Il aurait fallu imposer l’exécution des accords de Minsk. Cela devrait pouvoir se régler, mais je pourrais citer d’autres exemples. Les Croates se font truander en Bosnie : c’est une question complexe, mais je voudrais que vous sachiez que les Croates vivant en Bosnie, qui auraient en bonne règle le droit d’élire leur dirigeant, en sont empêchés au moyen de toutes sortes d’artifices par les Bosniaques qui, jouant sur les failles de la loi électorale, élisent en pratique les représentants des Croates. Les Croates font état de ce problème à chaque conseil européen et nous, les Hongrois, nous les soutenons avec tous les moyens à notre disposition, mais l’Union est incapable de résoudre le problème. Ou bien voilà encore le problème de la défense de ses propres frontières, qui ne devrait pas être un facteur de politique mondiale. Il nous suffirait que l’Union soit capable de défendre ses propres frontières, mais elle en est incapable. Le pauvre Salvini, qui s’y était essayé, a été traîné devant les tribunaux et d’aucuns voudraient qu’il fût jeté en prison [Matteo Salvini, secrétaire fédéral de la Ligue, ex-Ligue du nord, ministre de l’intérieur en Italie de 2018 à 2019, a tenté d’arrêter l’immigration illégale]. Ou voilà encore l’élargissement aux Balkans occidentaux : la Grèce est membre de l’Union, la Hongrie est membre de l’Union, mais entre nous il y a un grand trou noir : les Balkans. Pour des raisons géopolitiques et économiques, l’Union européenne devrait intégrer les autres pays, mais elle est incapable d’y parvenir. [M. Orbán est donc favorable à l’entrée dans l’Union européenne de la Serbie, de la Bosnie, du Monténégro, de la Macédoine du nord et de l’Albanie.] Ainsi, au lieu d’aspirer à jouer un rôle dans la politique mondiale, l’Europe devrait se donner et mettre en œuvre l’objectif modeste d’être capable de régler les sujets de politique étrangère qui se posent dans sa propre arrière-cour.

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IV – La crise économique

Démographie, immigration, genre, guerre. Le cinquième défi majeur auquel nous sommes confrontés est celui de l’énergie et de l’économie. C’est une question compliquée. Dans ce cas, il vaut mieux tout recommencer depuis le début, comme il se doit après un pas de danse manqué, c’est-à-dire réessayer de comprendre la situation. Il faut se poser les questions les plus simples. La question la plus simple est celle-ci : qui profite de cette guerre ? La réponse est : celui qui y gagne est celui qui dispose de sources d’énergie qui lui sont propres. Les Russes s’en sortent bien. Nous avons fait un mauvais calcul en pensant que si nous n’achetions pas d’énergie aux Russes ils auraient moins de revenus. C’était une erreur parce que les recettes ne sont pas seulement déterminées par les quantités vendues, mais aussi par les prix unitaires. Et la situation est aujourd’hui que les Russes vendent moins d’énergie, mais qu’ils ont des revenus bien plus élevés. Les Russes s’en sortent donc bien. Les importations de l’Union européenne en provenance de la Russie ont eu beau baisser de 23%, les recettes de Gazprom n’en ont pas moins doublé sur la même période [Gazprom est l’entreprise qui produit le gaz et le pétrole russe]. Les Chinois s’en sortent bien. Les Chinois étaient auparavant à la merci des Arabes en termes d’énergie, la totalité de leur énergie provenant de cette partie du monde. Mais maintenant que nous n’achetons plus aux Russes, nous avons, ce faisant, transféré vers la Chine les ressources d’énergie russes, ce qui fait que la Chine a mis fin à sa dépendance énergétique. Et, naturellement, les grandes entreprises américaines y gagnent aussi. J’en ai dressé la liste : en 2022, les bénéfices d’Exxon ont doublé, ceux de Chevron ont quadruplé, et ceux de ConocoPhillips ont sextuplé. Nous savons donc qui s’en tire du point de vue économique. Et qui y perd ? L’Union européenne s’en sort mal, parce que son déficit énergétique, la différence entre ses importations et ses exportations, en valeur, a triplé et que son déficit atteint aujourd’hui 189 milliards d’euros.
Comment cela nous affecte-t-il ? La question, le groupe de questions le plus important est ce que nous appelons la réduction des factures des services publics pour les ménages. Quel est l’avenir de ces réductions en Hongrie ? J’ai écouté hier le chef de la RMDSz [Romániai Magyar Demokrata Szövetség, en français, Union démocrate magyare de Roumanie, en roumain, Uniunea Democrata Maghiara din România], et j’ai appris comment cela se passait ici, en Roumanie, comment ils s’efforçaient d’aider les gens à survivre face à des prix de l’énergie de ce niveau. En Hongrie, nous procédons autrement. En Hongrie, nous avons mis en place au début des années 2010 un système qui est selon moi une réalisation politique majeure et qui a eu un résultat très important en matière de politique sociale. L’on pouvait en effet voir dès 2010 que les dépenses d’énergie calculées sur la base des prix du marché étaient très élevées par rapport aux revenus dont disposaient les ménages, dont une part substantielle des revenus était affectée à des coûts incompressibles, aux dépenses de services publics. C’est pourquoi nous avons mis en place un système où, indépendamment de ce que coûtait l’énergie sur le marché, nous garantissions à tous l’accès au gaz, à l’électricité et même au chauffage urbain à un prix administré. Le prix du marché était supérieur au prix administré, et la différence était couverte par le budget de l’État. C’était le système hongrois, qui a bien fonctionné pendant dix ans. Le problème est maintenant que la guerre a déséquilibré ce système, avec des prix de l’énergie qui sont des prix de temps de guerre. Notre tâche est de défendre, d’une manière ou d’une autre, la réduction des dépenses d’énergie. Je vois que nous allons y arriver, en ce sens que tout le monde continuera de payer le prix d’avant jusqu’au niveau moyen de consommation. En Roumanie, ce n’est pas le cas. En Hongrie, le prix plafonné est maintenu pour tout le monde jusqu’à hauteur de la consommation moyenne par foyer ; en revanche, ceux qui consomment davantage que cette moyenne devront, pour la partie en dépassement, acquitter un prix de marché que nous avons rendu public ces derniers jours. Si nous pouvons faire fonctionner cela et le maintenir, nous pourrons également nous féliciter d’une réalisation politique majeure et d’une réussite de la politique sociale. Pour vous donner une idée des ordres de grandeur, je peux donner une idée de ce qui a changé. Si je considère l’année 2021, je peux dire que le montant que l’État hongrois a dû payer parce que les dépenses de services publics des ménages étaient plafonnées à un niveau inférieur au prix de marché s’est élevé à 296 milliards de florins, tout compris [le florin, en hongrois forint, est la devise nationale de la Hongrie, qui n’a pas adopté l’euro. 1 euro vaut environ 400 florins]. En 2022, si les prix fixés actuellement étaient maintenus jusqu’à la fin de l’année, ce ne serait pas 296, mais 2.051 milliards de florins. Cela représenterait sept fois plus que le montant précédent, ce que l’économie hongroise ne pourrait pas supporter. C’est cela qu’il faut résoudre. C’est pour cela que nous avons décidé de maintenir le plafonnement du prix jusqu’au niveau de la consommation moyenne, mais au-dessus le prix du marché s’appliquera. C’est aussi pour cela que nous avons ajourné tout investissement non énergétique. Ce qui n’a pas encore été engagé ne sera pas engagé, tandis que les investissements publics qui ont déjà été engagés seront menés à terme, parce que rien ne doit rester inachevé. Ici, au-delà des frontières [en Transylvanie, province de la Roumanie], nous terminerons tout ce qui a été commencé [pour la minorité hongroise]. Ici, comme chez nous, nous assurerons le financement de ce qui doit être poursuivi, mais nous ne pourrons pas lancer de nouveaux investissements, parce que, ni ici ni chez nous, je ne peux garantir en aucune manière de mener à terme tout ce que nous lancerions aujourd’hui. Ce serait irresponsable. C’est pourquoi il convient d’attendre.
Et il y a encore une autre tâche : nous devons sortir du gaz naturel. L’électricité représente une charge bien moindre pour la Hongrie parce que nous avons une centrale nucléaire et de l’énergie solaire. Si nous réussissons à transférer la consommation du gaz vers d’autres sources, comme l’électricité ou la biomasse – c’est le nom moderne du bois –, alors la charge qui pèse sur nous se réduira. C’est une tâche faisable et réalisable dans le cadre des objectifs budgétaires actuels. Le problème suivant auquel nous devons faire face dans le domaine de l’économie est la récession. C’est la manière élégante d’expliquer que le résultat de l’année prochaine sera inférieur à l’année précédente. L’Europe tout entière est aux prises avec la récession. En Hongrie, c’est aggravé par le fait que, puisque nous utilisons le florin, lorsque le cours du dollar par rapport à l’euro se modifie, c’est-à-dire lorsque le dollar se renforce, il en résulte automatiquement un affaiblissement du florin. Et quand nous sommes dans une période où le dollar se renforce constamment contre l’euro, ou tout au moins se maintient au niveau élevé qu’il a atteint, il en résulte automatiquement un affaiblissement du florin. La question est aussi de savoir si l’année prochaine l’économie [hongroise] aura de moins bons résultats que ceux de l’année en cours. Et, dans le budget que nous avons adopté, nous avons prévu que ce ne serait pas le cas, mais que nous aurions de la croissance. Le problème est que, dans le même temps, partout ailleurs en Europe, ou tout au moins dans la plupart des pays d’Europe, il est certain qu’il y aura un ralentissement, qui provoquera une instabilité politique. Les anciens Grecs avaient bien dit que le monde avait deux états : parfois il est dans un état ordonné qu’on appelle cosmos, et le reste du temps dans un état de désordre, ou chaos. C’est cette dernière direction que prend aujourd’hui l’économie européenne. Le problème crucial auquel nous devons faire face en Hongrie et auquel nous devons trouver la solution est le suivant : au milieu d’une récession mondiale, peut-il y avoir pour certains une exception locale ? Le but que nous nous sommes fixé pour les deux prochaines années est de faire de la Hongrie une exception locale dans un temps de crise mondiale. Ambitieux objectif !

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V – Perspectives mondiales

Cela veut dire aussi qu’il n’y aurait pas de sens à considérer les quatre années à venir comme une période unique à la suite des élections que nous venons de gagner. Cela n’a pas de sens, parce que ces quatre années se divisent en deux périodes de deux ans chacune. Il y aura les deux premières années, entre 2022 et 2024. En 2024, il y aura des élections aux États-Unis, et c’est alors qu’arrivera selon moi, pour la première fois sérieusement, une perspective de paix. Suivront les deux années de 2024 à 2026. Nous devons faire des plans différents pour chacune de ces deux périodes de deux ans. La Hongrie pourra-t-elle être une exception locale ? Cela peut-se faire, si nous adoptons le mot-clé : rester à l’écart. Ainsi, dans le domaine de l’économie, la Hongrie ne pourra maintenir ses succès que si nous restons à l’écart de la guerre, si nous restons à l’écart de l’immigration, si nous restons à l’écart de la folie du genre, si nous restons à l’écart de l’impôt mondial – le temps m’empêche d’aborder ce sujet dans le détail, mais cela aussi, on veut nous l’imposer – et si nous restons à l’écart de la récession générale en Europe.
La bonne nouvelle est que nous l’avons fait en 2010. Une autre bonne nouvelle est que nous l’avons fait aussi en 2020, pendant la pandémie du covid. De chacune de ces crises, nous sommes sortis plus forts que comme nous y étions entrés. Ce qui est arrivé en 2020, c’est que nous avons doublé dans le virage ; durant la crise, nous avons dépassé le PIB par tête d’habitant de la Grèce et du Portugal. Le problème est que pendant que nous doublions dans le virage, nous avons reçu une belle averse de pluie glacée, et nous devons à présent maintenir, d’une manière ou d’une autre, notre engin sur la piste.
J’estime que, pour réussir, il est important pour nous d’être en mesure de parvenir à de nouveaux accords avec tous les protagonistes afin de s’adapter aux circonstances nouvelles, non seulement politiques, mais aussi économiques. Nous devons conclure un nouvel accord avec l’Union européenne. Ces pourparlers financiers sont en cours, nous arriverons à un accord. En ce moment, nous allons gentiment tous les deux, main dans la main, jusqu’au précipice, puis nous nous arrêterons, nous nous tournerons l’un vers l’autre, nous nous embrasserons, et nous conclurons un accord. La Hongrie doit conclure un nouvel accord avec les Russes, la Hongrie doit conclure un nouvel accord avec les Chinois, et puis nous devons aussi conclure un nouvel accord avec les États-Unis, ce qui sera plus facile avec les Républicains qu’avec le gouvernement démocrate actuel. Et si nous arrivons à régler tout cela, si nous arrivons à nous mettre d’accord avec chacun de la manière qu’exigent nos intérêts nationaux, alors nous pourrons retrouver en 2024 l’ancien chemin de la croissance et du développement.
Je dois pour finir signaler que, pendant que nous jouons ici avec les années, il ne faut pas oublier que nous travaillons en réalité pour 2030. J’ai parlé de beaucoup de choses, et le gouvernement hongrois ressemble aujourd’hui à ces jongleurs chinois qui font tourner vingt assiettes en même temps en veillant à ce qu’aucune ne tombe. C’est à peu de choses près l’exercice que nous devons réaliser et nous ne devons pas perdre de vue que, pendant que tournent les vingt assiettes, l’horizon le plus important et la limite dans le temps de notre réflexion se situent aux environs de 2030. Selon notre analyse, c’est alors que s’accumuleront et se multiplieront, avec toutes les tensions que cela implique, les problèmes du monde occidental. Les États-Unis connaîtront une crise très sérieuse. Si j’ai déjà eu l’occasion de recommander le livre d’un écrivain français, je fais de même pour l’ouvrage de l’analyste américain Friedman, également paru en hongrois, intitulé The Storm before the Calm [référence au livre de George Friedman, The Storm Before the Calm: America’s Discord, the Coming Crisis of the 2020s, and the Triumph Beyond (La tempête avant le calme : la discorde américaine, la crise des années 2020 qui vient, et le triomphe au delà), 2020]. Il y analyse les divers défis que les États-Unis devront affronter, lesquels atteindront leur point culminant aux alentours de 2030. Mais c’est à peu près dans cette même période qu’apparaîtront également tous les problèmes de la zone euro, le Sud et le Nord ayant des chemins de croissance divergents, le Sud étant endetté et le Nord devant le financer. Cela provoquera une tension qui, au bout d’un certain temps, ne sera plus supportable, à moins que les pays du Sud ne se réforment sur le modèle de ceux du Nord. Mais ils ne montrent pas beaucoup d’inclination pour un soudain changement de culture, ce pourquoi la dette publique des pays du Sud est dans les eaux de 120, 150, ou 180% [du PIB]. Et c’est également vers 2030 que de nouveaux rapports de force verront le jour au sein de l’Union, car c’est alors que les Centre-Européens, nous les Centre-Européens – que l’on traite aujourd’hui d’une manière sur laquelle je n’ai pas besoin d’épiloguer –, nous deviendrons contributeurs nets. Le moment viendra donc où, grâce à notre développement plus rapide, développement qui est plus rapide que le leur, la Hongrie ne recevra globalement pas d’argent de l’Union européenne, mais lui en versera. Elle paiera davantage qu’elle ne recevra. Les Tchèques sont déjà très près d’y parvenir. Si les Polonais se développent comme nous l’avons déjà vu, eux aussi arriveront à ce point aux alentours de 2030, et nous y serons à peu près aussi au même moment. Cela entraînera de nouveaux rapports de force : c’est celui qui paie le joueur de cornemuse qui décide de la musique. Cela changera aussi nos relations et créera une situation nouvelle pour nous au sein de l’Union européenne. En d’autres termes, mes chers amis, vers 2030, nous devrons être au mieux de notre forme. C’est alors que nous aurons besoin de toute notre force : force diplomatique, économique, militaire, et morale aussi.

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VI – Conclusion : l’exception hongroise

Et maintenant, pour faire suite aux recommandations de Zsolt, je me limiterai à énumérer les facteurs qui aideront la Hongrie à être une exception locale dans un temps de récession mondiale.
Le premier est que nous disposons encore d’une force de gardes-frontière.
Le deuxième est que notre société est fondée sur la famille, ce qui est un facteur de nature à garantir une énergie et une motivation solides.
Troisièmement, nous réalisons actuellement de grands développements dans notre armée et dans le secteur des industries militaires.
En quatrième lieu, nous diversifions nos sources d’énergie. Soit dit en passant, ce que veut l’Union n’est pas une diversification. La diversification signifie que nous ne sommes pas vulnérables parce que nous nous procurons notre énergie dans des lieux variés. Ce qu’ils font, c’est imposer des sanctions pour empêcher qu’on se la procure dans un certain lieu. C’est tout à fait différent. Nous ne voulons pas cesser d’acheter à la Russie, nous voulons simplement ne pas dépendre exclusivement d’elle.
Notre cinquième atout est de tirer parti de la mutation technologique. Si nous sommes assez rapides, assez réactifs, nous gagnerons toujours aux changements technologiques qui surviennent. Prenons l’exemple des voitures électriques. Nous effectuons en Hongrie des investissements considérables dans la production de batteries et nous deviendrons en un rien de temps le troisième producteur de batteries du monde, non pas en pourcentage, mais en valeur absolue, et le cinquième exportateur au niveau mondial. Voilà les niches dans lesquelles nous pouvons nous introduire.
L’apport des capitaux étrangers est notre sixième grand atout. Le capital nous arrive de l’Est comme de l’Ouest. En 2019 (ou peut-être en 2020), c’était déjà la Corée du sud qui avait le plus investi chez nous, suivie par la Chine l’année suivante, et c’est de nouveau la Corée cette année. Pendant ce temps, l’investissement allemand se poursuit : hier, la construction d’une nouvelle usine Mercédès a été annoncée et cela représente un investissement d’un milliard d’euros.
Nous sommes un pays de transit et nous voulons rester une économie de transit [c’est le septième atout]. À cet égard, je dois noter que si le monde forme des blocs séparés et s’il est divisé de nouveau entre l’Est et l’Ouest, nous cesserons d’être un lieu de rencontre ou un pays de transit. Si des blocs de puissance émergent, nous ne serons plus un point de rencontre, une passerelle, un point de contact, combinant les avantages de l’Est et ceux de l’Ouest, mais nous nous retrouverons au bord de quelque chose, à la périphérie. Et alors la Hongrie ne sera pas un pays prospère, elle ne sera que la garnison d’un poste avancé poussiéreux, dans le genre de ce qu’on lit dans l’œuvre de Jenő Rejtő [écrivain hongrois célèbre, 1905-1943]. C’est pourquoi nous devons nous opposer à la formation de tels blocs. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons profiter des avantages d’un pays de transit et d’une économie de transit.
Notre huitième aout est la stabilité politique : nous disposons d’une majorité des deux tiers. Un gouvernement soutenu par une majorité des deux tiers ne peut pas être renversé et nous n’avons pas de débats de coalition, puisque nous ne sommes pas en coalition. Peut-être n’y avez-vous pas prêté attention, mais en fait, au cours des années récentes, au niveau national, nous avons aussi assisté à un changement de génération. Négligeons le fait que maintenant, en Occident, c’est à mon âge que les gens commencent leur carrière politique. En Hongrie, c’est différent, et je suis proche de la sortie. Nous devons nous assurer que la génération qui nous suit dispose, elle aussi, de responsables politiques aussi engagés corps et âme en faveur de la nation que nous l’avons nous-mêmes été. C’est pour cette raison que nous avons tranquillement réalisé un changement de génération, dont le symbole, face au premier ministre bientôt sexagénaire que je suis, est notre président de la république, femme âgée de quarante-quatre ans et mère de trois enfants. Et si vous regardez le gouvernement, vous y verrez de jeunes ministres quadragénaires, parfois de jeunes quadragénaires, qui seront capables de donner des responsables à la Hongrie pedant vingt ou trente ans. Bien entendu, le changement de génération n’est pas toujours facile, parce qu’il y a une différence entre les nouveaux venus qui ruent dans les brancards et ceux qui tirent la charrette. Ceux qui rueront dans les brancards devront être envoyés se produire sous un chapiteau de cirque, tandis que ceux qui tirent la charrette devront être impliqués dans le processus de décision politique.
Le neuvième atout de notre stratégie d’exception locale repose sur notre fonds intellectuel et spirituel. La Hongrie a conservé sa conception nationale, son sentiment national qui la rassemble, sa culture et une langue apte à décrire la totalité du monde hongrois.
Et enfin le dixième facteur qui nous donne nos chances de succès est ce que j’appelle l’ambition. La Hongrie a de l’ambition. La Hongrie a des ambitions en tant que communauté et en tant que nation. Elle a des ambitions nationales, et même des ambitions européennes. C’est pourquoi, si nous voulons préserver nos ambitions nationales dans la période difficile qui s’ouvre devant nous, nous devons montrer de la solidarité. La nation mère doit rester unie, et la Transylvanie, ainsi que les autres régions du bassin des Carpates habitées par des Hongrois, doivent rester unies. C’est cette ambition, mes chers amis, qui nous pousse, qui nous fait avancer, elle est notre carburant. C’est la conviction que nous avons toujours donné davantage au monde que nous n’en avons reçu, que l’on nous a davantage pris qu’on nous a donné, que nous avons émis des factures qui n’ont pas été payées, que nous sommes meilleurs, plus industrieux et plus doués qu’il ne ressort de la position où nous nous trouvons aujourd’hui et de la manière dont nous vivons, et le fait est que le monde nous doit quelque chose – et que nous voulons, que nous allons, recouvrer cette dette. C’est là notre plus grande ambition.

Je vous remercie pour votre attention. Vive la Hongrie, vive les Hongrois !

Sagesse des nationaux-libéraux

Sagesse des nationaux-libéraux

Sept fois sept apophtegmes suivis de leurs commentaires et de trois annexes

I. De l’identité

1. Ce n’est pas l’opinion qui fait l’identité, ce sont les ancêtres.

Ils se sont reproduits dans leur descendance.

2. Nous sommes nos gènes, ou plus largement notre ADN, patrimoine héréditaire reçu par moitié de notre père et de notre mère.

L’identité est ce en quoi un être demeure identique à lui-même au cours du temps. Notre identité individuelle s’est constituée à l’instant fatidique de la conception.

La comparaison entre les vrais jumeaux ou jumeaux monozygotes, nés d’un même ovule et qui ont donc le même patrimoine génétique, avec les faux jumeaux de même sexe, qui n’ont en moyenne que 50% de gènes en commun, est éloquente : elle suffit déjà à démontrer la puissance de l’hérédité, qui détermine tout autant le moral que le physique.

3. L’homme est par nature un être de culture.

L’éducation que l’enfant reçoit dans sa famille est un dressage qui met de l’ordre dans le chaos des instincts concurrents en les assujettissant à la volonté et forme sa personnalité.

4. Les sociétés humaines sont des systèmes bioculturels.

Leur identité collective est assise sur le fonds génétique – la « race » au sens large – des populations qui les composent.

5. La nation est une communauté de destin historique fondée sur les liens du sang et constituée autour d’une ethnie prépondérante sur un territoire continu.

La race est une catégorie biologique, l’ethnie est une catégorie culturelle. Horresco referens, le mot « ethnie » a justement été créé par Georges Vacher de Lapouge pour sortir de la confusion entre biologie et culture en cantonnant le mot « race » dans une acception purement biologique.

6. La nation est formée des vivants, des morts et de ceux qui vont naître.

C’est la chaîne des générations qui constitue l’identité de la nation, laquelle lui donne vocation à la souveraineté.

7. Il n’y a pas de nation sans préférence nationale

…laquelle légitime l’exclusion des étrangers quand celle-ci est utile aux nationaux.

II. De la tradition

1. La nation française est née au XIe siècle à l’issue d’un synécisme celto-romano-germanique autour de l’ethnie française sur le territoire du royaume capétien.

Celtes, Romains et Germains ont fait la France. Gaulois ou Celtes, les termes sont équivalents. Les Francs, qui ont donné leur nom à notre pays, étaient des Germains, au même titre que les Burgondes, qui ont donné leur nom à la Bourgogne, ou que les Wisigoths, qui ont longtemps tenu le Sud-Ouest de la France actuelle avant de se replier en Espagne.

L’ethnie française, de langue d’oïl, forme ancienne du français, a achevé de se former au Xe siècle.

Le royaume des Francs, regnum Francorum, fondé par Clovis, qui s’est converti au christianisme en 496, n’était pas encore une nation avant l’avènement d’Hugues Capet en 987. Les rois mérovingiens et carolingiens étaient des Francs, donc des Germains, et parlaient le francique, langue germanique voisine du néerlandais d’aujourd’hui. L’empire de Charlemagne avait pour capitale Aix-la-Chapelle (Aachen), dans l’Allemagne actuelle.

2. La nation française est d’origine indo-européenne, de race caucasoïde, de civilisation occidentale et de religion chrétienne.

Le général Charles de Gaulle l’avait dit avant nous : « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

Les Celtes, les Romains et les Germains appartenaient tous à la famille des peuples indo-européens, descendant du peuple indo-européen indivis qui vivait en -3000 au nord de la Mer Noire avant qu’il se lançât à la conquête du monde.

La race caucasoïde, ou « race blanche », est l’une des cinq races de l’espèce homo sapiens, les quatre autres étant les races mongoloïde, congoïde, capoïde et australoïde.

L’Occident est l’une des six civilisations du monde contemporain, les cinq autres étant l’Orient, le monde russe, le monde indien, le monde chinois et l’Afrique noire.

La France chrétienne n’est pas seulement catholique, elle est aussi protestante. Jean Calvin fut un grand Français et le calvinisme fait partie de notre identité nationale au même titre que le catholicisme. On peut en dire presque autant du luthéranisme de l’Alsace, bien qu’il soit d’origine allemande. De plus, la tradition catholique de la France est gallicane et janséniste. L’ultramontanisme, qui vient d’Italie comme son nom l’indique, ne s’est imposé en France qu’à partir du premier concile du Vatican, en 1870, donc très tardivement. Le cléricalisme et les prétentions théocratiques qui en découlaient ont été exploités par la franc-maçonnerie dans son combat contre le catholicisme et n’ont pas peu contribué au divorce entre l’Église et la société française.

3. Nous sommes fidèles à la tradition indo-européenne, qui a façonné la civilisation occidentale avec le christianisme.

Elle implique la hiérarchie des fonctions sociales : la première est la fonction souveraine, la deuxième est la fonction guerrière, la troisième est la fonction productive. C’est pourquoi les nationaux-libéraux méprisent le matérialisme de la société marchande, qui donne la primauté à la troisième fonction, et admirent la grandeur de la France éternelle, qui s’est particulièrement illustrée dans le domaine des deux premières fonctions.

4. Contrairement à ce que prétend la gauche, la justice ne se confond nullement avec l’égalité.

La justice réside dans le respect intransigeant de règles de juste conduite issues de la tradition, comme le droit de propriété et la liberté d’entreprise, d’où résultent nécessairement de grandes inégalités parfaitement légitimes. La prétendue « justice sociale » est donc le contraire de la justice.

5. La colonisation française fut une grande œuvre civilisatrice dont nous pouvons être fiers et dont les peuples colonisés ont toutes les raisons de nous être reconnaissants.

La France a tout apporté aux pays qu’elle a colonisés, qui étaient tous arriérés et souvent même primitifs avant son arrivée. Dans son fameux discours de 1885, Jules Ferry a réclamé pour les « races supérieures » le droit de civiliser les « races inférieures », parce que, disait-il, elles en avaient le devoir.

La France a mis fin aux guerres et aux famines, elle a introduit le progrès technique et matériel avec l’électricité, elle a créé toutes sortes d’équipements publics. Elle a soigné la population. Elle l’a alphabétisée et instruite, en lui donnant accès à la haute culture de l’Occident. Elle a ouvert la voie à l’évangélisation des animistes.

Quand ils ont reçu leur indépendance, les territoires colonisés par la France en Afrique noire comptaient 2.000 dispensaires, 600 maternités, 40 hôpitaux, 18.000 km de voies ferrées, 215.000 km de pistes principales, 50.000 km de routes bitumées, 63 ports, 196 aérodromes, 16.000 écoles primaires, 350 collèges et lycées. Tout cela, c’est la France qui le leur avait apporté.

Au moment de l’indépendance, la France laissa à l’Algérie 70.000 km de routes, 4.300 km de voies ferrées, 4 ports équipés aux normes internationales, une douzaine d’aérodromes principaux, des centaines d’ouvrages d’art (ponts, tunnels, viaducs, barrages, etc.), des milliers de bâtiments administratifs, de casernes, d’immeubles ; 31 centrales hydroélectriques ou thermiques ; une centaine d’industries importantes dans les secteurs de la construction, de la métallurgie, de la cimenterie, etc. ; des milliers d’écoles, d’instituts de formation, de lycées, d’universités, d’hôpitaux, de maternités, de dispensaires, de centres de santé, etc. Sans parler d’une agriculture largement exportatrice et des hydrocarbures du Sahara (pétrole et gaz naturel) que ses géologues et prospecteurs avaient découverts.

L’Algérie avait moins de 3 millions d’habitants lors de la conquête française en 1830, elle en avait plus de 12 millions, soit quatre fois plus, en 1962, lors des accords d’Évian.

6. Les treize territoires extérieurs de la France, appelés départements ou collectivités d’outre-mer – sauf l’île inhabitée de Clipperton –, appartiennent à la nation française, mais ils n’en font pas partie.

Ce sont la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Barthélémy, Saint-Martin (île partagée avec les Pays-Bas), la Guyane, Saint-Pierre et Miquelon, Clipperton, la Réunion, Mayotte, la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française (Tahiti et dépendances), Wallis et Futuna, enfin les Terres australes. Leurs habitants ne sont pas vraiment français, sauf exception ; ce sont des Français de papier.

Il faut y ajouter un quatorzième, la Corse, qui fait géographiquement, historiquement et culturellement partie de l’Italie et non de la France. Il n’y a d’ailleurs pas de « langue corse » ; on parle en Corse plusieurs dialectes de la langue italienne.

Les partisans de l’Algérie française clamaient autrefois : « L’Algérie, c’est la France ! » Lourde erreur. L’Algérie était un territoire extérieur avant l’indépendance de 1962 : elle était à la France, elle n’était pas la France. De même, en 2022, soixante ans après, la Martinique et les autres territoires extérieurs sont à la France, ils ne sont pas la France. L’omission de la modeste préposition « à » crée une grave confusion.

L’absence de continuité territoriale est une raison suffisante pour qu’un territoire ne fasse pas partie de la France proprement dite ; sauf, bien sûr, pour les petites îles qui sont voisines de nos côtes. Dans le cas de l’Algérie, les habitants étaient de surcroît d’une autre religion et d’une autre civilisation ; dans le cas des territoires extérieurs que la France détient actuellement, ils sont en général de race différente, sauf pour la Corse et Saint-Pierre-et-Miquelon, ainsi qu’en partie pour la Nouvelle-Calédonie.

7. L’Europe n’est qu’une expression géographique.

Il n’y a ni civilisation européenne ni race européenne ni ethnie européenne ni peuple européen. Il y a une civilisation occidentale, dont ne font partie ni la Russie ni l’Ukraine ni la majorité des pays des Balkans, une race caucasoïde, qui inclut beaucoup de peuples non européens, une ethnie française, un peuple français.

Nous dirons, pour paraphraser Joseph de Maistre : « J’ai déjà rencontré un Français, un Italien, un Russe… mais l’“Européen”, s’il existe, c’est à mon insu. »

III. De la race

1. La race est un fait d’observation élémentaire que la science confirme et précise.

Au sens strict, la race est, par définition, la subdivision de l’espèce dans la taxinomie linnéenne – élaborée en premier lieu par Carl von Linné – ; on parle aussi de variété ou de sous-espèce. L’espèce homo sapiens n’est pas divisée en trois races (blancs, jaunes, noirs), mais en cinq : caucasoïdes (ou « blancs »), mongoloïdes (ou « jaunes »), congoïdes, capoïdes et australoïdes, étant observé qu’il y a donc trois races de « noirs », parfaitement distinctes.

Pour aller plus loin, voir la dissertation sur la race en annexe 1.

2. L’égalité n’est pas dans la nature, ni entre les individus ni entre les races ni entre les sexes.

Étant d’ordre juridique et politique, l’égalité civique, ou égalité des citoyens devant la loi au sein de la communauté nationale, ne présuppose aucune sorte d’égalité biologique. Elle implique une inégalité de principe entre citoyens et étrangers. Elle n’interdit pas de reconnaître les diverses inégalités entre les citoyens qui résultent de leur valeur morale, de leurs aptitudes physiques ou intellectuelles et de leur degré de francité, autrement dit de leurs origines.

3. La question raciale est aujourd’hui centrale.

La couleur de la peau n’a pas d’importance, mais la race en a beaucoup.

Voir l’analyse des caractéristiques raciales en annexe 1.

4. Le PPCM, plan de promotion des congoïdes et du métissage, est un complot ourdi par le Congrès juif mondial.

C’est ce que révèlent l’ampleur et le caractère à la fois systématique et stéréotypé de ses manifestations dans la publicité et le cinéma, milieux où l’élément israélite est prépondérant et où s’exerce le plus l’influence du Congrès juif mondial (CJM), organisation dont le siège est à New York et dont le président est Ronald Lauder depuis 2007. Le but de ce complot du CJM est de détruire l’identité des nations occidentales en les transformant en sociétés multiraciales et multicommunautaires, en sorte de légitimer le communautarisme juif.

5. Dans un pays libre, il ne saurait y avoir de délit d’opinion.

Le racisme est une opinion. Les racistes doivent pouvoir s’exprimer librement, tout autant que les marxistes et les cosmopolites.

6. Si la haine raciale, comme toute forme de haine sociale, nous est étrangère, nous nous réclamons en revanche d’un racisme positif et républicain, racisme dans le bon sens du terme, sans haine et sans reproche, celui de Jules Ferry ou de Charles de Gaulle, et qui est la conscience de race.

7. La liberté de discrimination est le premier des droits de l’homme, étant plus nécessaire encore que la liberté d’opinion ou la liberté de circulation.

La discrimination est d’abord « l’action de discerner les choses en les distinguant les unes des autres avec précision » et le mot est aussi synonyme du choix qui en résulte. Ainsi, choisir, c’est discriminer. Ce n’est pas à l’État de décider à la place des individus qui choisissent et qui discriminent par là-même. L’interdiction par la loi de certaines discriminations jugées illégitimes par la puissance publique est donc tyrannique. Et cela peut aller très loin, puisque, dans la logique du métissage obligatoire évoqué par Jacques Ruffié, Albert Jacquard, puis Nicolas Sarkozy, il n’y a plus de « choix du conjoint ».

La liberté de discrimination découle en particulier du droit de propriété, qui implique dans son principe le droit d’exclure autrui discrétionnairement du bien dont on est propriétaire et de choisir au contraire tout aussi librement celui qui y sera admis.

L’homme est un animal territorial. Propriétaire ou locataire, on est libre de refuser l’entrée de son domicile à qui on veut sans avoir à répondre de ses motifs. On choisit librement ses invités. « Charbonnier est maître chez lui. » Le mot « appartement », dérivé d’un verbe italien qui signifie « séparer, mettre à part », suffirait à nous rappeler que vivre, c’est discriminer.

La discrimination prend une dimension métaphysique dans les religions du salut en général et dans le christianisme en particulier, puisque la justice divine n’accueille que les bons au paradis, tandis que les méchants sont rejetés en enfer : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » (Luc, XIII 24). Et encore : « Il y aura beaucoup d’appelés, mais peu d’élus » (Matthieu, XXII 14).

IV. De l’assimilation

1. Les Français de sang sont les Français de race caucasoïde dont la majorité des ancêtres en l’an mil étaient des sujets chrétiens du royaume de France ou des provinces voisines rattachées par la suite à la France et qui en font encore partie aujourd’hui.

Hormis les Français d’origine, comme les Québécois, à qui il ne manque que la nationalité pour être des Français de sang, les autres hommes sont pour la France des allogènes, quelle que soit leur nationalité, française ou étrangère, quel que soit leur lieu de naissance ou leur lieu de résidence, en France ou à l’étranger ; quel que soit aussi l’attachement qu’ils peuvent avoir pour la France, et quels que soient les services qu’ils lui ont éventuellement rendus. Le terme d’allogène n’a rien de péjoratif. Il est du reste relatif à la nation considérée : les Français de sang sont des allogènes pour les Allemands. On peut aussi parler des « allochtones », par opposition aux autochtones que sont les Français de sang.

2. Il y a trois sortes de Français selon la loi, bien que celle-ci ne marque aucune différence entre eux : les Français de sang, les Français d’adoption, allogènes assimilés, et les Français de papier, allogènes inassimilés.

Ces derniers ne sont pas de vrais Français. Les nationaux-libéraux en tirent la conséquence qu’ils doivent être déchus de la nationalité française, puis, sauf exception, réémigrés à plus ou moins long terme.

3. Pour être assimilé, un immigré, autrement dit un allogène, doit rejeter le communautarisme et se mêler aux Français de sang au lieu de rester à part avec ceux qui ont la même origine que lui.

Il faut donc qu’il parle français et qu’il ne pratique pas une religion l’excluant de la communauté nationale telle que le judaïsme ou l’islam.

Il n’y a pas de « Français par le sang versé » : si la France doit de la reconnaissance aux hommes qui ont combattu pour elle, cela ne suffit pas pour en faire de vrais Français à défaut d’assimilation.

La France ne pourra pas préserver son identité nationale sans la réémigration des masses inassimilées et inassimilables.

4. Le grand remplacement est la conséquence de l’immigration, qui est elle-même la conséquence de l’antiracisme, lequel est, à son tour, la conséquence de la religion de la Choah : il s’ensuit que le grand remplacement est la conséquence de la religion de la Choah.

C’est le théorème du grand remplacement.

5. Les Juifs sont des immigrés comme les autres, tout en étant particulièrement rebelles à l’assimilation en raison de leur religion, au même titre que les musulmans.

Expulsés de France en 1394, les Juifs ou Israélites n’étaient que quelques milliers en 1789. Ils ont immigré au XIXe et plus encore au XXe siècle, sans parvenir tous à s’assimiler, loin de là, étant, dans ce cas – et seulement dans ce cas –, des Juifs français plutôt que des Français juifs, « Juifs à la maison, Français dans la rue », selon leurs propres mots, tenus alors par leur choix personnel et en vertu de leur religion raciste à l’écart de la nation française pour former une communauté séparée, un corps étranger. En outre, les Juifs, lorsqu’ils sont inassimilés, font souvent allégeance à un autre pays que la France depuis la fondation de l’État d’Israël en 1948 : pour les Juifs français, le sionisme, nationalisme juif, conduit forcément au communautarisme et au séparatisme, deux notions en réalité équivalentes.

Tels sont les termes de la question juive aujourd’hui en France. En vérité, la réponse à cette question a été donnée par Stanislas de Clermont-Tonnerre dès 1789, quand les quelques Israélites qui étaient en France à l’époque ont été émancipés : « Il faut refuser tout aux Juifs comme nation dans le sens de corps constitué et accorder tout aux Juifs comme individus. Il faut qu’ils ne fassent dans l’État ni un corps politique ni un ordre ; il faut qu’ils soient individuellement citoyens. » Mais Napoléon a fait tout le contraire lorsqu’il a institué le consistoire israélite en 1808. Sous prétexte d’organiser le culte, il a officialisé le communautarisme juif.

Il n’y a pas de « peuple juif ». Il y a une ou deux ethnies juives coagulées ou coalisées par la religion, un peuple israélien et un peuple français, dont font partie les Juifs pourvu qu’ils soient assimilés et donc qu’ils rejettent le Talmud, lequel tient les non-Juifs pour des bêtes. Il n’y a pas non plus de « communauté juive » qui puisse être reconnue au sein de la république, car celle-ci n’admet pas d’autre communauté que la communauté nationale. À cet égard, si le groupe juif peut sans doute conserver sa particularité en restant attaché à certaines de ses traditions culturelles et religieuses, encore faut-il que celles-ci ne soient pas contraires aux exigences de la civilisation occidentale ni aux principes de la république française, et qu’elles ne viennent pas entamer l’unité nationale en mettant les Juifs à part des autres Français.

6. Réinformation : il est tout à fait absurde de parler de « judéo-christianisme ».

Le judaïsme actuel, qui est celui des pharisiens dont parle l’Évangile, est une religion orientale isomorphe de l’islam.

Le judaïsme est un islam raciste. La théorie du peuple élu est intrinsèquement raciste quand elle ne signifie pas, comme le pensent les chrétiens, que cette élection d’un peuple particulier avait pour seule fin de préparer la venue du Christ et qu’elle s’est achevée avec celui-ci et dans son Évangile destiné à tous les hommes, sans acception d’origine ou de nationalité.

Le livre saint propre aux Juifs actuels, le Talmud, est d’un racisme si délirant qu’il tient les non-Juifs pour des bêtes (« Vous êtes des hommes, tandis que les non-Juifs ne sont pas des hommes »), les non-Juifs étant appelés en hébreu « Goyim » (pluriel de Goy), terme de mépris et d’exécration. Le grand-rabbin d’Israël Ovadia Yosef estimait que les non-Juifs (Goyim) n’étaient nés que pour servir les Juifs et il les comparait à des ânes (sic).

Pour la Cabale, doctrine suivie par 80% des Juifs religieux, les Juifs sont des étincelles de la Divinité (Chékinah) dispersées au milieu du fumier des non-Juifs (Goyim), c’est-à-dire que ceux-ci ne sont même plus tenus pour des bêtes, mais pour des excréments ; il est difficile de faire mieux dans la haine et le mépris

Pour sa part, l’islam est un judaïsme universaliste, qui s’adresse à tous les hommes.

7. Comme l’a enseigné Jean Bodin (1576), nous appelons république, du latin res publica, tout régime politique voué au bien commun et qui, en conséquence, défend l’identité raciale et culturelle de la cité ou de la nation, homologue moderne de la cité antique, que ce régime soit monarchique, aristocratique ou démocratique.

Lorsque l’on appelle « république », comme on le fait ordinairement, tout régime qui n’est pas une monarchie, on met dans le même sac la république romaine, la république de Venise, la « république » jacobine de 1793, la IIIe république française, l’Union des « républiques » socialistes soviétiques, la république islamique d’Iran… en oubliant contradictoirement d’y ajouter l’État français du maréchal Philippe Pétain.

Selon la définition de Bodin, que nous avons adoptée, la prétendue Ière république, n’en était pas une, puisque c’était en réalité une tyrannie jacobine qui exerçait la terreur sur le peuple français. La IIIe république, qui en était bien une, quant à elle, n’est pas née de la révolution, mais au contraire, en 1871, de la contre-révolution que constitua l’écrasement de la Commune de Paris par Adolphe Thiers.

V. Du cosmopolitisme

1. La gauche, expression idéologique de l’utopie égalitaire, est écartelée entre deux pôles antagonistes, le collectivisme et le cosmopolitisme.

Le cosmopolitisme, qui vient du fond des âges, puisqu’il fut inventé vers -350 par un philosophe de l’Antiquité grecque, Diogène le cynique, a supplanté le marxisme, forme moderne du collectivisme, après la révolution de 1968, pour devenir l’idéologie dominante mondiale.

2. Le cosmopolitisme, ou idéologie cosmopolitique, est un tout qui fait système.

Les cosmopolites les plus conséquents en sont bien conscients, qui appellent à l’« intersectionnalité des luttes ».

Le cosmopolite, qui veut détruire les frontières, rejette non seulement, au nom de l’« unité du genre humain », de la « société ouverte », de la « diversité » ou du « vivre-ensemble », et en s’appuyant sur les mythes de l’écologisme comme le « réchauffement climatique » qui serait causé par l’homme, les frontières physiques et extérieures de la nation ; mais aussi, au nom de la « lutte contre les discriminations », du « refus de l’exclusion » ou encore de l’« inclusion », les frontières morales et intérieures de la société nationale, qui séparent les valeurs des anti-valeurs : le bien du mal, le beau du laid, le vrai du faux… ainsi que l’honneur de la honte, la vertu du vice, le normal de l’anormal, la pudeur de l’obscénité, le convenable de l’inconvenant, la distinction de la vulgarité, la politesse de la grossièreté, etc.

Les principaux procédés de la propagande cosmopolite sont, d’abord, le détournement de compassion, qui fait couler les larmes de la subversion au nom d’un humanitarisme frelaté ; ensuite, le détournement des droits de l’homme, pour fabriquer de faux droits au bénéfice des ennemis de la société ou de la nation ; enfin, le sarcasme, qui vise à discréditer l’homme de droite par le ricanement en évitant de discuter de ses idées au fond, tout en désacralisant les valeurs authentiques dont il se réclame.

3. Le cosmopolitisme est mondialiste.

Il poursuit l’utopie d’un État mondial, empire où se dissoudraient toutes les nations, et sape leur souveraineté en vue de les soumettre à une « gouvernance mondiale » dans le cadre d’un « nouvel ordre mondial ». C’est pourquoi il affirme la primauté du jus gentium, « droit international », il prescrit le « droit d’ingérence » au nom des « droits de l’homme », il instaure une justice supranationale et la « compétence universelle » des tribunaux pour punir les « crimes contre l’humanité ». Il multiplie les pseudo-traités qui font peser sur les États des obligations sans réciprocité au nom des droits de l’homme. Il exige l’indépendance des banques centrales pour abaisser les gouvernements en donnant le pouvoir monétaire et financier à des techniciens sans légitimité démocratique.

Immigrationniste et libre-échangiste, le cosmopolitisme promeut en outre la financiarisation de l’économie dans un monde sans frontières livré à la spéculation : d’où la délocalisation des emplois, la soumission des entreprises au cosmopolitiquement correct au rebours de leur mission propre et la formation d’entreprises hors-sol dites abusivement « multinationales ».

4. Le cosmopolitisme est avant tout nihiliste.

Il subvertit les valeurs et les institutions pour faire table rase de l’identité des peuples. Il s’attaque à la nation, à la famille, à l’armée, à la justice, à la religion, à la philosophie, à la morale, à l’histoire, à la science et à l’art sous toutes ses formes. La liste des méfaits qu’il a déjà accomplis et de ceux qu’il projette d’accomplir est interminable et ne saurait donc être exhaustive :

repentance historique et culpabilisation de la nation, dénigrement de l’histoire nationale, religion de la Choah, antiracisme, apologie du métissage, féminisme, délires LGBT, promotion de la transsexualité, apologie de la pédophilie, transhumanisme, vogue de la crémation, déconstruction de la philosophie, antipsychiatrie, pédagogisme dégradation du français, féminisation du vocabulaire, écriture inclusive, invasion de l’anglais, non-art dégénéré, danse et musique nègres, végétarisme et véganisme, décadence vestimentaire, tatouages, perçages et autres pratiques corporelles peu ragoûtantes… ;

et aussi, en projet, car le cosmopolitisme n’a pas de limites dans sa volonté de destruction des valeurs : euthanasie, aide au suicide, mères porteuses, libéralisation de la drogue, en attendant les manipulations génétiques et la création d’un « homme nouveau » selon le programme transhumaniste…

5. La révolution est l’expression de la gauche en action.

Pour les nationaux-libéraux, elle est intrinsèquement perverse, sous toutes ses formes – dès lors qu’il s’agit réellement d’une révolution, et non de la restauration des libertés traditionnelles, comme la prétendue « révolution » de 1688 en Angleterre –, puisqu’elle a pour objet d’abolir les traditions et d’écraser les libertés. L’entreprise révolutionnaire conduite par les cosmopolites depuis 1968 pour démolir la nation et la civilisation a été ponctuée – aux yeux des nationaux-libéraux – d’une longue série de lois scélérates, d’actes indignes, de symboles honteux.

Pour aller plus loin, voir la chronique de la révolution cosmopolite en annexe 2.

6. Les valeurs républicaines authentiques – grandeur, tradition, civilisation, nation, patrie, ancêtres, fraternité raciale, identité ; égalité civique, ordre, sécurité ; honneur, héroïsme, devoir, fidélité, liberté individuelle, responsabilité… – sont toutes contraires au cosmopolitisme.

7. Nous ne sommes plus en république.

La loi René Pleven du 1er juillet 1972, qui a proscrit la préférence nationale et créé le délit d’opinion au nom de l’antiracisme, a aboli la république pour établir l’État cosmopolite à la place.

Il a suffi d’une loi ordinaire pour changer radicalement l’esprit de la constitution, sans toucher à sa lettre.

Pour aller plus loin, voir la dissertation sur le cosmopolitisme en annexe 3.

VI. De l’oligarchie

1. Nous ne sommes plus en démocratie.

Le peuple ayant été domestiqué et réduit à l’état de foule par la peur de la catastrophe, climatique ou sanitaire, l’État français n’a plus que les apparences formelles de la démocratie. C’est aujourd’hui en réalité un régime oligarchique. Dans cette pseudo-démocratie, l’oligarchie invoque l’autorité fallacieuse des techniciens et des experts de tous ordres qui sont à son service pour assujettir le peuple en étouffant le débat politique.

2. La superclasse mondiale qui s’est formée à la fin du XXe siècle et l’oligarchie cosmopolite qui la représente dans chaque pays ne sont pas pour nous des adversaires, mais des ennemies.

Elles veulent détruire la nation et la civilisation. Aucun compromis n’est possible avec elles.

3. Définition : nous appelons superstructure mondiale le système de pouvoir formé depuis 1945 par les prétendues « organisations internationales », qui sont en réalité supranationales, et par les milliers d’ONG, « organisations non gouvernementales », qui gravitent autour de celles-ci.

On citera, d’une part, pour les « organisations internationales », l’ONU, l’OMS, le GIEC, l’UNESCO, le FMI, la Banque mondiale, l’OCDE, l’Union européenne, le Conseil de l’Europe, la Cour européenne des droits de l’homme, la Cour pénale internationale ; d’autre part, pour les ONG, Greenpeace, Amnesty International, Médecins sans frontières ou Reporters sans frontières, parmi tant d’autres.

La superstructure mondiale est le principal instrument de la superclasse mondiale pour assurer son hégémonie et imposer l’idéologie cosmopolitique.

4. Définition : les candaules, désignés ainsi par antonomase du nom du roi Candaule et pour traduire l’anglais cuck, sont les hommes classés à droite, mais soumis au cosmopolitiquement correct imposé par l’oligarchie.

5. L’oligarchie cosmopolite propage les âneries calamiteuses produites par le lyssenkisme et la pseudo-science dans tous les domaines : histoire, archéologie, sociologie, ethnologie, économie, droit, psychologie, pédagogie, biologie, écologie, climatologie, épidémiologie…

Trophime Denissovitch Lyssenko, agronome ukrainien, fut le biologiste préféré de Staline, puis de Khrouchtchev. Il dénonçait la génétique comme une science bourgeoise et même « nazie » parce qu’elle était contraire au marxisme et à sa prétention de créer un « homme nouveau ». Les lyssenkistes prolifèrent aujourd’hui dans de nombreux domaines de la science ou de l’histoire. Comme Lyssenko, ils font de la désinformation scientifique pour des raisons idéologiques.

Une pseudo-science est une discipline entière qui a les apparences de la science, mais qui est en réalité dépourvue de toute valeur scientifique. Sont notamment des pseudo-sciences le « matérialisme historique » de Karl Marx, la « pychanalyse » de Sigmund Freud, le pédagogisme de Philippe Meirieu, la « théorie pure du droit » de Hans Kelsen et la modélisation mathématique des phénomènes complexes, qu’il s’agisse de l’économie, du climat, des épidémies ou de l’évolution biologique.

6. Le prétendu « État de droit » est un État contre la loi qui met les juges au dessus du peuple en leur donnant le pouvoir de lui imposer l’idéologie cosmopolite de l’oligarchie.

Il va de pair avec la judiciarisation des rapports sociaux qui résulte notamment de la création incessante de délits tels que la discrimination ou le harcèlement et qui accroît l’emprise de l’État sur les individus en sorte de les soumettre au cosmopolitiquement correct.

Il est aggravé par la multiplication des « autorités administratives indépendantes », qui sont des démembrements de l’État et exercent un pouvoir arbitraire dépourvu de légitimité démocratique.

Le prétendu « État de droit » s’oppose à l’État légal qui était en vigueur avant 1968. Dans celui-ci, les magistrats ne peuvent pas juger contra legem, contre la loi, ni s’arroger le pouvoir exécutif en prescrivant des actes au gouvernement, sans se rendre coupables du crime de forfaiture. L’indépendance de la justice ne signifie pas que les juges puissent, au nom d’un prétendu « droit » qu’ils constitueraient de leur propre chef en inventant des normes, s’affranchir de la loi, c’est-à-dire des textes adoptés par le parlement ou directement par le peuple dans un référendum, ni que la jurisprudence puisse être autre chose qu’un complément de la loi. En principe, comme a dit Adrien Duport, « le jugement est la conclusion d’un syllogisme dont la mineure est le fait et dont la majeure est la loi ».

7. Le relativisme est une concession fatale à l’idéologie cosmopolite de l’oligarchie.

Nous, nationaux-libéraux, nous osons affirmer la vérité en reconnaissant les inégalités et les hiérarchies qui sont de fait, que cela plaise ou non – étant observé que ces jugements de connaissance n’impliquent ni mépris ni hostilité et ne sauraient contredire le principe d’égalité entre les citoyens ni justifier des discriminations illégitimes – : le christianisme est supérieur aux autres religions ; la civilisation occidentale est supérieure aux autres civilisations ; les arts des grandes civilisations sont supérieurs aux arts primitifs ; l’art classique est supérieur à l’art ou au non-art dégénéré ; la grande musique est supérieure à la musique populaire ; la musique occidentale est supérieure à la musique nègre ; les peuples indo-européens sont supérieurs aux peuples chamito-sémitiques ; la race caucasoïde est supérieure aux autres races ; le sexe fort est supérieur au sexe faible ; la France éternelle est supérieure aux autres nations ; le français est la plus belle des langues vivantes…

VII. De l’honneur et des principes

1. Sachant que le premier acte de la raison est la distinction entre le jugement de valeur et le jugement de connaissance, nous avons la religion de la vérité, au rebours des hommes de gauche, qui s’abîment dans les impostures de la pseudo-science et les délires de l’utopie.

L’envie et le mensonge sont les deux mamelles dont la gauche est alimentée. Nous, au contraire, nous acceptons la vérité même quand elle est déplaisante et nous rejetons l’erreur même quand elle est séduisante. Voilà pourquoi nous sommes affranchis du cosmopolitiquement correct.

2. Démocrates et républicains, attachés à la liberté individuelle, les nationaux-libéraux sont de droite modérée, et non d’extrême droite, tout en proclamant : « Pas d’ennemi à droite ! »

La formule « Pas d’ennemi à droite ! » ne doit pas être prise à la lettre, car les candaules qui nous attaquent deviennent par là-même nos ennemis. Elle signifie en réalité que nul ne devient notre ennemi simplement parce qu’il serait trop à droite.

3. Nation et liberté sont inséparables.

Un bon nationaliste est forcément libéral ; pour lui, l’État n’est pas la nation, ce n’est qu’un instrument au service de la nation, et il tient que le peuple ne peut être souverain que si les individus qui le composent sont libres. Un bon libéral est forcément nationaliste, car la personnalité, qui est à la racine de la liberté, ne peut s’épanouir qu’au sein de la communauté nationale. Ils sont nationaux-libéraux.

4. Le national-libéralisme est fondé sur l’universalisme de l’Incarnation proclamé par le christianisme occidental et philosophiquement incontestable.

Toutes les valeurs authentiques, bien qu’issues de traditions diverses, sont universelles à un certain degré d’abstraction et c’est la hiérarchie des valeurs, c’est-à-dire la manière dont sont résolus les conflits de valeurs, qui définit l’identité culturelle des peuples et des civilisations.

L’universalisme de l’Incarnation s’oppose radicalement au cosmopolitisme, qui est un faux universalisme, puisque les prétendues valeurs qu’il entend défendre sont en réalité des anti-valeurs destructrices de l’ordre social et de la civilisation.

5. Le national-libéralisme est l’expression doctrinale du populisme, réaction des peuples contre les oligarchies cosmopolites.

C’est la vraie réponse au cosmopolitisme, comme au collectivisme.

Les principaux maîtres à penser des nationaux-libéraux sont Edmund Burke, Gustave Le Bon, Vilfredo Pareto, Carl Schmitt, Konrad Lorenz, Friedrich-August von Hayek et Julien Freund.

6. « Liberté individuelle, égalité civique, fraternité raciale », telle est la devise des nationaux-libéraux.

La devise officielle de la France, « liberté, égalité, fraternité », qui fut d’abord celle de la principale obédience maçonnique, le Grand Orient de France, doit être précisée pour exprimer vraiment l’idéal de la république.

La liberté collective, si elle n’est pas synonyme de souveraineté nationale, est un leurre qui légitime la tyrannie. La liberté authentique s’applique à l’individu et à lui seul.

L’égalité au sein de la nation ne concerne que les citoyens ou nationaux, les deux termes étant strictement équivalents dans la république, et elle implique l’inégalité entre les citoyens et les étrangers.

La sociobiologie nous enseigne que la fraternité est nécessairement fondée, comme son nom le rappelle, sur la communauté de sang entre des individus apparentés, tenus au sens large pour des « frères ». Une certaine fraternité raciale peut sans doute exister entre tous les membres de la race caucasoïde, indépendamment de leur nation ou de leur civilisation, et s’exercer à l’égard des autres races ; cependant, la fraternité raciale à laquelle nous invite la devise républicaine bien comprise s’entend pour les membres d’une même nation, qui ont les mêmes ancêtres, étant précisé qu’ici l’adjectif « racial » et le nom « race » dont il dérive désignent le fonds génétique que ceux-ci partagent, et non la division de l’espèce dans la taxinomie linnéenne.

7. Notre honneur tient dans la fidélité à nos principes.

C’est pourquoi nous nous engageons sans réserve pour la cause sacrée du salut de la patrie et de la civilisation.

Annexe 1 : dissertation sur la race

suite du commentaire III.1

Taxinomie

L’homme est un être vivant. L’espèce homo sapiens appartient au genre homo (seule représentante aujourd’hui), à la famille des hominidés (même observation), à l’ordre des primates, où elle cohabite avec les singes, à la classe des mammifères, à l’embranchement des vertébrés, au règne animal, au domaine des eucaryotes, au monde vivant.

La classification des êtres vivants est fondée exclusivement sur leur patrimoine héréditaire, leur génotype, en aucune façon sur leur phénotype, bien que ce fût seulement par celui-ci que l’on pouvait connaître celui-là avant que l’on pût faire l’analyse directe de l’ADN.

La division des espèces en races est absolument générale. Elle n’est pas réservée aux animaux domestiques, chiens ou chats, ni aux animaux d’élevage comme les chevaux, les bovins, etc., bien que pour ces deux catégories la sélection artificielle réalisée par l’homme ait multiplié les races bien davantage que ne l’a fait la sélection naturelle pour les espèces sauvages. On trouve, par exemple, quatre races de chimpanzés – espèce la plus proche de la nôtre –, deux races de gorilles, trois races d’orangs-outangs, trente-huit races de loups, quarante-cinq races de renards, vingt-deux races de ratons-laveurs, neuf races de girafes, deux races de kangourous… et donc cinq races d’hommes : caucasoïdes, mongoloïdes, congoïdes, capoïdes et australoïdes.

L’usage courant de parler pour les races humaines de « blancs », de « jaunes » et de « noirs » est triplement inadéquat.

Primo, il n’y a pas trois races humaines, mais cinq. Il y a trois races de « noirs » : les congoïdes, les capoïdes et les australoïdes, lesquelles n’ont en réalité rien à voir entre elles. Certes, les capoïdes, qui tirent leur nom de la province du Cap en Afrique du sud et qui sont représentés par les Boschimans et les Hottentots, sont aujourd’hui très métissés de congoïdes, mais ils formaient originellement une race sans rapport avec la leur. Quant aux australoïdes, représentés par les aborigènes australiens, les Mélanésiens, comme les Papous et les Canaques, les Négritos du Sud-Est asiatique, les Veddas de Ceylan (aucun rapport avec les Védas, livres sacrés de l’hindouisme !), les aborigènes de l’Inde, enfin les Aïnous, aborigènes du Japon, ils forment également une race indépendante du même niveau taxinomique que les congoïdes et les trois autres races humaines.

Secundo, ces couleurs conventionnelles sont trompeuses. Caucasoïdes ou non, les hommes n’ont jamais la peau blanche, à l’exception des albinos, et on en trouve dans toutes les races ; les albinos congoïdes ont la peau parfaitement blanche, comme ceux des autres races. Nul homme non plus n’a la peau noire ; les congoïdes qui ont la peau la plus foncée, et qui sont au Sénégal ou au Mali, sont en réalité des « bruns ». Les mongoloïdes ont souvent la peau jaune, il est vrai, mais c’est très loin d’être toujours le cas ; beaucoup de Japonais ont la peau aussi claire que les Français ; et les populations du Sud-Est asiatique, en dehors du Vietnam, de même que les Mérinas de Madagascar, venus d’Indonésie, ont la peau brune et non jaune – ce qui, il est vrai, est probablement dû à un métissage ancien avec les aborigènes australoïdes.

Tertio, ces termes ont le grave inconvénient de faire uniquement référence à la couleur de la peau. Celle-ci a beau apparaître en premier lieu sous le regard et avoir en conséquence un important rôle social, elle est négligeable sur le plan biologique en tant que caractère racial. La réduction de la race à la couleur de la peau est une ânerie scientifique et une arme de désinformation pour ceux qui nient absurdement l’existence des races humaines ou qui, s’ils l’admettent à contre-cœur, soutiennent bien à tort que les différences raciales ne seraient que peu de chose.

La couleur de la peau est d’autant moins pertinente pour la taxinomie raciale que la pigmentation ne dépend pas seulement des gènes, mais aussi de l’exposition aux rayons du soleil. Les nouveaux-nés de toutes les races, tout juste sortis du ventre de leur mère, ont toujours la peau claire. Un pur nordique, blond aux yeux bleus, à la peau normalement très claire, peut l’avoir presque aussi foncée qu’un congoïde s’il a bronzé pendant des dizaines d’heures sous un soleil éclatant.

Les races ou sous-espèces ne sont nullement homogènes, loin s’en faut ; elles sont au contraire subdivisées à leur tour en de nombreuses sous-races (terme de taxinomie qui n’a rien de péjoratif), lesquelles sont en général mélangées intimement au sein d’une même population. Par exemple, pour la race caucasoïde, en France, on trouve les sous-races alpine, méditerranéenne et nordique, qui semblent se rapporter respectivement aux trois couches successives qui ont formé la population française, les chasseurs ouest-européens du paléolithique étant plutôt alpins, les paysans anatoliens du néolithique, plutôt méditerranéens, les conquérants indo-européens de l’âge du bronze, plutôt nordiques.

La « race aryenne » dont on parlait autrefois était un autre nom donné à la sous-race nordique de la race caucasoïde. Du reste, l’emploi du même mot, « race », dans deux acceptions, y compris par les spécialistes, pour désigner deux niveaux de la taxinomie est regrettable, étant une source de confusion. Il vaut mieux réserver le mot « race » aux sous-espèces et parler de « sous-races » pour les subdivisions de la race.

Paralogismes

La race n’est pas un concept dépassé qui remonterait au XIXe siècle. D’abord, la notion de race est en réalité plus ancienne, puisqu’elle a été définie au XVIIIe siècle par Carl von Linné, savant suédois qui a élaboré la première classification des êtres vivants (1758). Ensuite, la connaissance scientifique est un processus cumulatif. Les savants du XIXe siècle ont perfectionné la raciologie, l’étude des races, notamment pour notre espèce, homo sapiens. Le naturaliste anglais Charles Darwin a fait de la race l’élément central de l’évolution dans son fameux livre de 1859, « On the origin of species » (titre qu’il faut traduire correctement : « De la genèse des espèces », et non : « De l’origine des espèces », comme on le fait d’ordinaire), puisqu’il définissait la sélection naturelle, dans le titre complet de son ouvrage (« On the origin of species by means of natural selection, or the preservation of favoured races in the struggle for life »), comme la « conservation des races avantagées dans la lutte pour la vie ». Au XXe siècle, le grand anthropologue américain Carleton Coon a établi la classification définitive des races humaines (1965). L’analyse de l’ADN n’a fait ensuite que confirmer ces analyses.

La terminologie adoptée par Coon renvoie conventionnellement chacune des cinq races à une région de référence : Caucase, Mongolie, Congo, province du Cap en Afrique du sud, Australie, sans que ces régions fussent nécessairement le foyer de dispersion de la race en question. Ni qu’elles fussent, avant les grandes découvertes et la colonisation qui a suivi, le centre de gravité de la répartition géographique de la race ; ce n’est le cas que pour le Caucase et le Congo, mais ce ne l’est ni pour la Mongolie ou l’Australie, ni même pour la province du Cap.

Il est absurde de reprocher aux anthropologues de mesurer les crânes humains et de calculer leur indice céphalique pour distinguer dolichocéphales, mésocéphales et brachycéphales. La science repose sur la mesure, ici sur celle des squelettes, dont les os du crâne. Avant l’analyse de l’ADN et la paléogénétique, qui sont des disciplines récentes, on n’avait pas d’autre moyen d’étudier les fossiles.

Précisons que l’haplogroupe paternel, qui caractérise le seul chromosome Y, soit un sur quarante-six, ne représente qu’une très petite partie du génome (100 gènes sur 20.000) et qu’il ne suffit pas à délimiter la race puisqu’il y en a de multiples dans une même race. De surcroît, il est particulièrement susceptible de se diffuser par métissage, les conquérants ou les marchands ayant une tendance prononcée à prendre femme dans le pays où ils s’installent. Par exemple, l’haplogroupe R1b, majoritaire en France et qui nous vient des conquérants indo-européens, était à l’origine purement caucasoïde, mais on le retrouve aujourd’hui dans certaines régions d’Afrique noire.

Dans quelque domaine que ce soit, toute classification repose sur certains critères, et sur eux seulement, à l’exclusion de tous les autres, en sorte qu’un élément ou un individu peut être plus proche à d’autres égards et selon d’autres critères d’un individu d’une autre catégorie que d’un individu de la même catégorie. C’est le paradoxe de la taxinomie. Par exemple, dans une bibliothèque où les livres sont classés par genre, un essai et un roman écrits dans la même langue par le même auteur auront plus d’affinités, au moins pour ces deux critères, et probablement pour d’autres, que deux essais ou deux romans écrits dans deux langues différentes par deux auteurs différents. De même, dans l’espèce humaine, une femme jeune et mince de race caucasoïde ressemblera plus à une autre femme également jeune et mince, mais de race mongoloïde, qu’à un homme vieux et corpulent de sexe masculin, fût-il de race caucasoïde comme elle. Le classement selon la race ne recoupe évidemment pas le classement selon le sexe ou selon l’âge.

C’est encore un paralogisme d’invoquer la diversité des groupes sanguins au sein de chaque race pour nier l’existence de celles-ci. La classification raciale ne se fonde pas sur ces caractères, bien que la proportion de ces groupes varie selon les races. La meilleure preuve en est que le système ABO dépasse la barrière des espèces et qu’on le retrouve chez les singes. Il vaudrait mieux, pour un homme de groupe O, recevoir le sang d’un chimpanzé du même groupe, que d’un autre homme d’un groupe différent, fût-il de sa famille et de sa race !

Évacuons aussi le paradoxe de la continuité. De même que le spectre lumineux présente un continuum de couleurs, ce qui ne signifie pas que les couleurs n’existent pas, on trouve un continuum de populations entre les races. Ainsi, du Sin-Kiang à la Bulgarie, il y a tous les stades intermédiaires entre mongoloïdes et caucasoïdes ; de même, du Liban au Kénya, en passant par la Corne de l’Afrique – Éthiopie, Érythrée, Somalie –, entre caucasoïdes et congoïdes. Ces transitions progressives sont dues à des métissages fort anciens.

Pour autant, la classification des races n’a rien d’arbitraire. Elle repose sur l’évolution génétique des populations préhistoriques réparties sur tout l’Ancien Monde et qui ne communiquaient pas ou très peu entre elles, étant observé que le cheval et le chameau n’ont été domestiqués qu’en -3000 et que les périodes glaciaires ont établi des barrières difficilement franchissables entre des populations éloignées. La seule question, non tranchée à ce jour, est de savoir si les races humaines se sont dissociées il y a un million d’années ou davantage, thèse dite polycentrique soutenue notamment par Carleton Coon, ou si elles l’ont fait il y a seulement 300.000 ans, thèse dite monocentrique, laquelle suppose que l’homme moderne ait exterminé partout les populations archaïques.

Evidemment, le fait que les individus de races différentes puissent avoir des enfants ne signifie pas que les races n’existent pas, mais simplement qu’elles ne sont pas au niveau taxinomique de l’espèce. En effet, c’est l’absence d’interfécondité qui permet, par définition, de distinguer des espèces voisines. Puisque les individus des diverses races appartiennent à la même espèce, ils sont donc interféconds et peuvent se croiser s’ils ne sont pas de même sexe. Un métis est un individu dont les ancêtres appartiennent à deux ou plusieurs races, et non à une seule. Il peut être aussi dit plus précisément biracial ou pluriracial, par opposition à un individu d’une seule race, uniracial.

La pureté raciale absolue n’est pas nécessaire pour être qualifié d’uniracial, dès lors que les races secondaires n’ont laissé que des traces négligeables. Pour une définition rigoureuse, on peut adopter la règle du seizième : un individu sera tenu pour uniracial, et non comme métis, si la part des autres races que la race principale dans son patrimoine héréditaire est inférieure à un seizième.

Sur un total de huit milliards d’hommes, la population mondiale compte au moins un milliard de métis, qui sont surtout en Amérique du sud, en Amérique centrale, aux États-Unis d’Amérique, en Afrique du nord, dans la Corne de l’Afrique, en Afrique du sud, à Madagascar et dans les autres îles de l’Océan Indien, en Turquie et dans les autres pays turciques – où la population est presque entièrement métisse, hormis les minorités ethniques –, en Russie, dans le sous-continent indien et dans le sud-est de l’Asie.

Caractéristiques

L’égalité n’étant pas dans la nature, les races ne sauraient être égales. C’est ainsi que le QI moyen des congoïdes d’Afrique noire est de 70, inférieur de 15 points à celui des caucasoïdes d’Afrique du nord, du reste métissés de congoïdes, et de 30 points à celui des caucasoïdes d’Europe. Les congoïdes des États-Unis d’Amérique, qui sont en réalité métissés de caucasoïdes à 25%, ont un QI moyen inférieur de 15 points à celui des caucasoïdes du même pays. Les australoïdes ont un QI moyen inférieur de 40 points à celui des caucasoïdes occidentaux. Il est certain que ces différences de phénotype sont imputables essentiellement aux différences de génotype.

Inégalité des races humaines, donc, ainsi que le proclamait Arthur de Gobineau dans son fameux Essai de 1855, ouvrage monumental et magnifique, quoique non scientifique, ou plutôt pré-scientifique, l’état des connaissances étant alors loin d’être suffisant pour arriver à des conclusions assurées, et quoique en outre le grand écrivain ait mythifié la sous-race nordique de la race caucasoïde, qu’il appelait « race ariane », aux dépens des autres sous-races qui constituent avec celle-ci le fonds génétique de la nation française.

Jules Ferry – ancien ministre de l’instruction publique, ancien président du conseil, fondateur de l’école laïque –, qui avait sans doute lu Gobineau, n’a pas dit autre chose quand il a souligné la grandeur de la colonisation française dans son fameux discours de 1885 à la chambre des députés : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

Il va de soi, encore faut-il le souligner pour prévenir les mauvais procès que de méchantes gens ne manqueraient pas de nous faire, que la reconnaissance de cette inégalité entre les races, qui est un fait, n’implique aucun jugement de valeur et ne justifie nullement des discriminations illégitimes entre les individus ou les catégories d’individus. Pour les nationaux-libéraux, qui sont attachés au principe républicain de l’égalité civique, les discriminations opérées par la puissance publique ne sont légitimes que si elles sont fondées sur la nationalité, donc sur la préférence nationale, d’une part, ou sur les capacités individuelles, d’autre part.

On doit préciser en outre qu’il ne s’agit ici que de différences moyennes. Il en résulte que de nombreux congoïdes ont un QI supérieur à celui de nombreux caucasoïdes.

La question qui reste ouverte, dans le cas du QI notamment, est de savoir si ce sont des différences intrinsèques liées à la race, autrement dit aux gènes et autres séquences d’ADN qui caractérisent la race, ou si ce sont des différences extrinsèques, qui résulteraient de gènes non raciaux, associés par les circonstances aux gènes raciaux.

Quoi qu’il en soit pour le QI en particulier, il est certain que les diverses races ont des caractéristiques propres qu’elles ne partagent pas avec les autres. Il est important de comprendre que les races ne se réduisent pas à des différences statistiques entre populations. Ce point de vue réductionniste est erroné. Il y a une essence de la race. Il est cependant remarquable que, s’il y a un type alpin, un type méditerranéen, un type nordique, on ne peut pas parler d’un « type caucasoïde ». Ainsi, c’est la sous-race qui constitue l’unité élémentaire de la raciologie.

Il est certain que les gènes raciaux, ceux qui caractérisent la race, ont autant d’effets sur le moral que sur le physique. C’est pourquoi l’identité d’une société, qui est un système bioculturel, est liée à la composition raciale de sa population.

De surcroît, on peut inférer de la sociobiologie d’Edward Wilson, complétée par la théorie du gène égoïste de Richard Dawkins, que les individus de même race éprouvent normalement les uns pour les autres un sentiment de solidarité raciale. La conscience de race est une source d’altruisme, mais elle peut aussi dégénérer en haine raciale. La race est, en ce sens, une coalition de gènes qui favorise la coopération entre les individus de même race, tout en étant susceptible de conduire à un affrontement entre populations de races différentes, lorsque celles-ci cohabitent sur un même territoire, comme on le voit depuis longtemps aux États-Unis d’Amérique, où le lancinant « problème noir » attend toujours une solution. Ainsi, les sociétés multiraciales sont instables. Elles sont des foyers de guerre civile.

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Annexe 2 : chronique de la révolution cosmopolite

suite du commentaire V.5

La série de lois scélérates, d’actes indignes, de symboles honteux – jugés comme tels par les nationaux-libéraux – que l’on doit à la révolution cosmopolite depuis 1968 est si longue qu’il est impossible de les citer tous :

festival de Woodstock, aux États-Unis, organisé par Michael Lang, apothéose du mouvement hippie, coup d’envoi de la nouvelle ère (1969), en France, loi sur l’autorité parentale, qui a supprimé le chef de famille (1970), « Gay Pride » ou « marche des fiertés homosexuelles », à New-York, première d’une longue série de manifestations caractérisées par la violence de l’outrage aux bonnes mœurs (1970), fondation par Klaus Schwab du Forum économique mondial de Davos, en Suisse, haut lieu de rassemblement des membres les plus éminents de la superclasse mondiale (1971), en France, décision du Conseil constitutionnel sur la liberté d’association, qui invoquait les « principes généraux du droit », pierre angulaire du prétendu « État de droit », pour censurer les lois adoptées par le Parlement (1971), loi sur la filiation, qui a légitimé les enfants adultérins (1972), loi René Pleven sur l’antiracisme qui a créé le délit d’opinion et prohibé la préférence nationale (1972), ratification par la France de la Convention européenne des droits de l’homme (1974), légalisation de la pornographie par le président Valéry Giscard d’Estaing (1974), loi sur la régulation des naissances, qui a donné aux lycéennes le droit de prendre la pilule à l’insu de leurs parents (1974), loi Simone Veil légalisant l’avortement (1975), arrêt Jacques Vabre de la Cour de cassation affirmant la supériorité du droit de la Communauté européenne sur le droit national (1975), divorce par consentement mutuel (1975), loi René Haby instituant le collège unique égalitaire (1975), décret Paul Dijoud sur le regroupement familial (1976), décret rendant la mixité obligatoire dans les lycées (1976), droit de recours individuel des Français devant la Cour européenne des droits de l’homme (1981), loi Robert Badinter abolissant la peine de mort (1981), fermeture des quartiers de haute sécurité dans les prisons (1982), marche des Beurs (1983), loi bancaire, premier acte de la réforme inspirée par Jean-Charles Naouri, inspecteur des finances, futur associé-gérant de la banque Rothschild, réforme qui a institué la « banque universelle » en supprimant la séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires et qui a déréglementé les marchés financiers, en sorte de donner libre cours à la spéculation (1984), projection à Paris du film blasphématoire de Martin Scorsese, La dernière tentation du Christ (1988), arrêt Nicolo du Conseil d’État affirmant la supériorité du droit international sur le droit national (1989), loi Jean-Claude Gayssot interdisant le révisionnisme (1990), traité de Maëstricht créant une prétendue « citoyenneté européenne » (1992), déclaration de Rio de Janeiro sur le « développement durable » (1992), nouveau code pénal inspiré par Robert Badinter, qui a favorisé l’explosion de la délinquance en consacrant l’individualisation des peines, en créant une responsabilité pénale des personnes morales qui avait vocation à se substituer à celle des personnes physiques, et en abolissant le crime de forfaiture (1994), création de l’OMC; Organisation mondiale du commerce, qui avait pour vocation de faire disparaître les frontières douanières (1995), loi Michel Barnier proclamant le « principe de précaution » (1995), discours du président Jacques Chirac sur le Vél’d’Hiv (1995), distribution gratuite de seringues aux drogués (1995), loi sur le blanchiment, ajoutant cette incrimination générale au recel et à la complicité, et qui a porté atteinte à la liberté financière et au droit de propriété des personnes physiques ou morales en soumettant leurs opérations au bon vouloir des banques (1996), glorification de la victoire d’une équipe de France « black-blanc-beur » à la coupe du monde de balle au pied (1998), suppression de la monnaie nationale française, le franc, remplacée par une monnaie européenne, l’euro (1999), abrogation par le parlement des États-Unis de la loi Glass-Steagall, mesure qui a ouvert la voie à la spéculation en faisant disparaître la barrière établie par cette loi entre les banques de dépôt et les banques d’affaires (1999), en France, institution du PACS, pacte civil de solidarité (1999), loi sur la parité (2000), loi Christiane Taubira qualifiant l’esclavage de « crime contre l’humanité » (2001), suppression à l’initiative de Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, de la prétendue « double peine » (2003), charte de l’environnement (2004), traité de Lisbonne sur l’Union européenne (2007), parmi tant d’autres du même acabit, mise en scène dégénérée due à Günter Kramer de la Walkyrie de Richard Wagner, à l’Opéra de Paris (2010), représentation au Théâtre de la Ville à Paris de la pièce blasphématoire et scatologique de Romeo Castelluci, Sur le concept du visage du fils de Dieu (2011), introduction de la théorie du genre à l’école par Luc Chatel, ministre du président Nicolas Sarkozy (2011), loi Christiane Taubira instituant le mariage homosexuel (2013), profanation de l’église de la Madeleine (2013), attribution du prix Renaudot, dont le jury était présidé par Franz-Olivier Giesbert, au pédophile Gabriel Matzneff pour Séraphin, c’est la fin (2013), hommage rendu au terroriste Nelson Mandela, promoteur de la prétendue « nation arc-en-ciel », par une centaine de chefs d’État ou de gouvernement, dont François Hollande (2013), « plug anal » de la place Vendôme (2014), manifestation de masse au cri de « Je suis Charlie ! » (2015), accord de Paris sur le climat (2015), « salles de shoot » (2016), Simone Veil au Panthéon (2018), pacte de Marrakech sur l’immigration (2018), glorification de la victoire d’une équipe de France composée presque uniquement de congoïdes à la coupe du monde de balle au pied (2018), confinement général de la population (2020), passe sanitaire (2021), Joséphine Baker au Panthéon (2021), soutien sans nuances de la France et de l’Union européenne au président ukrainien, le très cosmopolite Volodymyr Zelensky (2022), voyage pénitentiel effectué par le pape François au Canada pour demander pardon de l’évangélisation des autochtones (2022)…

Comme on le voit, la chronique de la révolution cosmopolite est interminable. La réaction républicaine est la volonté d’effacer toutes ces choses pour les renvoyer dans les poubelles de l’histoire.

Annexe 3 : dissertation sur le cosmopolitisme

suite du commentaire V.7

Logique de l’utopie égalitaire

Comme on ne peut concevoir de rapports sociaux sans une forme quelconque d’inégalité, l’utopie égalitaire signifie en réalité que, dans la société idéale imaginée par la gauche, les inégalités ancrées dans la nature ou dans la tradition auront disparu, remplacées par celles qui résulteront de la nouvelle construction sociale parfaitement rationnelle et qui seront donc légitimes, à la différence des anciennes, lesquelles auront été définitivement abolies. Au sens strict, on devrait donc plutôt parler d’utopie anti-inégalitaire.

Le collectivisme veut absorber les individus dans la collectivité en sorte qu’ils soient égaux, dès lors qu’ils ne seront plus rien. L’utopie égalitaire est ici conçue paradoxalement sur le mode de la caserne, où les seules inégalités qui subsisteront seront purement administratives. Il a abouti au socialisme, lequel s’est radicalisé, d’une part, dans le communisme, d’autre part, dans le fascisme. Si le second a été inventé par l’Italien Benito Mussolini au début du XXe siècle, le premier est beaucoup plus ancien, puisqu’il l’a été par l’Iranien Mazdak au VIe siècle. Le communisme de Platon dans La République était resté purement théorique et n’avait rien d’égalitaire, reposant sur le division de la société en classes fonctionnelles constituées d’individus inégaux par nature. Cependant, avant la révolution de 1789 et surtout la naissance du marxisme au XIXe siècle, le collectivisme a été toujours et partout relégué à la marge de la société, porté seulement par des sectes millénaristes comme les taborites de Bohême ou les anabaptistes de Münster.

Unité du cosmopolitisme

Tout au contraire, le cosmopolitisme, quant à lui, qui vient du fond des âges, puisqu’il fut inventé vers -350 par un philosophe de l’Antiquité grecque, Diogène le cynique, a connu une grande fortune jusqu’à la chute de l’empire romain et à nouveau à partir de la « Renaissance ». Le cosmopolite, qui se dit « citoyen du monde », kosmopolitês en grec, pour n’être citoyen de nulle part, veut détruire les frontières afin d’effacer les identités individuelles et collectives. L’utopie égalitaire est alors conçue sur le mode du carnaval, où les individus seront délivrés des inégalités fondées sur les traditions et les institutions en ayant recouvré la liberté naturelle.

Le cosmopolitisme est un tout qui fait système, bien qu’un auteur particulier puisse n’être que partiellement cosmopolite et bien que les idées aient tendance à s’hybrider, surtout entre les deux pôles de la gauche, puisque, tout antagonistes qu’ils soient, ils ont un socle commun, l’utopie égalitaire. La cité est un tout, avec ses frontières, ses traditions et ses lois. Le cosmopolite rejette la cité en totalité, aussi bien les frontières que les traditions et les lois ; les frontières proprement dites, physiques et extérieures, autant que les frontières morales et intérieures de la cité, qui séparent le bien du mal, le beau du laid, le vrai du faux et, plus généralement, les valeurs des anti-valeurs. Dans le cosmopolitisme, mondialisme et nihilisme sont comme systole et diastole.

Le cosmopolitisme ne justifie pas à proprement parler la « transgression individuelle », expression qui suppose des normes morales à transgresser, c’est un nihilisme qui récuse toutes les valeurs authentiques. La transgression individuelle est sans doute compatible avec le patriotisme, mais non le nihilisme.

Cette unité du cosmopolitisme sous ses deux faces, son envers et son endroit que sont le nihilisme et le mondialisme, est un fait de l’histoire des idées. C’est en outre une nécessité logique. Si l’on rejette l’identité nationale, on n’a aucun motif à être attaché à la souveraineté nationale qui a pour objet de la protéger. Si l’on rejette la souveraineté nationale, c’est qu’on ne se soucie pas de l’identité nationale.

Empire et cosmopolitisme

La généalogie du cosmopolitisme après Diogène est un phénomène vaste et complexe, dont le tableau est impressionnant. Il est indissociable depuis l’origine de l’idéal de l’empire, on peut même dire qu’il est à son principe, comme le montre l’admiration qu’Alexandre le grand, qui avait mal assimilé les leçons de son précepteur Aristote, témoignait à Diogène : « Si je n’étais pas Alexandre, je voudrais être Diogène ». L’empire, imperium en latin, est la forme institutionnelle qui répond à l’idéologie cosmopolitique. C’est en effet une autorité sans attaches qui s’impose aux sociétés particulières en effaçant les frontières qui les séparent et qui a vocation à englober l’humanité entière dans un État mondial. Il est dans l’essence de l’empire de s’opposer à la cité ou à la nation, forme moderne de la cité, autant qu’aux différences ethniques ou raciales. C’est ainsi que le Saint-Empire Romain Germanique avait pris comme patron l’Égyptien saint Maurice et que celui-ci avait fini par être représenté sous les traits d’un congoïde.

L’empire au sens strict n’est pas un simple agglomérat soumis à un seul sceptre, comme le furent les prétendus empires assyrien ou babylonien, l’empire mède fondé par Déjocès qui a précédé l’empire perse achéménide ou comme le seront bien plus tard les « empires coloniaux » de la France et des autres pays occidentaux. C’est une entité politique originale qui demande à tous les peuples qu’elle incorpore de reconnaître son autorité, son imperium, comme légitime, au delà du simple rapport de forces, et qui a vocation à s’étendre à tous les peuples de la terre, justement parce qu’il tient son autorité comme la seule source du pouvoir légitime.

Le premier véritable empire fut l’empire perse achéménide fondé par Cyrus en -550. Alexandre ne l’a pas détruit, il s’en est emparé en en prenant la succession. Mais le zoroastrisme, religion des Grands Rois ou « rois des rois », ne leur avait jamais fourni le corpus idéologique qui aurait pu fonder cette autorité. Cyrus et ses successeurs n’avaient pas la théorie de leur pratique. En revanche, Alexandre, ses successeurs lagides et séleucides, et les empereurs romains à leur suite la trouveront dans le cosmopolitisme du cynisme et du stoïcisme.

Du cynisme au stoïcisme

Diogène le cynique, qui a inventé le cosmopolitisme, lui a attribué d’emblée une formule chimiquement pure. Bien qu’elle ait survécu sous son nom jusqu’à la fin de l’empire romain au Ve siècle ap. J.-C., l’école cynique proprement dite a perdu toute influence après la mort de Diogène et de ses disciples immédiats, et c’est par l’intermédiaire du stoïcisme de Zénon de Citium que le cosmopolitisme a prospéré et qu’il été transmis à la postérité et jusqu’à nous.

Zénon était disciple du cynique Cratès de Thèbes, lui-méme disciple de Diogène. Autant dire que le stoïcisme est en réalité une philosophie jumelle, et même un clone du cynisme. Zénon n’a fait que changer l’enseigne du cynisme, qui était trop lourde à porter. L’adjectif grec « kunikos », qui a donné cynique en français, signifie « canin », « qui se rapporte au chien », kuôn en grec. L’idéal que proclamaient les cyniques était le retour à la nature et ils se vantaient de vivre comme les chiens. Provocateur, Diogène se masturbait en public… On comprend qu’une telle philosophie pouvait difficilement prospérer sous ce nom, du moins dans la bonne société, et qu’il fallait qu’elle prît un déguisement. Elle est donc devenue le « stoïcisme », le stoïcien, « stôikos » en grec, tirant son nom du portique, « stoa », galerie à colonnade, où Zénon enseignait à ses disciples. La référence était nettement plus élégante… Le stoïcisme, c’est le cynisme en tenue de camouflage. La survivance résiduelle d’un cynisme canal historique a permis aux penseurs du stoïcisme d’effacer le souvenir des origines compromettantes de leur école.

À l’origine, la seconde école était tout aussi radicale que la première, qu’elle copiait à l’identique, puisque Zénon faisait notamment l’éloge de l’inceste et du cannibalisme… Mais ses héritiers ont détruit ses ouvrages les plus scandaleux et c’est une version édulcorée, dans laquelle le noyau anti-moral des origines était enveloppé dans une morale universelle désincarnée, tout en gardant son potentiel subversif latent, qu’elle est devenue l’idéologie officielle de l’empire. Presque tous les successeurs d’Alexandre le grand, souverains des dynasties séleucide ou lagide, se déclarèrent stoïciens. Après eux, ce fut celle de l’empire romain, sous Marc Aurèle, surplombant le culte que le peuple continuait à rendre aux dieux.

Le stoïcisme est le plus grand succès de communication de l’histoire de la philosophie. Il faut dire que la réputation des hommes et des idées obéit à la loi de rétroaction positive, par l’effet de l’imitation et du conformisme, en sorte que, plus elle est élevée, plus elle a tendance le devenir, moins il est facile de la contester, plus il est avantageux de l’avaliser. La postérité n’est pas toujours le juge impartial de la réputation que l’on croit, loin de là, il arrive souvent au contraire qu’elle véhicule indéfiniment des idées fausses et qu’elle favorise leur diffusion exponentielle.

Le stoïcisme est devenu synonyme du courage pour supporter le fardeau des malheurs. Mais ce succès repose sur le mensonge et l’hypocrisie. L’indifférence aux coups du sort qui reste la pierre de touche des stoïciens et qu’ils ont hérités de Diogène et de Zénon est une attitude purement égoïste. Ce n’est pas pour rien que l’empereur Marc Aurèle a écrit des « Pensées pour moi-même ». Épictète célèbre l’amitié tout en nous expliquant que nous ne devons pas être affectés le moins du monde par les malheurs qui arrivent à notre ami. Le stoïcien ne doit pas non plus éprouver la moindre peine de la mort de son enfant. Ce que les stoïciens veulent nous faire prendre pour de la vertu n’est qu’une indifférence aux autres qui doit nous éviter la souffrance que pourrait nous causer la compassion ou l’amour que nous leur porterions. Il ne leur est jamais venu à l’idée d’aimer son prochain comme soi-même et cette pensée leur semblait même absurde et farfelue. Mais cela ne les empêchait pas de prêcher hypocritement le principe de l’amour universel ! Les stoïciens se drapaient dans de grands sentiments pour se mettre au dessus du commun des mortels en occultant leur égoïsme foncier. Le stoïcisme est une escroquerie intellectuelle et morale. Il est incroyable que cette éthique en toc lui ait donné jusqu’à nous la plus belle des réputations. Et l’on voit d’où viennent les formules creuses de l’humanitarisme ou de la philanthropie qui sévissent aujourd’hui !

Le soi-disant « citoyen du monde » ne peut avoir une morale authentique puisqu’il renie la tradition et la révélation. C’est pourquoi le stoïcien professe en réalité, derrière la façade en stuc d’un discours prétentieux, un égoïsme et un utilitarisme qui sont aux antipodes de l’honnêteté morale.

En 212, l’édit de Caracalla a conféré la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’empire. Mais, déjà, un siècle plus tôt, le stoïcien Épictète soutenait que l’on ne devait pas dire : « Je suis athénien, ou je suis romain », mais « je suis un citoyen de l’univers ».

Résurgence du stoïcisme et du cosmopolitisme

L’humanisme de la Renaissance, au XVIe siècle, était lourd de tendances cosmopolites. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’on a donné leur nom à l’humanisme, à la Renaissance et au moyen âge, mais ces appellations étaient fort bien trouvées pour traduire les conceptions desdits humanistes. Bien qu’ils n’arrivassent pas à la cheville des grands penseurs de la scolastique médiévale comme saint Thomas d’Aquin ou le bienheureux Jean Duns Scot, et de tant d’autres, ils faisaient profession de mépriser les siècles qui les avaient précédés, marqués selon eux par l’obscurantisme. Ils voulaient rompre avec le passé immédiat, condamné comme un âge sombre, et ils prétendaient faire renaître la civilisation en se réclamant d’un passé lointain idéalisé, l’Antiquité gréco-romaine.

Ce parti pris emportait deux conséquences. Premièrement, une prise de distance avec la religion de leurs pères, puisque ce « moyen âge » ainsi vilipendé avait été la grande époque de la foi et de la pensée chrétiennes. alors que l’Antiquité avait été païenne. Deuxièmement, une rupture avec la tradition, qui n’existe que dans la continuité de la transmission, de génération en génération. L’admiration qu’ils vouaient aux Grecs et aux Romains, dont ils ne descendaient pas, en dehors de l’Italie, leur faisait manquer de respect envers leurs ancêtres. Les conditions étaient ainsi réunies pour une résurgence du cosmopolitisme.

C’était pire pour les humanistes français. Grand lecteur des auteurs antiques, ils ne pouvaient ignorer que les armées romaines de Jules César, « Le Coupé » (les Romains portaient les mêmes surnoms que les gens de la pègre moderne), avaient tué un million d’hommes, de femmes et d’enfants pendant la guerre des Gaules, de -58 à -51, ce qui est l’équivalent de six millions de morts pour la France d’aujourd’hui, six fois plus peuplée. César s’en était vanté lui-même dans La Guerre des Gaules. On voit que l’humanisme des Romains était tout relatif. De plus, une bonne partie des victimes de la barbarie romaine ont laissé après eux des enfants dont descendent les Français actuels, tout autant que ceux du XVIe siècle. Le populicide gaulois (moins courant, ce mot est plus français que « génocide ») était dans l’angle mort des humanistes du XVIe siècle et il l’est resté jusqu’aujourd’hui dans l’histoire officielle. Il est pourtant moralement contestable d’éprouver une sympathie sans bornes pour ceux qui ont exterminé ses ancêtres.

Ce n’est pas forcer de trait que d’accuser les humanistes français d’un double reniement : celui de « nos ancêtres les chrétiens » qui avaient vécu après Clovis, mais aussi celui de « nos ancêtres les Gaulois » qui avaient vécu avant Vercingétorix.

Les humanistes prétendaient aussi découvrir la nature humaine, comme si on les avait attendus pour cela. Il était périlleux de se réclamer de l’« homme » in abstracto, puisque c’était, d’une part, se détourner de Dieu, d’autre part s’affranchir des attaches avec la cité ou la nation, comme si l’on était un « citoyen du monde ».

Le grand historien médiéviste Jacques Heers a écrit un ouvrage magnifique intitulé Pour en finir avec le moyen âge. Le corollaire du théorème de Heers, c’est qu’il faut en finir avec la PRH, la prétendue Renaissance humaniste.

Née au XVIe siècle, la RPR, religion prétendue réformée – comme on l’appellera sous Louis XIV – de l’Allemand Martin Luther et du Français Jean Cauvin, dit Calvin, n’avait en elle-même rien de cosmopolite, au contraire, puisqu’elle a abouti au puritanisme, donc à un puissant renforcement de la contrainte morale ; et aussi au principe pas très catholique, imposé par les circonstances, « cujus regio, ejus religio », qui voulait que les sujets d’un roi adoptassent obligatoirement la même religion que celui-ci, principe qui ajoutait des frontières religieuses aux frontières politiques, à l’encontre du cosmopolitisme, et qui emportait de facto la dislocation du Saint-Empire Romain-Germanique, constituant ainsi les prémices du nationalisme du XIXe siècle. Pourtant, le « sola Scriptura », seulement l’Écriture, le principe du libre examen et le rejet du Magistère de l’Église qu’ils impliquaient sapaient la tradition, au moins dans le domaine de la foi. De plus, en dépit des proclamations anti-juives de Luther, les protestants sont revenus à l’Ancien Testament, la Bible hébraïque – allant même jusqu’à exclure du canon les livres deutérocanoniques parce qu’ils étaient écrits en grec et non en hébreu –, dont ils faisaient souvent une lecture littérale, ce qui a poussé beaucoup d’entre eux à vouloir s’identifier au peuple israélite de l’Antiquité, avec lequel ils n’avaient pourtant aucun lien charnel, et ce qui les amenait, sinon à renier leurs ancêtres, du moins à prendre leurs distances avec eux, en dissociant la culture de la nature.

Refus de l’autorité, perte de la tradition, ces tendances du protestantisme, certes partielles, ont pu faire le lit des idées cosmopolites en créant un état social et un climat intellectuel favorable à la « libre-pensée », aimable dénomination de la pensée subversive, où elle pouvait prospérer. Érasme fut le personnage emblématique de cette liaison paradoxale et clandestine entre protestantisme et cosmopolitisme. Que l’on pense aussi à la protection accordée à Baruch Spinoza et à tant d’autres « libres-penseurs » par les Provinces-Unies des Pays-Bas, fer de lance de la réforme calviniste et simultanément foyer de la subversion de l’Occident lors de ce que Paul Hazard a appelé la « crise de la conscience européenne », au cours de la période cruciale qui va de 1680 à 1715 et qui a consommé la révolution dans les esprits avant qu’elle le fût dans les faits de 1789 à 1815.

Le retour à l’Antiquité gréco-latine s’est donc traduit par une réapparition du stoïcisme, que le christianisme, religion de l’Incarnation, avait relégué aux oubliettes en Occident. Érasme, rendu célèbre par un Éloge de la folie qui, sous couleur de satire, gommait la différence entre le normal et l’anormal, la raison et la déraison, était un « citoyen du monde » qui militait pour la paix universelle en déclarant : « Le monde entier est notre patrie à tous ». Que l’on songe aussi par exemple au « Fais ce que vouldras » de l’abbaye de Thélème imaginée par François Rabelais, maître ès sarcasmes à visée subversive.

L’idéal du retour à la nature qui était resté latent dans le stoïcisme s’est combiné à la théologie de l’hérésiarque Pélage, qui niait le péché originel, pour donner naissance, chez Michel de Montaigne, au « bon sauvage », personnage mythique qui a fait florès. Le même Montaigne écrivait par exemple : « Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul. », formule typique des sarcasmes de désacralisation dont les cosmopolites font aujourd’hui un usage immodéré. Son ami intime Étienne de La Boétie a développé brillamment, dans son Discours de la servitude volontaire, une thèse libertaire en assimilant tout pouvoir à une tyrannie incompatible avec la liberté dont l’homme est censé jouir dans l’état de nature. En Espagne, Michel de Cervantès a tourné en dérision l’idéal de la chevalerie et les valeurs guerrières dans son fameux Don Quichotte.

C’est bien parce que la culture universitaire française est imprégnée d’idéologie cosmopolite qu’elle a porté aux nues ces deux auteurs illisibles que sont Rabelais et Montaigne, en attribuant plus de poids à la puissance subversive des leurs ouvrages qu’à leur qualité littéraire intrinsèque et en ne craignant pas de les mettre au niveau de ces géants des lettres que furent les grands auteurs classiques, tels Racine ou Pascal, dans un éclectisme absurde.

Le retour à la nature a aussi inspiré l’axiome « Deus sive natura » (Dieu, c’est-à-dire la nature) énoncé un siècle plus tard par Baruch Spinoza, panthéiste et professeur d’immoralité

Le stoïcisme a inspiré le jus gentium, « droit des gens » (des nations), lequel fut à l’origine des « droits de l’homme » et du « droit international ». Aux XVIe et XVIIe siècles, le droit des gens a abouti à la théorie du « droit naturel » moderne, coupé de la tradition, inventée par les dominicains et les jésuites espagnols de l’école de Salamanque (Francisco de Vitoria, Francisco Suárez…) et reprise par Hugo De Groot, dit Grotius, ainsi que par Samuel von Pufendorf.

Au XVIIIe siècle, Charles-Irénée, abbé de Saint-Pierre, proposa, dans son Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, une fédération européenne qui effacerait les nations. Le cosmopolitisme s’est aussi nourri de la théorie de l’état de nature de John Locke et il a été célébré par les idéologues de la révolution, les soi-disant « Lumières » françaises comme Voltaire, avec la caution du philosophe allemand Emmanuel Kant, auteur en 1784 d’une dissertation intitulée Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitiqueweltbürgerlicher »).

Marginalisation du cosmopolitisme

C’est pourtant le collectivisme de Jean-Jacques Rousseau, théoricien du contrat social et de la volonté générale, qui l’a emporté dans un premier temps lors de la révolution de 1789, laquelle a instauré une tyrannie jacobine, avec sa Terreur et ses Colonnes Infernales, avant que Karl Marx prenne le relais au XIXe siècle et que ses idées communistes finissent par s’imposer dans le sang à la moitié du monde au cours du XXe siècle.

Au XIXe siècle, l’essor concomitant du nationalisme, du socialisme et du libéralisme laissait peu de champ au cosmopolitisme. Le nationalisme lui était opposé par définition. Le socialisme aussi, dans son principe, quoique le fonds commun qu’il partageait avec lui comportât des virtualités d’hybridation qui se sont surtout manifestées au siècle suivant dans la social-démocratie, laquelle était aussi mâtinée de libéralisme.

Le cas de celui-ci est plus complexe. Dans son principe, le libéralisme n’est pas cosmopolite puisqu’il défend la liberté individuelle, laquelle est héritée de la tradition, avec le droit de propriété. Il en résulte, primo, qu’il légitime de grandes inégalités, ce qui rend difficile de le ramener à une expression de l’utopie égalitaire, secundo, qu’il se rattache au moins en partie à la tradition, tertio, qu’il défend des valeurs authentiques et qu’il n’est donc nullement nihiliste. De plus, les libéraux sont fondamentalement pour la concurrence des États et ne sauraient donc se rallier à l’idéal utopique d’un État mondial.

Pour autant, il est vrai que le libéralisme classique en tient pour la liberté absolue des échanges, qu’il s’oppose à toute forme de barrières douanières et de protectionnisme, et que c’est un point de convergence avec le cosmopolitisme.

Le national-libéralisme, qui peut se réclamer de Frédéric List, ne tombe pas dans ce travers.

Le courant libéral est très divers. Friedrich-August von Hayek, après Edmund Burke, se réclamait de la tradition et il est allé jusqu’à dire que le libéralisme était plutôt un « familialisme » qu’un individualisme.

En revanche, le courant qui mène de Ludwig von Mises aux « libertariens » tels que Murray Rothbard et Aynd Rand est essentiellement cosmopolite dans son ensemble, à quelques exceptions près cependant, comme Hans-Hermann Hoppe.

Il faut se souvenir qu’aux États-Unis le mot « liberalism » est à peu près synonyme de gauche et n’a rien à voir avec le libéralisme au sens français du terme. De plus, c’est une dérive sémantique qui consiste à parler de « libéraux-libertaires » pour désigner un courant qui fait partie de la mouvance cosmopolite et qui n’a rien à voir avec le libéralisme proprement dit.

Si le collectivisme est anticosmopolite, il ne peut jamais être vraiment nationaliste en raison de son socle idéologique, qui est l’utopie égalitaire. Réciproquement, si le cosmopolitisme est en effet anti-collectiviste, il ne peut jamais être vraiment libéral, pour la même raison. Liberté et propriété sont des moyens d’expression de l’identité des individus et elles sont donc dans leur essence contraires au dogme anti-identitaire qui constitue le cosmopolitisme.

Permanence du courant cosmopolite

Les idées cosmopolites n’avaient pas pour autant disparu au XIXe siècle. Elles s’étaient réfugiées dans l’art et la littérature, où elles ont été illustrées par Victor Hugo, adversaire de la peine de mort et partisan des États-Unis d’Europe, par Charles Baudelaire, tenté par l’inceste et par la drogue, en Allemagne par Heinrich Heine, qui se voulait le champion du cosmopolitisme et prophétisait son avènement, et par une bonne partie des auteurs romantiques, portés sur les « fleurs du mal », le culte de Satan et les fantasmes de la gnose, bien que ce courant sentimental fût hétérogène et qu’il eût simultanément, chez d’autres auteurs, arboré les couleurs du nationalisme et appelé à la renaissance nationale des peuples d’Occident.

L’impressionnisme, sous-art qui a affranchi la peinture des règles classiques sans en édicter d’autres, a ouvert la voie à toutes les dérives, tant il est vrai que la beauté, dans l’art, naît du sentiment de la difficulté surmontée. Ce fut ensuite le cubisme de Pablo Picasso, l’expressionnisme d’Ernst Nolte ou de Vassily Kandinsky, et l’art dégénéré en général, dit « art moderne », dérision de l’art, anti-art qui érige la laideur en beauté. Le non-art dégénéré dit « art contemporain », prétendu « art conceptuel » qui fait litière de la beauté et se complaît dans le ridicule ou dans l’immonde, depuis Marcel Duchamp et son « ready-made » (objet manufacturé), qui a fait pour les gogos d’un urinoir une œuvre d’art, et ses nombreux successeurs, jusqu’à Jeff Koons ou Paul McCarthy.

Ce fut encore la musique dégénérée aux prétentions intellectuelles, atonale, « dodécaphonique » ou « sérielle », d’Arnold Schoenberg, Alban Berg, Anton von Webern, Karlheinz Stockhausen et Pierre Boulez.

De même, dans un autre domaine, « l’architecture fonctionnelle » a éliminé la beauté au nom de l’utilité, avec la Charte d’Athènes de Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier, qui a eu une immense postérité.

On n’oubliera pas le dadaïsme de Samuel Rosenstock, dit Tristan Tzara, le surréalisme d’André Breton, la célébration des arts primitifs ou « premiers », d’André Breton à André Malraux et Jacques Chirac.

Le phénomène de loin le plus destructeur, cependant, fut la vogue de la danse et de la musique nègres popularisées par Joséphine Baker ou Louis Armstrong et qui a été suivie, une génération après, par la quasi-élimination de la variété française, remplacée par le « rock and roll » et ses succédanés, sachant que la musique nègre importée des États-Unis d’Amérique, qui est centrée sur le rythme, est obscène de part en part et qu’elle déstructure la personnalité en affranchissant le cerveau reptilien de la tutelle des deux cerveaux supérieurs, selon l’analyse de Paul MacLean.

Hybris de la raison

Les idées cosmopolites sont toujours restées prégnantes dans la pensée philosophique, sous l’aura du stoïcisme, autant du moins que le christianisme, religion de l’Incarnation, n’a pas tenue celle-ci en tutelle. Depuis la « Renaissance », le virus du cosmopolitisme imprègne la philosophie occidentale, qui est infectée par l’hybris de la raison, coupée de la tradition, de la religion et de la révélation, et par là-même des postulats légitimes qui découlent de celles-ci.

On peut suivre le fil conducteur qui mène de Diogène à Kant. Le philosophe a tendance à se juger infiniment supérieur au vulgum pecus, qui est, à ses yeux, dépourvu d’intelligence et bourré de préjugés contraires à la raison. Il est donc tenté de céder aux vertiges du cosmopolitisme, de se considérer comme un « citoyen du monde » en s’exonérant des devoirs et des traditions de la cité, quand il refuse que la philosophie soit ancilla theologiae, servante de la théologie, et quand il ne veut pas reconnaître, avec Edmund Burke, qu’il y a des préjugés légitimes et que la raison livrée à elle-même devient folle si elle travestit ses postulats pour en faire de fallacieuses évidences.

Le vertige de la raison propre à la philosophie, depuis qu’elle s’est séparée de la religion chez les Grecs de l’Ionie, sujets de l’empire perse achéménide au VIe av. J.-C., peut conduire à la gnose. Mot qui vient du grec gnôsis, connaissance, employé ici de manière inhabituelle sans génitif, non pas connaissance de quelque chose, mais connaissance en soi, pour désigner un savoir absolu, dont la possession serait la condition nécessaire et suffisante pour accéder au salut, et qui est opposé à pistis, la foi, laquelle implique la volonté d’accepter une croyance révélée. La gnose, née sous l’influence du zoroastrisme, mais détachée de celui-ci, a été l’aiguillon d’un courant philosophique qui a entretenu une aspiration récurrente au cosmopolitisme. Après les cathares, la France a connu les Frères du libre esprit, les Rose-Croix, enfin les hauts grades de la franc-maçonnerie, véhicules de la gnose dont il ne faut pas sous-estimer l’influence.

Les ténors de la subversion masquée

Le saint-simonisme, doctrine de Claude-Henri de Saint-Simon, est à l’origine du socialisme, mais il avait des aspects cosmopolites, puisque son fondateur réclamait la formation d’une fédération européenne et que, pour lui, le progrès de l’industrie devait avoir pour effet d’effacer les frontières entre les peuples. Son disciple Auguste Comte, fondateur du « positivisme », a voulu être le prophète d’une « religion de l’humanité », sans acception de peuple ou de nation. La « philanthropie » dont ils se réclamaient l’un et l’autre a servi ensuite d’étiquette commode, jusqu’à nos jours, pour travestir les idées cosmopolites sous le manteau de la compassion universelle.

Sont venus ensuite deux ténors de la subversion masquée, dont la qualité littéraire a fait croire à la qualité philosophique et dont la valeur intrinsèque est inversement proportionnelle à la réputation ; ce furent Frédéric Nietzsche et Henri Bergson, né Bereksohn, au demeurant fort différents l’un de l’autre. Le premier, Nietzsche, a professé paradoxalement, dans le fracas d’un discours grandiloquent et captieux sur la « volonté de puissance » et le « surhomme », un nihilisme radical qui conduisait à la négation de la tradition, de la religion et de toutes les valeurs. Le second, Bergson, a distillé les idées cosmopolites dans un discours superficiel et séduisant, anti-scientifique et sentimental, sur un imaginaire « élan vital », pour alimenter la propagande pacifiste et appeler à une « morale ouverte » (sic), en vue de la création d’une humanité nouvelle au sein de laquelle les anciens peuples se seraient noyés, ainsi qu’à une « société ouverte » régie par le droit naturel, débarrassée des traditions et dépourvue d’identité, afin d’en finir avec les sociétés particulières, ce qui a fourni un socle doctrinal à la création de la SDN (Société des nations) prévue par le président des États-Unis Woodrow Wilson dans ses « quatorze points », embryon de l’État mondial dont rêvent les cosmopolites, soi-disant « citoyens du monde ».

Progressisme et cosmopolitisme

La notion de progrès n’avait à l’origine pas le moindre rapport avec le cosmopolitisme. Le rêve de l’état de nature et l’apologie du bon sauvage s’y opposaient. La « révolution » réclamée par les cosmopolites devait donc trouver pour eux son sens premier, soit le retour à l’état originel, encore que celui-ci fût imaginaire et que ce retour fût utopique. Mais, au XIXe siècle, le progrès scientifique, technique, industriel et économique devint tel que seuls des esprits passéistes et bornés pouvaient encore en nier l’étendue et les avantages. On pourrait appeler justement « progressisme » la croyance naïve que le progrès matériel, conjugué à celui des connaissances, entraînerait nécessairement le progrès moral et spirituel de l’homme, celui des lettres et des arts, de la culture et de la civilisation. Ainsi défini, le progressisme n’a rien à voir avec la gauche en général ni avec le cosmopolitisme en particulier. Mais les forces idéologiques ont une stratégie et s’emploient à accaparer des thèmes porteurs pour séduire les masses. Le marxisme a donc inventé un « sens de l’histoire », déterminisme historique qui devait conduire inéluctablement à la victoire du communisme, à la société sans classes et au dépérissement de l’État. On sait ce qui est advenu. Les cosmopolites, à leur tour, se réclament de ce prétendu sens de l’histoire en lui donnant un aboutissement différent.

C’est ainsi que le progressisme est devenu synonyme de gauche, d’autant plus aisément qu’une bonne partie de la droite renâclait bêtement à reconnaître l’évidence et les bienfaits du progrès. Les réactionnaires ne sont pas tous républicains. Initialement, on a donc appelé « progressistes » les gens de gauche qui n’adhéraient pas ouvertement au communisme, mais qui en étaient proches, autrement dit les « compagnons de route ». Aujourd’hui, le progressisme est devenu un terme de propagande pour désigner la mouvance cosmopolite. L’argument sous-jacent est que le progrès moral de l’humanité qui doit nécessairement s’accomplir, malgré les résistances des hommes du passé qui constituent la droite et l’extrême droite, impliquerait l’effacement des traditions et des frontières, la consolidation d’un « État de droit » qui garantirait la « non-discrimination » comme faisant partie des « droits de l’homme, et la constitution d’une « gouvernance mondiale ».

De même que l’expression « citoyen du monde » est une subreption dans les termes, puisqu’on ne peut être citoyen que d’une cité, qu’il n’y a pas de cité sans frontières et que le monde n’est donc pas une cité, puisqu’il n’a pas de frontières, le projet utopique de « gouvernement mondial » ou d’« État mondial » est essentiellement négatif et vise en réalité à réduire à néant les États particuliers qui représentent une nation, homologue moderne de la cité antique, remplacés par un « État de droit » (Rechtsstaat) où le pouvoir est exercé par les juges et les techniciens, les hommes politiques étant cantonnés dans un rôle de figuration, sous la tutelle de la superstructure mondiale, qui dicte ses politiques et ses lois, par exemple avec l’OMS ou le GIEC.

Victoire métapolitique du cosmopolitisme

Ces idées avaient aussi continué leur chemin dans la philosophie du droit, avec le concept de Rechtsstaat, ou « État de droit », développé par les jurisconsultes allemands du XIXe siècle, qui, sous prétexte de protéger la liberté individuelle, évacuait la souveraineté nationale au profit du gouvernement des juges et d’une théocratie laïcisée sans frontières.

Mais encore, en lisière de la vie politique, avec l’« abolitionnisme » de Victor Schoelcher – lequel, au lieu d’une évolution calme et progressive vers la libération de tous, exigeait une rupture brutale qui a partout entraîné une catastrophe économique et sociale dont les esclaves affranchis ont été les premières victimes –, préfiguration du « mouvement des droits civiques » de Martin Luther King aux États-Unis et de la « révolution arc-en-ciel » de Nelson Mandela en Afrique du sud.

Et aussi dans la vie religieuse, avec la théologie moderniste d’Alfred Loisy, qui a ouvert une brèche dans l’autorité du Magistère et de la tradition en général, la théologie crypto-panthéiste de la « noosphère » et du « point Oméga » conçue par le père jésuite Pierre Teilhard de Chardin, puis le concile Vatican II (1965) et la réforme liturgique du pape Paul VI (1969), qui ont consacré le rejet de la tradition et la promotion du relativisme au sein de l’Église catholique au nom de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux.

Le mouvement pacifiste, bien qu’il fût instrumentalisé par les communistes, a lui aussi posé les bases de la future victoire métapolitique du cosmopolitisme, qui devait se substituer à l’« internationalisme » de Marx, lequel consacrait en réalité l’existence des nations, ainsi que Joseph Staline l’avait bien compris et comme l’avait montré la formation de l’URSS.

L’idéal de la « construction européenne » propagé par Richard Coudenhove-Kalergi et Jean Monnet a fortement contribué, après la seconde guerre mondiale, à miner le sentiment nationale et l’amour de la patrie, faisant ainsi le lit du cosmopolitisme. Aujourd’hui, l’Union européenne est devenue une machine à imposer l’ordre cosmopolite aux pays membres, comme l’a prouvé éloquemment la réaction des institutions européennes contre la loi hongroise qui interdit de faire de la propagande homosexuelle aux enfants.

Le facteur le plus important fut cependant le récit manichéen de l’histoire de la seconde guerre mondiale, présentée comme la victoire du Bien sur le Mal, avec la diabolisation d’Adolf Hitler, du racisme, du « nazisme » et du fascisme en général, complétée par l’amalgame de ces courants de la gauche révolutionnaire avec la droite ou l’extrême droite et l’institution de la religion de la Choah, religion officielle protégée aujourd’hui en France contre l’hérésie et le blasphème par la loi Gayssot (1990).

Révolution cosmopolite

Le cosmopolitisme a supplanté l’idéologie de Karl Marx, le marxisme, forme moderne du collectivisme, après la révolution de 1968, quand la gauche a basculé du second vers le premier. Ce bouleversement intellectuel et politique a été préparé par l’influence de la psychanalyse de Sigmund Freud, de l’anthropologie relativiste de Franz Boas, de la théorie pure du droit de Hans Kelsen, du structuralisme de Claude Lévi-Strauss.

Il a été préparé aussi par l’« individualisme méthodologique » de Joseph Schumpeter, héritier du nominalisme de Guillaume d’Ockham et qui, s’il n’est pas la simple évidence que la société est une collection d’individus, signifie que les phénomènes sociaux ne doivent pas être considérés en eux-mêmes, comme des structures ou des systèmes, ce qui peut s’appliquer à la rigueur dans certains domaines, notamment en économie, avec la théorie de l’équilibre général, mais qui ne saurait être étendu à tous, ainsi que l’existence de la linguistique comme discipline scientifique suffirait à le démontrer .

Il a été préparé encore par l’essor de courants sociaux comme le mouvement « hippie » ou le mouvement « New Age » (Nouvel Âge), par la vogue des spiritualités exotiques, par la montée en puissance de nouvelles thématiques comme l’autogestion et l’écologie.

Enfin, par des formes transitoires entre les deux pôles de la gauche, collectivisme et cosmopolitisme, comme le « socialisme autogestionnaire », de Josip Broz Tito à Edmond Maire et Benny Lévy, comme le « marxisme culturel » de l’école de Francfort, avec Max Horkheimer, Theodor Adorno, Herbert Marcuse et Jürgen Habermas, promoteur d’un « patriotisme constitutionnel » qui est la négation du patriotisme authentique, le « situationnisme » et le « conseillisme » de Guy Debord, ou comme l’« écologie sociale » et le « communalisme » de Murray Bookchin, comme l’écologisme « pastèque », vert à l’extérieur, rouge à l’intérieur, qui a permis la reconversion des marxistes extrémistes d’obédience trostkiste, orphelins de la « dictature du prolétariat »…

Le cosmopolitisme, idéologie dominante mondiale

Le cosmopolitisme est devenu l’idéologie dominante mondiale en intégrant notamment l’écologisme, le féminisme et l’homosexualisme comme des composantes de son système de pensée et en s’appuyant aujourd’hui philosophiquement sur l’existentialisme de Jean-Paul Sartre et sur le déconstructionnisme de Jacques Derrida, nouveaux Diogène qui, avec le renfort de quelques autres auteurs français comme Gilles Deleuze ou Michel Foucault, ont donné naissance aux États-Unis à la « French Theory » (Théorie Française), dont dérivent des formes radicalisées comme la « théorie du genre » de Judith Butler, la « Justice sociale critique », le « wokisme » (mouvement de l’éveil), la « cancel culture » (mouvance de l’anathème) et le « décolonialisme », diffusées et imposées non seulement par des universitaires, mais aussi par des groupes violents d’extrême gauche tels que les « Black Blocks », les « No Borders » (sans frontières) ou les « Antifas » (soi-disant antifascistes, alors qu’ils combattent la droite).

La doctrine de Sartre, pour laquelle « l’existence précède l’essence », a donné enfin au vieux cosmopolitisme de Diogène et Zénon la métaphysique dont il avait toujours manqué. En dotant l’individu d’une liberté inconditionnée, Jean-Paul Sartre allait à l’encontre de la doctrine de Karl Marx, pour qui « ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est au contraire leur être social qui détermine leur conscience ». Le philosophe marxiste George Lukács en a conclu à bon droit que l’existentialisme était incompatible avec le marxisme. Et, en effet, ils campent sur les deux versants opposés de l’utopie égalitaire.

Existentialisme et déconstructionnisme ont été appuyés par un foisonnement de théories adjacentes, qui aboutissent au cosmopolitisme par des voies diverses, telles que la « société ouverte » de Karl Popper, à cet égard disciple de Bergson, concept popularisé par George Soros, le « postmodernisme » de Jean-François Lyotard, le « convivialisme » d’Ivan Illich, le « principe de responsabilité » de Hans Jonas, l’« écologie profonde » d’Arne Næss, l’« hypothèse Gaïa » de James Lovelock, qui prend la Terre pour un être vivant, l’« égoïsme rationnel » d’Alissa Rosenbaum, dite Ayn Rand, papesse des « libertariens », qui rivalisait dans ce rôle avec Murray Rothbard, la « créolisation » d’Edouard Glissant chère à Jean-Luc Mélenchon, ou encore la « défense sociale nouvelle » de Marc Ancel, qui voulait rééduquer le criminel au lieu de le punir… et surtout la religion de la Shoah de Claude Lanzmann, qui fut lui-même proche de Jean-Paul Sartre et de son égérie Simone de Beauvoir, religion nouvelle qui surplombe le christianisme, religion du Golgotha, depuis que le pape Jean-Paul II a ordonné aux carmélites de déguerpir du camp d’Auschwitz pour aller prier ailleurs.

Le tout forme une constellation idéologique qui, en dépit de sa diversité apparente et de ses réelles contradictions internes, provient en dernière analyse d’une seule et même source, qui n’est autre que la pensée de Diogène le cynique et son idée centrale d’abolir les lois et traditions de la cité, en même temps que les frontières de toute nature. Le cosmopolitisme a beau être multiforme, il est un dans son essence. On peut écrire à son propos : au commencement était la parole de Diogène.

Pour autant, on ne doit pas sous-estimer les contradictions du cosmopolitisme et surtout celles de la mouvance idéologique qui en est issue. Elles résultent essentiellement du fait que la cible est l’homme occidental de race caucasoïde et de sexe masculin. Ainsi, premièrement, la sympathie de principe des « islamo-gauchistes » pour les immigrés mahométans leur fait accepter bien des pratiques, par exemple le voile imposé aux femmes, qui heurtent l’égalitarisme et le féminisme des cosmopolites orthodoxes. Deuxièmement, l’exaltation de la race, en fait essentiellement de la race congoïde, par haine des caucasoïdes, ou celle des minorités ethniques, qui se dressent contre la majorité de culture occidentale, sont contraires à la négation de l’identité individuelle ou collective qui est le fond de la pensée cosmopolite. Où l’on voit que la praxis de l’idéologie cosmopolite s’accorde mal avec sa théorie.

Conditions sociales et économiques de l’avènement du cosmopolitisme

Si le mouvement des idées n’est nullement réductible à celui des conditions sociales et économiques, il va de soi qu’il n’en est pas indépendant et surtout ques les idées ne peuvent agir en infusant dans les masses que lorsque les conditions en sont réunies. C’est pourquoi l’essor du cosmopolitisme à l’époque de la PRH a été pour ainsi dire sans effet avant le XIXe siècle et n’a connu sa consécration qu’après la révolution de 1968 en France et dans le monde. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la mondialisation qui est la cause du mondialisme en particulier ni du cosmopolitisme en général, la meilleure preuve en étant que l’essor des nationalismes a été postérieur aux grandes découvertes des Portugais et des Espagnols. C’est au contraire la proximité territoriale des races, peuples, ethnies ou communautés qui renforce le sentiment identitaire de chacune d’entre elles et peut conduire à des conflits sanglants, comme au Liban en 1975 ou en Yougoslavie en 1992.

Cependant, la poussée des idées cosmopolites dans la seconde moitié du XXe siècle a donné un résultat inédit : la formation de la superclasse mondiale (SCM), ainsi que l’a nommée Samuel Huntington. Cette classe sociale anationale est d’un type nouveau, bien que la « finance apatride et vagabonde » dont on parlait un siècle avant en ait été le germe. La mondialisation était nécessaire à la naissance de la SCM, mais c’est le cosmopolitisme qui lui a permis de se constituer et ici, contrairement aux fantasmes marxistes, c’est bien la « superstructure », le monde des idées, qui a changé la société, et non l’inverse. Ensuite, par un effet de rétroaction positive, la SCM est devenue le principal agent de la domination de l’idéologie cosmopolite. Son bras séculier est la superstructure mondiale, immense galaxie d’organisations dites abusivement « internationales » et de leurs satellites que sont les innombrables ONG, organisations « non gouvernementales ».

Dans chaque pays, la SCM est représentée par un groupe cosmopolite qui s’emploie à devenir oligarchie, c’est-à-dire à confisquer le pouvoir en lui conservant les apparences trompeuses de la démocratie. L’oligarchie cosmopolite tient les media par l’argent et impose sa doxa par l’endoctrinement des masses. Elle a de nombreux relais. Par exemple, sur le mode mineur, quantité de comiques, souvent talentueux, comme Guy Bedos, et de chanteurs de variétés, comme Serge Gainsbourg ou Michel Polnareff, qui l’étaient moins, ont vulgarisé les idées cosmopolites et n’ont pas peu contribué à l’aliénation des masses, qui est la condition de leur soumission à l’oligarchie.

Si l’on peut affirmer, en schématisant, que le libéralisme est l’idéologie pour ainsi dire « naturelle » des commerçants et des industriels, le cosmopolitisme est l’idéologie naturelle des financiers. Au départ, le face-à-face entre le prêteur et l’emprunteur est un échange personnel concret, mais la finance n’a cessé d’aller vers toujours plus d’abstraction : titrisation des dettes, dématérialisation des titres, actions au porteur des sociétés « anonymes », développement exponentiel des marchés financiers ; il est loin le temps où, dans la Bourse du Palais Brongniart, à Paris, les agents de change criaient : « Je prends ». D’ailleurs, il n’y a plus d’agents de change. Jean-Charles Naouri les a liquidés au nom du progrès. L’économie mondiale est devenue cet immense casino que dénonçait le grand économiste français Maurice Allais, prix Nobel de science économique.

Le paysan qui est propriétaire d’un champ, le rentier qui est propriétaire d’un immeuble, l’industriel qui est propriétaire d’une usine ou le commerçant qui est propriétaire d’un magasin ont un rapport avec un actif matériel bien localisé dans l’espace, dont ils tirent leur revenu. Le financier qui est propriétaire d’un actif immatériel pendant un laps de temps qui peut être inférieur à une seconde, dont la vie professionnelle est tournée vers la spéculation, ne trouve rien dans son métier qui l’attache à un lieu déterminé et encore moins à une patrie. Il parle anglais à longueur de temps et n’échange que par Internet avec des individus de tous pays et de toutes origines auxquels il est lié par une communauté d’intérêts. La finance est le centre névralgique de la superclasse mondiale.

Remarques

1. Le panorama du courant cosmopolite de Diogène à nos jours est si vaste qu’il peut sembler désespérant. On pourrait s’imaginer qu’il ne laisse pas de place dans le champ des idées occidentales pour une pensée anti-égalitaire, anticosmopolite, nationale, libérale et identitaire. Ce serait une lourde erreur. D’abord, bien sûr, parce que le christianisme occidental, hormis des hérésies marginales, est la religion de l’Incarnation et que son universalisme est résolument anticosmopolite. De ce fait, l’importance pratique du cosmopolitisme a toujours été en Occident, avant le XXe siècle, en proportion inverse de la place impressionnante qu’il avait acquis dans la théorie.

De plus, il va sans dire que Michel de Montaigne ou François Rabelais, que l’université a porté aux nues, sont pourtant fort inférieurs à tous égards à Blaise Pascal, à Jean Racine et aux autres grand auteurs classiques du siècle suivant, qui ont fait un bien meilleur usage de la culture antique. Au XIXe siècle, non seulement la tentative de Victor Hugo de rivaliser avec Racine ou Corneille a été un fiasco, mais, pour ce qu’il est de la prose, il n’est pas non plus l’égal de ses contemporains Joseph de Maistre ou François-René de Chateaubriand.

Ensuite, l’on peut citer de nombreux penseurs importants qui se situent à l’opposé du cosmopolitisme et qui l’ont toujours emporté intellectuellement sur les promoteurs de celui-ci. Aux sept principaux philosophes qui ont défendu le cosmopolitisme ou qui lui ont au moins ouvert la voie, qui furent Diogène le cynique, Pélage de Bretagne, Guillaume d’Ockham, Baruch Spinoza, Emmanuel Kant, Frédéric Nietzsche et Jean-Paul Sartre, on peut opposer sept immenses penseurs qui ont affirmé la primauté de la volonté et montré la nature de l’identité : Aristote le Stagirite, saint Augustin d’Hippone, le bienheureux Jean Duns Scot, René Descartes, Guillaume Leibniz, Arthur Schopenhauer et Martin Heidegger.

Aux nombreux auteurs cosmopolites ou semi-cosmopolites cités ci-dessus, on peut opposer les sept maîtres à penser du national-libéralisme : Edmund Burke, Gustave Le Bon, Vilfredo Pareto, Carl Schmitt, Konrad Lorenz, Friedrich-August von Hayek et Julien Freund. On pourrait allonger la liste en ajoutant notamment Hippolyte Taine et Maurice Barrès, autres penseurs considérables.

En outre, les progrès de la science, en dépit des contre-feux allumés par le lyssenkisme et la pseudo-science, ont fait définitivement justice des mythes, des illusions et des mensonges qui sont inhérents à l’égalitarisme de la gauche sous toutes ses formes et au cosmopolitisme en particulier. Ils ont démontré que l’égalité n’était pas dans la nature, que l’identité de l’homme et celle de la société découlaient de leur fonds génétique et que la culture des nations occidentales avait une lointaine origine indo-européenne. Dans le domaine de la biologie, à la liste des glorieux anciens que furent Carl von Linné, Jean-Baptiste de Lamarck, Alfred Wallace, Charles Darwin, Grégoire Mendel, Hugo De Vries, Ronald Fisher…, on ajoutera d’autres noms fameux : Konrad Lorenz, Cyril Darlington, Carleton Coon, Jacques Monod, James Watson, Irenäus Eibl-Eibesfeldt, Edward Wilson, Richard Dawkins… Dans le domaine de la psychologie, on citera Cyril Burt, William Shockley, Hans Eysenck, Pierre Debray-Ritzen, Arthur Jensen, Richard Lynn, John Philippe Rushton… Pour les études indo-européennes et l’histoire des religions, Georges Dumézil, André Dupont-Sommer, Geo Windengren, Jacques Duchesne-Guillemin, Marija Gimbutas, Jean Haudry…

2. Il est regrettable que la plupart des gens de la droite nationale ou populiste s’abstiennent encore d’appeler par son nom le cosmopolitisme qu’ils combattent, soit qu’ils ignorent le nom, soit qu’ils l’évitent. Ils disent à la place mondialisme, multiculturalisme, progressisme, droits-de-l’hommisme, libéralisme libertaire, ultra-libéralisme (sic) et plus récemment wokisme… ; c’est un festival d’approximations ou de contresens. Cette inintelligence du phénomène cosmopolite a de graves conséquences politiques, surtout en France, où les deux pôles de la gauche sont représentées par deux formations opposées, parrainées en 2022, l’une par Jean-Luc Mélenchon, plutôt collectiviste, l’autre par Emmanuel Macron, parfaitement cosmopolite. En réservant le nom de gauche à la première, ou en prétendant que le clivage droite-gauche a disparu, on méconnaît le fait que celui-ci s’est simplement métamorphosé et l’on risque de se fourvoyer dans de mauvaises stratégies politiques.

Il est vrai que les cosmopolites ont rarement la franchise de combattre sous leur bannière. Ils préfèrent presque toujours se réclamer de formules incapacitantes, comme l’antiracisme, la diversité, le vivre-ensemble, les droits de l’homme, le refus de l’exclusion, l’inclusion, la non-discrimination… Il y a quand même eu de notables exceptions. Jacques Derrida a signé un manifeste sans ambiguïtés : « Cosmopolites de tous les pays, encore un effort ! » ; Guy Scarpetta, un « Éloge du cosmopolitisme » ; Ulrich Beck, dans « Qu’est-ce que le cosmopolitisme ? », a fait l’apologie dudit concept, en se réclamant de Kant et de sa dissertation Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique. Bernard-Henri Lévy et Daniel Cohn-Bendit se sont eux aussi ouvertement réclamés du cosmopolitisme.

Il est pourtant nécessaire de désigner l’ennemi par son nom. Si l’on parle de « l’idéologie arc-en-ciel » ou de la « révolution arc-en-ciel » avec Martin Peltier, on manque de mot pour désigner ses partisans, on emprunte au vocabulaire de l’ennemi une expression valorisante, et surtout on présente ladite idéologie comme un phénomène moderne, en coupant, si l’on ose dire, le cosmopolitisme de ses racines. Si l’on parle de « mondialisme », on oublie la moitié de l’idéologie cosmopolitique, qui est également nihiliste, s’attaquant tout autant aux frontières intérieures et morales entre les valeurs et les anti-valeurs qu’aux frontières extérieures et physiques entre les peuples.

Beaucoup n’osent pas dénoncer le cosmopolitisme par crainte d’être traités d’« antisémites ». Sur le fond, cet amalgame n’est pas sérieux. Diogène n’était pas juif et les Israélites n’ont joué aucun rôle, à l’exception notable de Spinoza, dans la diffusion des idées cosmopolites avant le XIXe siècle. Certes, aujourd’hui, de nombreux Juifs défendent ces idées et plusieurs s’en réclament ouvertement, on l’a vu, comme Bernard-Henri Lévy ou Daniel Cohn-Bendit, oubliant en général de les appliquer au cas du sionisme, le nationalisme israélien. Mais cela ne change rien au fait que le cosmopolitisme n’a strictement rien à voir dans son principe avec la haine envers les Juifs. Et quel que soit le rôle incontestable que jouent aujourd’hui de nombreux Israélites, comme George Soros, dans la promotion des idées cosmopolites, il ne faut pas oublier que le sionisme est un nationalisme et qu’il est donc intrinsèquement anticosmopolite.

L’opposition entre les deux pôles antagonistes de la gauche est profonde. L’internationalisme de Marx n’est pas un cosmopolitisme. Joseph Staline, son fidèle disciple, a écrit en 1913 un livre intitulé « Le marxisme et la question nationale » qu’un nationaliste pourrait presque signer. Et, s’il a combattu le cosmopolitisme, ce n’était nullement par hostilité aux Juifs ou « antisémitisme », mais bien parce que le marxisme, étant collectiviste, était nécessairement anticosmopolite et en outre, concrètement, qu’il ne pouvait pas accepter que des Juifs soviétiques entretinssent une double allégeance après la création de l’Etat d’Israël en 1948.

Le prétendu « antisémitisme » de Staline est un bobard forgé par les trotskystes, qui étaient presque tous juifs comme Trotsky lui-même et qui ont donc voulu se présenter comme des victimes de cet antisémitisme imaginaire. La meilleure preuve, c’est qu’à la mort de Staline en 1953 son bras droit n’était autre que le Juif Lazare Kaganovitch, qui a continué, jusqu’à sa mise à l’écart avec le « groupe anti-parti », à défendre la mémoire de l’ancien Vojd contre Khrouchtchev. Quant au « complot des blouses blanches », neuf médecins, dont six Juifs, qui ont été accusés de vouloir empoisonner les dignitaires du Kremlin, affaire qui est censée démontrer l’antisémitisme de Staline, il suffit de remarquer qu’elle a éclaté en 1953 quelques semaines seulement avant la mort du maître de l’URSS, ce qui veut dire que celui-ci et ses collaborateurs étaient soignés par des Juifs jusqu’à cette date et qu’il ne serait donc devenu « antisémite » qu’in extremis. Ce n’est pas sérieux.

Outre l’influence des trotskystes dans le monde occidental, la fortune de ce bobard a une triple raison. En premier lieu, au cours de la guerre froide, il a alimenté la propagande anticommuniste des Américains et de leurs alliés. En deuxième lieu, lorsqu’Alexandre Soljénitsyne a fait découvrir aux Occidentaux l’horreur du Goulag, la propagande judéo-israélienne a voulu occulter le fait que les cadres et dirigeants de l’appareil répressif de la patrie du communisme, y compris le système concentrationnaire, étaient des Juifs à 90%, et que le Slavocide, qui avait fait dix-huit millions de morts – trois fois six millions – entre 1917 et 1953 parmi les Russes, Biélorusses et Ukrainiens, avait donc été perpétré principalement par des Juifs ; elle a réussi, par ce tour de bonneteau, à présenter les coupables comme des victimes. En troisième lieu, dès lors que Staline se rapprochait du « mal absolu » qu’avait incarné Adolf Hitler, lequel avait exterminé six millions de Juifs, et même qu’il le dépassait quant au nombre de victimes, il fallait à tout prix en faire un antisémite, pour que l’antisémitisme restât l’expression du mal absolu, ce qui est le premier dogme de la religion de la Choah.

Dès lors que la doxa enseigne que l’anti-cosmopolitisme de Staline n’était qu’un faux-semblant pour dissimuler son antisémitisme, l’équation est posée entre les deux notions : tout anticosmopolite est antisémite, tout antisémite est anticosmopolite. Voilà pourquoi la plupart des hommes droite de n’osent pas appeler le cosmopolitisme par son nom, tant ils ont peur de se voir affubler l’étiquette infamante qui ramène aux « heures les plus sombres de notre histoire » par la reductio ad Hitlerum

3. La philosophie stoïcienne de l’empire romain avait une fonction parallèle à celle qu’aura plus tard la religion musulmane de l’empire du califat. L’islam est un universalisme sans incarnation à vocation égalitaire qui veut, lui aussi, abolir les frontières entre les peuples et les ethnies. C’est une orthopraxie et non une orthodoxie, ce qui signifie que le pieux musulman doit avant tout obéir aux commandements de la charia, la loi islamique, plutôt qu’adhérer à une foi. En Algérie, les militants du FIS (Front islamique du salut) ont défilé en 1991 en clamant en anglais : « Islam is a way of life » (l’islam est un mode de vie). Et non une foi, donc. On pourrait être tenté de qualifier l’islam de « cosmopolitisme puritain », ce qui serait abusif et, à vrai dire, une contradictio in adjecto, car, si l’islam se rapproche du cosmopolitisme, il ne saurait se confondre avec lui dès lors qu’il repose sur une révélation, celle contenue dans le Coran, parole de Dieu, et dans les dits du prophète, la Sunna, et que s’ajoute à cela l’autorité de l’ijma, du consensus des oulémas pour les sunnites, de celle des ayatollahs, pour les chiites, alors que, dans le cosmopolitisme, l’homme est livré à lui-même, privé de la religion, de la révélation et de la tradition. L’islam efface seulement les frontières extérieures des peuples, qu’il voudrait tous rassembler au sein du Dar-el-Islam, mais non les frontières intérieures de la société entre les valeurs et les anti-valeurs, puisqu’il fait peser au contraire sur ses adeptes le poids d’une morale intransigeante, islam voulant dire « soumission » en arabe, la langue du Coran, qui est celle d’Allah.

A lire : Pierre Milloz, Le cosmopolitisme ou la France – l’idéologie cosmopolite, voilà l’ennemi (Godefroy de Bouillon, 2011).

Ce compendium doctrinal des nationaux-libéraux a été publié pour la première fois le 18 février 2022. Publication en ligne ici-même sur le site https://lesquenfr .

Procès en communautarisme : Zemmour est un Français de papier

Éric Zemmour, qui se qualifie lui-même de « petit juif berbère », est un immigré juif algérien qui n’a pas une goutte de sang français. Son nom signifie « olive » – et non « olivier », comme il voudrait le faire croire – en tamazight, langue des Berbères. Pour autant, en dépit d’un physique typé – cheveux frisés, teint bistre, c’est lui-même qui le dit – et d’une voix chuintante, il semble parfaitement assimilé. Ne proclame-t-il pas son amour de la France ? Ne fait-il pas sans cesse référence à la culture et à l’histoire de la France ? Mais une analyse objective du personnage, sans complaisance ni parti pris, démontre qu’il est en réalité archi-communautariste et donc qu’il n’est assimilé qu’en apparence à la communauté nationale française.

1. La farce de l’assimilation selon Zemmour

Zemmour a beau se présenter comme un grand patriote, il montre parfois le bout de l’oreille, si l’on ose dire. « Juif à la maison, Français dans la rue », a-t-il déclaré (Mélancolie française, p. 220). Telle est, selon lui, la définition de l’assimilation pour les Juifs… Autrement dit : « Juif en réalité, Français en apparence ». Français pour la galerie.

On voudrait nous faire accroire que la formule signifierait simplement que les Israélites réserveraient leur religion à l’espace privé. Plaisanterie. Demandez au CRIF ou à la LICRA si la politique ne les concerne pas… En fait, quand on oppose « Juif » à « Français », on refuse l’assimilation, puisque l’on demande au Juif de cesser d’être ou plutôt de cesser de faire semblant d’être Français quand il rentre chez lui. Nul ne s’est jamais prétendu « catholique à la maison, Français dans la rue » ! Donc, Zemmour et ceux qui partagent sa conception captieuse de l’assimilation sont des Juifs français et non des Français juifs, des individus de nationalité française, juridiquement français, qui vivent entre eux, en communauté, et qui ne se considèrent pas comme des Français dans leur for intérieur, quelle que soit l’apparence qu’ils s’appliquent à donner à l’extérieur de leur communauté.

D’ailleurs, si Zemmour a repris à son compte, apparemment pour des raisons électoralistes, la notion d’assimilation, il vaut la peine de souligner que ce sont des intellectuels juifs qui ont lancé le concept équivoque d’« intégration » pour qu’il ne soit justement plus demandé aux Israélites de s’assimiler et donc de dissoudre leur communauté ethnico-religieuse dans la communauté nationale. Ils ont ainsi théorisé et préparé la transformation de la nation en société multiculturelle et multicommunautaire, en s’employant à la livrer à l’immigration de masses qui sont inassimilables en raison de leur race ou de leur religion.

Pour ce qui le concerne en particulier, Zemmour n’a pas craint de préciser : « Éric à l’état civil, Moïse à la synagogue ». On est en droit de penser que pour lui la synagogue compte plus que l’état civil.

Si Zemmour vante l’assimilation, il adopte le mot, mais non la chose. Selon lui, il n’y aurait qu’à changer de prénom pour devenir un bon Français ; il suffirait par exemple que Hapsatou Sy devînt Corinne… En réalité, quand on veut s’assimiler, ou du moins faire semblant, c’est le nom que l’on change plutôt que le prénom. Bornstein est devenu Borne. Olivenstein est devenu Olivennes. Minkowski est devenu Minc. Melenchón est devenu Mélenchon par glissement de l’accent aigu de la dernière à la première syllabe, et Úbeda a fait de même pour devenir Ubéda. On l’a dit, Zemmour veut dire « olive » en tamazight, mais il n’a pas éprouvé le besoin de traduire son nom.

Pourtant, ce nom aurait pu le gêner, quand on pense à la fameuse « bande à Zemmour » qui a écumé les bas-quartiers de Paris : « S’il y a bien une famille qui a régné sur la capitale entre 1965 et 1983, ce sont les Zemmour. Ils sévissaient à l’époque au Faubourg-Montmartre, le quartier des Juifs pieds-noirs. Les cinq frères Zemmour ont eu un destin aussi mouvementé que tragique : arrivés d’Algérie à la fin des années 50, la prostitution était leur fer de lance : bars à prostituées, hôtels de passe et cabarets sont leurs QG. Pas seulement en France d’ailleurs, puisque leur réseau s’étendait à l’Allemagne, la Belgique et Israël. Rien qu’en région parisienne, on a recensé jusqu’à 257 collaborateurs » (Manon Merrien-Joly, « La famille des Zemmour et le proxénétisme », https://www.lebonbon.fr/, 2017).

L’assimilation, c’est le contraire du communautarisme. Pour être assimilé, un immigré, autrement dit un allogène, doit rejeter le communautarisme et se mêler aux Français de sang au lieu de rester à part avec ceux qui ont la même origine que lui. Il faut donc qu’il parle français et qu’il ne pratique pas une religion l’excluant de la communauté nationale telle que le judaïsme ou l’islam : Zemmour respecte bien la première condition, mais non la seconde.

Les Juifs sont des immigrés comme les autres, tout en étant particulièrement rebelles à l’assimilation en raison de leur religion. Expulsés de France en 1394, les Juifs ou Israélites n’étaient que quelques milliers en 1789, lorsqu’ils ont été émancipés (Alsace, Avignon et Comtat Venaissin, Marranes du Sud-Ouest). Ils ont immigré au XIXe et plus encore au XXe siècle, sans parvenir tous à s’assimiler, loin de là, étant, dans ce cas – et seulement dans ce cas –, des Juifs français plutôt que des Français juifs, tenus alors par leur choix personnel et en vertu de leur religion raciste à l’écart de la nation française pour former une communauté séparée, un corps étranger, avec la bénédiction de Napoléon, qui a institué le consistoire israélite. En outre, les Juifs, lorsqu’ils ne sont pas assimilés, font souvent allégeance à un autre pays que la France depuis la fondation de l’État d’Israël en 1948. Si Zemmour ne se dit pas ouvertement sioniste, il porte au pinacle l’État d’Israël en le donnant en exemple à la France.

Le communautarisme est contraire aux principes de la république et incompatible avec l’assimilation.

2. Fidélité aux origines

Zemmour est fidèle à ses origines juives, ce que l’on ne saurait lui reprocher s’il ne voulait pas se faire passer pour ce qu’il n’est pas, un Français juif bien assimilé. Eric Zemmour est le fils de Roger Haïm Zemmour et de Lucette Lévy, le petit-fils de Liaou Léon Zemmour, de Messouka Assoun, de Léon Lévy et d’Ourida Atlan, descendant des familles Aouizerate, Attali, Achour, et Satoun. Tous ses ancêtres étaient juifs.

Zemmour est marié à Mylène Chichportich, juive comme lui, descendante des familles Sellem, Guedj et Nedjar. Importante dynastie à laquelle appartient Serge Nedjar, directeur de la chaîne de télévision CNews où officiait Eric Zemmour. Le critère séfarade est incontournable pour Zemmour puisque, sans avoir divorcé, il est maintenant en couple avec la jeune Sarah Knafo, dont il a fait sa directrice de campagne.

Zemmour est un Israélite de stricte observance, ce qui peut étonner, puisqu’il a déclaré qu’il ne croyait pas en Dieu. Pourtant, il fréquente assidûment la synagogue de la rue Saint-Lazare à Paris, dirigée par des disciples du rabbin extrémiste Meir Kahane. Chez lui, il respecte rigoureusement les prescriptions tatillonnes du judaïsme, et il mange kascher ; il a donc deux frigidaires et deux services de table pour ne pas mélanger le lait et la viande.

Selon Olivier Pardo, son avocat, « Éric est très traditionaliste, il fait le shabbat, ses enfants ont célébré leur bar-mitsva ». Éduqué dans la tradition juive, Éric Zemmour dit cependant au Point, en 2014, ne pas croire en Dieu, bien qu’il suive rigoureusement les rites du judaïsme. Le journaliste Étienne Girard précise qu’il fait la prière du shabbat avec son épouse et ses enfants. Il lit un passage de la Torah, en début de repas et il ne répond pas aux SMS le vendredi à la nuit tombée, car il respecte l’interdit de l’utilisation des appareils électroniques. Enfin, le samedi, tout au moins jusqu’au décès de son père en 2013, Éric le rejoint régulièrement à la synagogue, rue Vauquelin (cf. Étienne Girard, Le radicalisé, enquête sur Éric Zemmour, Seuil, 2021).

Sa pratique religieuse, qui n’a rien à voir avec la foi, est donc uniquement la marque de son appartenance à une communauté, de son communautarisme.

Zemmour ne rejette pas le Talmud, le livre sacré propre aux Juifs actuels, qui tient les non-Juifs pour des bêtes (Talmud, Keritot 6b, Yebamot 61a, « Vous êtes des hommes, tandis que les non-Juifs ne sont pas des hommes. »). Ni la Cabale, qui définit les Juifs comme des étincelles de la Divinité (Chékinah) dispersées au milieu du fumier des « Goyim » (pluriel du mot hébreu « Goy », terme de mépris pour désigner les non-Juifs). Encore moins, évidemment, la théorie raciste du peuple élu, commune à la Bible hébraïque, au Talmud et à la Cabale. Zemmour n’a donc pas élevé la moindre critique contre les affirmations scandaleuses du grand-rabbin d’Israël Ovadia Yosef (1920-2013), pour qui les non-Juifs n’étaient nés que pour servir les Juifs (sic).

Le judaïsme (pharisaïque, talmudique, rabbinique) que pratique Zemmour est une religion orientale, isomorphe de l’islam et qui est incompatible avec l’identité nationale de la France autant qu’avec la civilisation occidentale. L’islam est un judaïsme universaliste, le judaïsme est un islam raciste. S’il est absurde de parler de « judéo-christianisme », il y a en revanche un judéo-islamisme, car l’islam est issu d’une hérésie du judaïsme pharisaïque, religion de Zemmour.

Cependant, il ne fait pas de doute que de nombreux Israélites français sont parfaitement assimilés, non seulement en apparence, mais dans la réalité. Un Français juif est un Français comme les autres, il est assimilé, pourvu qu’il rejette le Talmud, lequel tient les non-Juifs pour des bêtes, qu’il n’appartienne à aucune autre communauté que la communauté nationale française, enfin que la sympathie qu’il a tout à fait le droit d’avoir pour Israël ne l’entraîne pas à faire allégeance à un État étranger et à avoir une double nationalité.

3. Préférence communautaire

Zemmour, qui n’a que des ancêtres juifs, qui est marié à une juive et qui est en couple avec une autre, s’est entouré de Juifs pour sa campagne. Dans un article du Figaro du 1er décembre 2021, intitulé « Les quatre mousquetaires du candidat », on apprend que les quatre principaux collaborateurs de Zemmour sont Sarah Knafo, Julien Madar, Jonathan Nadler et Olivier Ubéda. On mettra à part ce dernier, organisateur des réunions publiques, qui n’est qu’un prestataire, au demeurant de grande qualité, si l’on en juge par le succès de ces réunions. Les trois autres sont juifs comme Zemmour lui-même. Sarah Knafo, on l’a vu, est sa directrice de campagne. Les deux autres, qui sont passés par Rothschild, banque juive, sont chargés, l’un de la levée des fonds, l’autre de la préparation du programme. Les personnalités politiques qui ont rejoint Zemmour ne font pas partie de ce cercle rapproché.

Dans son émission de CNews, Zemmour invitait 50% de Juifs : Jacques Attali, Bernard-Henri Lévy, Daniel Cohn-Bendit, Julien Dray, Alain Finkielkraut, etc. – ils sont venus, ils sont tous là…

Il y a 1% de Juifs dans la population. Or, Zemmour cite d’autres Juifs à tout bout de champ. Dans le livre qu’il a publié en septembre 2021 pour préparer sa candidature à l’élection présidentielle d’avril 2022, La France n’a pas dit son dernier mot, on en compte environ soixante-dix. Aussi fastidieux que cela puisse paraître, il est bon d’en dresser la liste pour les besoins de la démonstration, dans l’ordre où ils apparaissent dans le livre :

Daniel Cohn-Bendit, Jacques Attali, Michel de Montaigne, Maurice Druon, Dominique Strauss-Kahn, Thomas Bauder, Serge Nedjar, Régis Debray, Francis Huster, Marcel Proust, Rothschild (la famille de banquiers), Rosa Luxembourg (sic), Gérard Oury, Michel Polac, Julien Dray, Philippe Séguin (fils naturel d’Albert Hayat), Alain Minc, Michel Slitinsky, Alice Slitinsky, Serge Klarsfeld, Arno Klarsfeld, Joseph Kessel, Michel Debré, Bernard Kouchner, Sylvain Gougenheim, Claude Lévi-Strauss, Albert Cohen, Léon Blum, Laurent Fabius, Raymond Aron, Roger Karoutchi, Jean-Pierre Elkabbach, George Soros, Alain Jacubowicz, Jean-François Copé, Henry Kissinger, Karl Marx, Pierre Bellanger, André Suarès, Roman Polanski, Anne Gravoin, Simone Weil (avec W), Lise Toubon (née Weiler), Leonard Zelig, Michel Drucker, Daniela Lumbroso, Éric Ghebali, Georges Wolinski, Patrick Kron, Charles Denner, Simone Veil (avec V), Emmanuel Todd, Cédric Lewandowski, Bob Dylan, Allan Bloom, Jean Ferrat, Anne Sinclair, Gilles-William Goldnadel, Franz-Olivier Giesbert, Romain Gary, les Marx Brothers (Groucho, Harpo, Chico, Gummo et Zeppo Marx), François Samuelson, Primo Levi, Alfred Dreyfus, Mathieu Kassovitz, sans oublier évidemment Éric Zemmour lui-même, son épouse, née Mylène Chichportich, et leurs trois enfants.

Certains de ses congénères sont cités plusieurs fois et certains sont couverts de dithyrambes. Le cinéaste Gérard Oury a droit à cinq pages élogieuses (pp. 37 à 41). Il est pourtant difficile d’être plus antifrançais qu’Oury, de son vrai nom Tannenbaum. Dans Rabbi Jacob, tous les Français sont odieux ou nuls ou grotesques, ou tout cela à la fois, sauf la jeune mariée qui devait épouser une fin de race et qui, en conclusion du film, s’envole avec un Arabe. Tout un symbole. Inutile de préciser que tous les Juifs sont irréprochables, gentils, compatissants, ouverts, sans reproche. On sait que le rire est une arme de subversion. Oury s’en est servi contre la France sous les applaudissements de Zemmour.

Claude Lévi-Strauss était pour Zemmour un « grand anthropologue » (p. 67), et il a droit à cinq pages (pp. 101 à 106). C’est un « géant de la pensée », le « père du structuralisme » et il avait un « prestige immense ».

Sylvain Gougenheim a droit à quatre pages (pp. 79 à 82). C’est un « géant du monde intellectuel », « grand connaisseur des croisades et spécialiste mondial de l’ordre teutonique ».

Maurice Druon est, pour Zemmour, « un des plus grands auteurs français ».

Zemmour est plein d’indulgence pour les vices de ses congénères. On verra ci-dessous avec quelle ardeur il défend Dominique Strauss-Kahn. Quand Zemmour parle de Michel Polac, il se garde de rappeler que celui-ci était un pédophile, regrettant « le mal mortel qui emporterait le glorieux, mais fatigué, Michel Polac » (p. 42). Idem pour Roman Polanski, qui a fui les Etats-Unis pour cause de pédophilie, mais qui pour Zemmour est avant tout un « grand cinéaste » (p. 170). Zemmour décrit complaisamment Pierre Bellanger, avec qui il a déjeuné en 2011, comme un « amateur de jolies jeunes femmes » (p. 143), alors que celui-ci avait été condamné en 2008, en première instance, à quatre ans de prison dont un an ferme, pour corruption de mineure, peine ramenée en 2010 par la cour d’appel à trois ans avec sursis. Bellanger avait « dévoyé » sa victime de dix-sept ans, encore vierge, en l’initiant « à diverses formes de sexualité, notamment de groupe, homosexuelle ou sado-masochiste, y compris avec la participation de sa sœur aînée », selon les termes du tribunal.

S’il se garde le plus souvent de mentionner les origines de ses congénères qu’il a cités, il revient en revanche fréquemment sur sa propre judéité et sur la question juive en général.

4. La femme comme butin

Dans La France n’a pas dit son dernier mot, Zemmour prend fait et cause pour les prédateurs sexuels. Le sujet le préoccupe visiblement, puisqu’il y revient à six reprises, du début de son livre, page 10, jusqu’à la fin, page 329. Or, nous allons le voir, ce n’est pas du tout anecdotique, c’est en réalité une question de civilisation.

« Ce qu’on considérait naguère avec horreur comme d’odieuses habitudes américaines était entré dans la culture française. Le retentissement de l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn avait été un détonateur. On avait alors reproché aux journalistes français d’avoir caché le libertinage de l’ancien ministre des finances. Ce qui était à leur honneur était devenu leur honte » (p. 19).

On remarquera au passage l’amalgame entre le viol et le libertinage.

Et encore, toujours à propos de l’affaire du Sofitel :

« Cette ridicule affaire ancillaire nous ramenait à Karl Marx, qui, lui, avait engrossé la bonne. Autre temps, autres mœurs. J’y vois la confirmation de cette “féminisation de la société” contre laquelle je m’étais élevé dans un de mes livres… Dans une société traditionnelle, l’appétit sexuel des hommes va de pair avec le pouvoir ; les femmes sont le but et le butin de tout homme doué qui aspire à s’élever dans la société (sic). Les femmes le reconnaissent, l’élisent, le chérissent. » (p. 138).

Il n’est pas certain que toutes les femmes soient ravies d’être tenues pour le « butin » du sieur Zemmour, qui se considère apparemment lui-même comme l’archétype de « tout homme doué qui aspire à s’élever dans la société ». Mais il y a mieux, et on le trouve à la page suivante :

« DSK, menottes derrière le dos entre deux cops [flics] new-yorkais, marchant tête baissée, c’est un renversement de mille ans de culture royale et patriarcale française (sic !). C’est une castration de tous les hommes français. Le séducteur est devenu un violeur, le conquérant un coupable » (p. 139).

On n’est plus dans l’anecdote. Zemmour révèle ici sa véritable identité. Car c’est la courtoisie, laquelle a mis la femme sur un piédestal, qui a fait l’identité de la France depuis mille ans.

La place éminente qu’a toujours occupée la femme dans les sociétés occidentales est la marque la plus sûre de la grandeur de notre civilisation. On n’a pas attendu en France la révolution de l’égalitarisme et les revendications du féminisme pour reconnaître au sexe faible bien des titres de supériorité sur l’homme (au sens du latin vir). Et cela conférait à la femme de justes privilèges. La galanterie est déjà un beau mot, en dépit d’une certaine équivoque, mais la courtoisie, dont les codes ont été forgés à l’apogée du moyen âge, a une tout autre portée. Or, la courtoisie ne se conçoit pas sans la femme ; elle n’existe à vrai dire que par et pour la femme, car c’est celle-ci qui l’inspire. C’est grâce à la courtoisie, en raison donc de ces principes que la femme a su imposer à l’homme pour qu’il se civilisât en dominant ses instincts, que nous pouvons espérer échapper à un monde de brutes.

La courtoisie n’a de sens que dans une société dont la femme est reine. Mais, pour Zemmour, immigré algérien qui n’a pas une goutte de sang français, c’est un prédateur sexuel, un satyre, un pervers échangiste, du reste d’origine immigrée comme lui, qui est devenu le symbole de la France française. Zemmour révèle ici malgré lui à quel point il est étranger à la France dans son essence.

Même le prédicateur musulman Tariq Ramadan a droit à la faveur de Zemmour :

« Je demeure convaincu que Tariq Ramadan est tombé dans un piège. Les jeunes femmes qui l’accusent expliquent qu’elles ne peuvent se détacher de lui… C’est cette fameuse notion “d’emprise”, dernière trouvaille des féministes pour criminaliser l’homme bourreau éternel, sans se rendre compte, dans leur hargne vindicative, que leur définition de “l’emprise” et de ses effets pervers ressemble comme une sœur à ce qu’on appelait jadis “les affres de l’amour”. » Et Zemmour de présenter le pauvre Ramadan comme une « victime » du journaliste qui l’interrogeait à sa sortie de prison (p. 148).

Dans un article de Marianne.net du 28 septembre 2021 intitulé « Ces passages extrêmement graves à propos de DSK et de Tarik Ramadan dans le livre d’Éric Zemmour », Malika Sorel-Sutter rapporte qu’en décembre 2018 Le Journal du dimanche « révélait l’existence de chaleureux messages échangés entre Éric Zemmour et Tariq Ramadan », qui se concluaient par des « Amitiés » et des « Embrassades », ajoutant que Zemmour, pour s’en expliquer, avait évoqué une simple « cordialité orientale » (sic).

La vision de la femme oppose nettement l’Orient à l’Occident. Choc des civilisations ! (Ce sont des notions culturelles et non géographiques. La civilisation dite « orientale » s’étend de Kaboul à Casablanca. Elle englobe donc l’Afrique du nord, autrement dit le Maghreb, bien que ce mot signifie « Occident » en arabe.) Le voile islamique et les autres règles vestimentaires imposées aux Juives comme aux musulmanes en sont une manifestation éloquente.

Dans la civilisation orientale, la femme est une proie pour l’homme, un « butin », comme dit Zemmour. Dans l’Occident chrétien, au contraire, la femme est une déesse à laquelle on adresse des poèmes qui ressemblent à des prières. Pour un Occidental de bonne souche, la femme est la merveille de la création et la preuve de l’existence de Dieu. Eric Zemmour, quant à lui, est aux antipodes de cette conception de la femme. Zemmour est oriental de part en part, à l’instar de Strauss-Kahn (Juif achkénaze, donc d’origine turque) ou de Tariq Ramadan (musulman arabe d’origine égyptienne). Ce sont en quelque sorte ses doubles, en toute « solidarité orientale ». Zemmour n’est pas assimilé, il ne fait que semblant de l’être. Le mépris de Zemmour pour la femme, qui n’est pour lui qu’un « butin », prouve qu’il est un corps étranger à la France, nation d’Occident.

5. Rejet de la France

Il y a une immense différence entre le discours électoral de Zemmour et le contenu des livres qu’il a signés. Dans Mélancolie française, il affirme effrontément que notre pauvre pays a toujours tout raté, qu’il voulait être un empire, mais qu’il n’a pu être qu’une misérable nation. On passera sur l’absurdité et la prétention de la thèse pour ne retenir que sa volonté d’abaisser la France et son incapacité à en comprendre la grandeur. Dans Destin français, il estime que la France n’aurait rien de mieux à faire pour sortir de sa prétendue nullité que de tenter de prendre pour modèle un petit État asiatique de création récente – nous avons nommé Israël.

Dans La France n’a pas dit son dernier mot, Zemmour s’est efforcé d’occulter le discours anti-français qu’il avait développé dans trois livres précédents, Mélancolie française, Le suicide français et Destin français, où il étalait le mépris qu’il avait pour la France et les Français. Mais c’était visiblement plus fort que lui. Il n’a pas pu s’empêcher d’en rajouter, par exemple, en mentionnant son collègue :

« Naulleau est très français en ce qu’il privilégie l’émotion sur la raison » (p. 147).

Ou encore :

« Johnny était bien français. Il avait notre ridicule, notre naïveté et nos complexes et symbolisait notre abaissement géostratégique » (p. 231).

Malgré l’adjectif possessif « notre », il est permis de supposer que Zemmour ne croit pas faire partie du lot. On voit la haute opinion que Zemmour se fait des Français. Ils sont ridicules, naïfs, émotifs, incapables de raisonner.

Dans sa lettre ouverte à Zemmour au sujet de Suicide français, Raphaëlle Auclert s’adressait à lui en ces termes : « Non content de faire du peuple [français] l’artisan de son propre malheur, vous suggérez que ce malheur est mérité ; à maintes reprises, au détour d’une phrase rappelant un fait historique, vous ajoutez des jugements de valeur qui ne sont fondés sur rien et tendent systématiquement à dénigrer les Français. Pour ne citer que quelques exemples : de Gaulle “dirigea un peuple qui se voyait comme un ramassis de pleutres et de collabos” (p. 22) ; “l’avilissement des soldats dans la boucherie de la Première Guerre mondiale encouragea les hommes à jeter aux orties le fardeau qu’ils avaient entre les jambes” (p. 32) ; “cet élan vital qui n’existe plus chez [les] hommes en temps de paix” (p. 133) ; “les vieux peuples fatigués d’Europe” (p. 71). » Enfin, dans ce livre où il traîne les Français dans la boue, Zemmour conclut que la France est déjà morte, sans paraître s’en affliger outre mesure.

Dans son livre de septembre 2021, il prétend avoir changé d’avis, d’où le titre : « La France n’a pas dit son dernier mot ». On n’est pas forcé de le croire.

Conclusion : Zemmour est un Français de papier

A tous égards, Zemmour est bel et bien communautariste, et il l’est à la perfection. Il n’est pas assimilé, bien qu’il s’applique, non sans talent, à en donner l’apparence. C’est donc un Français de papier.

Annexes

I – Mélenchon sur le judaïsme de Zemmour

Jean-Luc Mélenchon connaît bien Éric Zemmour. On peut même dire qu’ils sont amis – on sait par exemple que le premier s’est rendu à la réception donnée pour le cinquantième anniversaire du second -, bien qu’ils préfèrent tenir leur vieille amitié sous le boisseau, pour des raisons politiques évidentes. Du reste, pour un observateur attentif, leur connivence était évidente lors de leur débat télévisé du 23 septembre 2021. Ils s’étaient mis d’accord à l’avance. Leurs attaques réciproques étaient calculées pour les mettre en valeur l’un comme l’autre auprès de leurs électorats respectifs, qui étaient parfaitement disjoints. Or, sur le plateau de BFM, le 29 octobre 2021, Jean-Luc Mélenchon a expliqué que, pour lui, « Zemmour reproduit beaucoup de scénarios culturels liés au judaïsme ». Il parlait en connaissance de cause.

II – Dissimulation et non assimilation, excellente analyse de Florent Sandali sur le communautarisme du fourbe Zemmour (9 novembre 2021)

« J’aimerais que les « patriotes » pro-Zemmour m’expliquent sur quoi repose la légitimité de leur candidat. L’un de ses principaux fonds de commerce est l’assimilation, en opposition au communautarisme. Ah oui ? Voyons ça de plus près…
1°) Zemmour a-t-il étudié à l’école républicaine, lui le grand défenseur de la République ?
Non, dans une école privée israélite dont, paraît-il, le niveau de l’enseignement était loin d’être exceptionnel.
2°) Zemmour a-t-il épousé une femme française catholique de souche ?
Non, une Tunisienne, naturalisée de fraîche date et de la même confession religieuse que lui.
3°) Zemmour a-t-il élevé ses enfants dans la culture française ?
Non, dans la plus stricte tradition judaïque (circoncision, bar-mitzvah, etc.), laquelle n’a absolument aucun lien avec la civilisation européenne et chrétienne.
4°) Zemmour est-il appelé par son prénom officiel dans sa vie religieuse, donc dans sa vie privée ?
Non, car selon ses déclarations faites en 2010 dans le journal Le Point, il s’appelle Éric Justin Léon dans la vie civile et Moïse (ou plutôt Moshé) à la synagogue.
5°) Zemmour, dans sa campagne pré-présidentielle, est-il principalement entouré de Français de souche européenne et chrétienne ?
Non, car la quasi-totalité de ses acolytes (financiers, conseillers…) appartiennent au même groupe ethno-racial que lui (Knafo, Bolloré-Goldschmidt, Nedjar, Tapiro, Ubéda [en réalité, Olivier Ubéda est d’origine espagnole], Nadler, Madar…).
Ainsi, dans son cas, il ne s’agit pas d’assimilation, mais de dissimulation de son identité réelle et de ses ambitions politiques.
Je suis le premier à dire que Marine Le Pen ne vaut pas grand-chose. Néanmoins, malgré ses défauts, il est plus prudent de voter pour une fille du pays que pour un imposteur qui, comme son congénère Zelenski en Ukraine depuis sa prise de pouvoir en 2019, ruinera le pays. Je peux comprendre que la médiocrité de la droite française officielle (LR, RN et micro-partis) puisse pousser les patriotes à voter pour un individu qui prétend partager l’ensemble de leurs idées, mais, avec ce que l’on sait à son sujet, je considère que cet entêtement frise la (sottise).
Les zemmourites prétendent que leur idole représente l’espoir de la France, alors que c’est par désespoir qu’ils le soutiennent indéfectiblement. Leur malhonnêteté est insupportable. »

Communiqué du Parti National-Libéral pour l’élection présidentielle de 2022 : tout sauf Macron !

Paris, le 2 avril 2022


Communiqué du Parti National-Libéral
pour l’élection présidentielle de 2022 :
tout sauf Macron !

Pour l’élection présidentielle des 10 et 24 avril 2022, le mot d’ordre est clair : TSM, tout sauf Macron ! Emmanuel Macron est le fondé de pouvoirs de l’oligarchie cosmopolite, il veut abandonner notre souveraineté à l’Union européenne, il veut détruire l’identité de notre nation en effaçant sa culture et en remplaçant son peuple par des masses allogènes. Il incarne l’anti-France.

Emmanuel Macron a abaissé et ruiné le pays, il a réprimé sauvagement le mouvement populaire des Gilets jaunes, il a infligé aux Français pendant deux ans une tyrannie à prétexte sanitaire que rien ne justifiait, il a pris dans l’affaire ukrainienne des initiatives irresponsables qui sont susceptibles de conduire à la montée aux extrêmes et à l’apocalypse de la guerre nucléaire. Pour le bien de la France, pour la sécurité des Français, il faut qu’il soit battu.

Un Français attaché à la nation ne saurait voter ni pour Macron ni pour les six autres candidats de gauche. Il ne peut pas vouloir non plus porter à la tête de l’État un homme qui n’a pas une goutte de sang français, ce qui exclut à nouveau Jean-Luc Mélenchon et Anne Hidalgo. Mais aussi Éric Zemmour, candidat de droite ou d’extrême droite. Du reste, ce soi-disant nationaliste est en réalité archi-communautariste ; c’est un immigré super-patriote dont le discours grandiloquent et fallacieux ne peut duper que les gogos. On écartera enfin un petit candidat qui manque de sérieux.

En fin de compte, il n’y a que trois candidats pour qui on puisse voter au premier tour : Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen et Valérie Pécresse. L’essentiel sera, au second tour, dans l’hypothèse probable où Emmanuel Macron y accédera, de donner sa voix sans la moindre hésitation à celui qui l’affrontera.

Zemmour, la femme et l’Occident

La femme comme butin

Dans son dernier livre, publié en septembre 2021 pour préparer sa candidature à l’élection présidentielle de 2022, La France n’a pas dit son dernier mot (éd. Rubempré), Zemmour prend fait et cause pour les prédateurs sexuels. Le sujet le préoccupe visiblement, puisqu’il y revient à six reprises, du début de son livre, page 10, jusqu’à la fin, page 329. Or, nous allons le voir, ce n’est pas du tout anecdotique, c’est en réalité une question de civilisation.

« Pas un jour sans qu’un “porc” ne soit balancé à la vindicte générale : peu importe la réalité des faits, la présomption d’innocence… s’il est célèbre, c’est encore mieux » (p. 10).

On pourrait négliger le fait que Zemmour soit visiblement un obsédé sexuel qui ne nous épargne pas ses sous-entendus graveleux – il parle à toutes les pages des “jambes” des jolies femmes, laissant entendre par cet euphémisme qu’en réalité il vise plus haut… Mais sa complaisance pour les prédateurs sexuels est impardonnable.

« Ce qu’on considérait naguère avec horreur comme d’odieuses habitudes américaines était entré dans la culture française. Le retentissement de l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn avait été un détonateur. On avait alors reproché aux journalistes français d’avoir caché le libertinage de l’ancien ministre des finances. Ce qui était à leur honneur était devenu leur honte » (p. 19).

On remarquera au passage l’amalgame entre le viol et le libertinage.

Et encore, toujours à propos de l’affaire du Sofitel :

« Cette ridicule affaire ancillaire nous ramenait à Karl Marx, qui, lui, avait engrossé la bonne. Autre temps, autre mœurs. J’y vois la confirmation de cette “féminisation de la société” contre laquelle je m’étais élevé dans un de mes livres… Dans une société traditionnelle, l’appétit sexuel des hommes va de pair avec le pouvoir ; les femmes sont le but et le butin de tout homme doué qui aspire à s’élever dans la société (sic). Les femmes le reconnaissent, l’élisent, le chérissent… » (p. 138).

Cynisme et imposture

Je ne suis pas sûr que toutes les femmes soient ravies d’être tenues pour le “butin” du sieur Zemmour, qui, dans sa fatuité, se considère à l’évidence lui-même comme l’archétype de “tout homme doué qui aspire à s’élever dans la société”. Mais il y a mieux encore que ce cynisme odieux, que cet exhibitionnisme subliminal, que cette frénésie lubrique, et on le trouve à la page suivante :

« DSK, menottes derrière le dos entre deux cops [flics] new-yorkais, marchant tête baissée, c’est un renversement de mille ans de culture royale et patriarcale française (sic !). C’est une castration de tous les hommes français. Le séducteur est devenu un violeur, le conquérant un coupable » (p. 139).

Ici, on n’est plus dans l’anecdote. Le fourbe Zemmour révèle son imposture dans toute son horreur, en même temps que sa véritable identité. Car c’est la courtoisie, laquelle a mis la femme sur un piédestal, qui a fait l’identité de la France depuis mille ans.

La place éminente qu’a toujours occupée la femme dans les sociétés occidentales est la marque la plus sûre de la grandeur de notre civilisation. On n’a pas attendu en France la révolution de l’égalitarisme et les revendications du féminisme pour reconnaître au sexe faible bien des titres de supériorité sur l’homme (au sens du latin vir). Et cela conférait à la femme de justes privilèges. La galanterie est déjà un beau mot, en dépit d’une certaine équivoque, mais la courtoisie, dont les codes ont été forgés à l’apogée du moyen âge, a une tout autre portée. Or, la courtoisie ne se conçoit pas sans la femme ; elle n’existe à vrai dire que par et pour la femme, car c’est celle-ci qui l’inspire. C’est grâce à la courtoisie, en raison donc de ces principes que la femme a su imposer à l’homme pour qu’il se civilisât en dominant ses instincts, que nous pouvons espérer échapper à un monde de brutes.

La courtoisie n’a de sens que dans une société dont la femme est reine. Comment ne le serait-elle pas, du reste, pour les catholiques – c’est-à-dire pour tous les Occidentaux jusqu’à la prétendue réforme du XVIe siècle -, qui vénèrent la Vierge Marie, Notre-Dame, et qui l’implorent dans leurs malheurs ? Le personnage le plus emblématique de l’histoire de France, celui qui en a été le sauveur par excellence, n’est pas un roi, c’est une jeune fille simple, sainte Jeanne d’Arc, que les Anglais et leurs complices ont immolée à Rouen, mais dont le sacrifice a donné à la France la volonté de se délivrer.

Solidarité abjecte

Nous ne pouvons donc qu’être atterrés de ce qui pourrait faire croire à l’étranger que la France aurait avili l’image de la femme. Quelques semaines avant le scandale du 14 mai 2011 à La Nouvelle York, Christian Jacob, à l’époque patron des députés UMP, mû par une sorte de pressentiment, avait déjà dénoncé en Dominique Strauss-Kahn un individu déraciné qui ne pouvait représenter notre pays. M. Jacob ne s’attendait sûrement pas à avoir raison si tôt, et à ce point, en dépit de la batterie de casseroles tintinnabulant que traînait le directeur général du FMI. Accusé d’avoir violé une femme de chambre du Sofitel, celui-ci a sali la réputation de la France dans le monde. La solidarité abjecte que lui ont témoignée ses amis, ses affidés et ses congénères comme Zemmour est toute à leur déshonneur.

Honneur, courtoisie : comprennent-ils seulement ce que cela signifie ? C’est pourtant dans ces valeurs éternelles que notre peuple puise la force de durer dans l’histoire.

Mais, pour cet immigré algérien qui n’a pas une goutte de sang français, c’est un prédateur sexuel, un satyre, un pervers échangiste, du reste d’origine étrangère comme lui, qui est devenu le symbole de la France française. Le fourbe Zemmour singe les Français, mais il révèle malgré lui à quel point il nous est étranger dans son essence, en dépit de son verbiage et de ses tours de joueur de bonneteau.

Même le fanatique musulman Tariq Ramadan a droit à la faveur de Zemmour :

« Je demeure convaincu que Tariq Ramadan est tombé dans un piège. Les jeunes femmes qui l’accusent expliquent qu’elles ne peuvent se détacher de lui… C’est cette fameuse notion “d’emprise”, dernière trouvaille des féministes pour criminaliser l’homme bourreau éternel, sans se rendre compte, dans leur hargne vindicative, que leur définition de “l’emprise” et de ses effets pervers ressemble comme une sœur à ce qu’on appelait jadis “les affres de l’amour”. » Et Zemmour de présenter le pauvre Ramadan comme une “victime” du journaliste qui l’interrogeait à sa sortie de prison (p. 148).

Dans un article de Marianne.net du 28 septembre 2021 intitulé “Ces passages extrêmement graves à propos de DSK et de Tarik Ramadan dans le livre d’Éric Zemmour”, Malika Sorel-Sutter rapporte qu’en décembre 2018 Le Journal du dimanche “révélait l’existence de chaleureux messages échangés entre Éric Zemmour et Tarik Ramadan”, qui se concluaient par des “Amitiés” et des“Embrassades”, ajoutant que Zemmour, pour s’en expliquer, avait évoqué une simple “cordialité orientale” (sic).

Corps étranger

Zemmour revient sans cesse sur la question, c’est pour lui une obsession. C’est même le seul fil conducteur de son interminable récit. Évoquant la mort de Sean Connery, qui avait créé le personnage de James Bond au cinéma, Zemmour écrit avec nostalgie que l’acteur avait vécu à « une époque où la virilité n’était pas dénigrée, ostracisée, vilipendée, voire diabolisée, pénalisée ; une époque où un séducteur, “un homme qui aimait les femmes”, n’était pas considéré comme un violeur en puissance » (p. 329).

Vous admirerez cette apologie de la liberté du coq dans le poulailler.

Zemmour prend donc la défense de Strauss-Kahn, de Tariq Ramadan et des prédateurs sexuels en général. Ceux qui voudraient y voir le plaidoyer pro domo d’un individu libidineux qui s’identifie à ces deux malheureuses victimes du féminisme ne seraient que de vilaines gens…

Mais quand même, quand Zemmour raconte ce qu’on lui a dit pour le dissuader d’y aller, on a des doutes :

« Des amis me mettaient en garde. Ma vie privée serait étalée à l’encan ; mes frasques, mes amours, “mon misérable petit tas de secrets”, comme disait Malraux, seraient sortis de l’ombre protectrice. Mediapart est déjà sur ton dos, ils vont te trouver une fille qui t’accusera d’agression sexuelle, de viol ; c’est facile aujourd’hui ; il suffit qu’elle se déclare sous emprise. Et une femme sous emprise, qu’est-ce que c’est, sinon ce qu’on appelait naguère une femme amoureuse ? » (p. 18).

Ce passage ressemble furieusement à un contre-feu. On peut en dire autant de la couverture de Paris-Match du 23 septembre 2021 où l’on voit Zemmour et sa directrice de campagne, Sarah Knafo, tendrement enlacés en costume de bain. (Ce n’étaient pas du tout des photos volées prises par des paparazzi, comme Zemmour l’a prétendu ; il est prouvé que le reportage a été fait avec son accord ; du reste, l’article est à la gloire de Zemmour et de sa maîtresse.)

La vision de la femme oppose nettement l’Orient à l’Occident. Choc des civilisations ! (Ce sont des notions culturelles et non géographiques. La civilisation dite “orientale” s’étend de Kaboul à Casablanca. Elle englobe donc l’Afrique du nord, autrement dit le Maghreb, bien que ce mot signifie “Occident” en arabe.) Le voile islamique et les autres règles vestimentaires imposées aux Juives comme aux musulmanes en sont une manifestation éloquente, étant observé que le judaïsme est une religion orientale au même titre que l’islam. Ces deux religions sont isomorphes : l’islam est un judaïsme universaliste, le judaïsme est un islam raciste.

Dans la civilisation orientale, la femme est une proie pour l’homme, un “butin”, comme dit cyniquement Zemmour. Dans l’Occident chrétien, au contraire, la femme est une déesse à laquelle on adresse des poèmes qui ressemblent à des prières. Pour un Occidental de bonne souche, la femme est la merveille de la création et la preuve de l’existence de Dieu. Moïse Eric Zemmour, quant à lui, de par son atavisme, sa famille, son milieu, sa culture, est aux antipodes de cette conception de la femme. Zemmour, dont le nom signifie “olive” en tamazight, langue des Berbères, dont tous les ancêtres étaient des Juifs d’Afrique du nord comme lui, est oriental de part en part, à l’instar de Strauss-Kahn (Juif achkénaze, donc d’origine turque) ou de Tariq Ramadan (musulman arabe d’origine égyptienne). Ce sont en quelque sorte ses doubles, en toute « solidarité orientale ». Il n’est pas assimilé, il ne fait que semblant de l’être. C’est un Français de papier : “Éric à l’état civil, Moïse à la synagogue” ; “Juif à la maison, français de la rue”, a-t-il lâché impudemment – et imprudemment -, pensant visiblement qu’il pouvait tout se permettre. Le mépris de Zemmour pour la femme, qui n’est pour lui qu’un “butin”, prouve qu’il est un corps étranger à la France, nation d’Occident.

Zoroastre et nous : Les origines zoroastriennes de l’Occident chrétien

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« Zoroastre, tout en se jetant passionnément dans l’évidence du monothéisme, n’a pas voulu laisser perdre la distinction des fonctions de souveraineté mystique, de puissance combattante et de fécondité. (…) Sacrifiant ses mythes, il en a gardé l’essentiel, l’armature philosophique, pour l’appliquer à l’analyse ardente de l’objet nouveau de sa foi : le dieu unique, créateur et maître universel. »

Georges Dumézil

Résumé

Du monothéisme à la résurrection des morts, les dogmes du zoroastrisme, religion des anciens Perses, se retrouvent dans le christianisme. Or, l’Avesta, le livre saint du zoroastrisme, est antérieur de plusieurs siècles à la rencontre des Juifs et des Perses, qui s’est produite en 539 avant Jésus-Christ, quand l’empereur Cyrus a pris Babylone, où les Juifs avaient été déportés. Il faut donc en conclure que le judaïsme de l’Ancien Testament a hérité des dogmes zoroastriens après cette date et qu’il les a transmis au christianisme.

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Les chrétiens savent bien ce qu’ils doivent au judaïsme de l’Ancien Testament, mais ils ignorent absolument, à de rares exceptions près, que ce dernier, à son tour, avait une dette considérable envers le zoroastrisme qui l’avait précédé. Le christianisme a donc des origines zoroastriennes. Or, cette vérité étrangement méconnue n’intéresse pas seulement les chrétiens eux-mêmes, mais tous les Occidentaux, chrétiens ou non, puisque la civilisation occidentale est d’essence chrétienne.

Concordance des dogmes

Le zoroastrisme ou mazdéisme était la religion des anciens Iraniens (Perses, Mèdes, Parthes), qui formaient avec les Indiens, ou plus précisément avec les Indo-Aryas, la branche orientale, dite indo-iranienne, de la famille des peuples indo-européens. Il est encore pratiqué par quelque 200.000 fidèles dans le monde, surtout en Iran (guèbres ou zarthoshtis) et en Inde (appelés parsis, c’est-à-dire Persans, parce qu’ils descendent d’immigrés venus d’Iran pour fuir les persécutions). Cette religion tire le premier de ses deux noms de son fondateur, le prophète Zoroastre, alias Zarathoustra, le second de son Dieu, Ahura Mazda. Au XVIIe siècle, lorsque les Occidentaux ont découvert le zoroastrisme, dont le souvenir s’était perdu depuis les Grecs de l’Antiquité et dont ceux-ci, du reste, n’avaient eux-mêmes qu’une vague notion, et surtout après la première traduction de son livre saint, l’Avesta, en 1771, ils ont été frappés des affinités qu’il avait avec le christianisme. La concordance des dogmes est en effet confondante.

Le zoroastrisme croit en un Dieu unique, Ahura Mazda, le Seigneur Sagesse, qui est infiniment bon et qui a créé le monde. Il est entouré d’un cortège d’archanges, les immortels bienfaisants, ameshas spentas, et de simples anges, yazatas. Ahura Mazda a créé l’Esprit Saint, Esprit du Bien, Spenta Manyu, et l’Esprit du Mal, Angra Manyu, qui a choisi en toute liberté, comme Satan, de s’opposer à Dieu, et qui est assisté par une foule de démons, daevas.

Le zoroastrisme est une religion de salut. Il croit à la vie éternelle, au jugement de l’âme après la mort, à la rétribution des bonnes et des mauvaises pensées, paroles et actions, à l’enfer et au paradis (mot d’origine perse) – eschatologie individuelle. Il croit aussi au Sauveur, Saushyant, qui reviendra à la fin du monde, à la résurrection des morts, au jugement dernier et à l’avènement du Royaume de Dieu – eschatologie collective.

On notera la même incongruité apparente que dans le christianisme, incongruité qui résulte de la superposition des deux eschatologies, le jugement dernier qui a lieu à la fin du monde paraissant faire double emploi avec le jugement particulier prononcé immédiatement après la mort.

(Le problème avait troublé le pape Jean XXII. Il est revenu à son successeur, Benoît XII, de lui apporter une solution définitive, ex cathedra, en 1336, dans la constitution Benedictus Deus. Cf. Gervais Dumeige, La Foi catholique, pp. 510-511.)

Le zoroastrisme est une religion universaliste, qui s’adresse à tous les hommes, et non à un peuple particulier (bien que les survivants, gardiens de la flamme, aient eu tendance à se replier sur eux-mêmes sous l’effet des persécutions après la conquête musulmane).

La concordance ne se limite pas aux dogmes, elle s’étend à la morale. Le zoroastrisme professe une morale universelle, la même pour tous les hommes, qui rompt avec les morales particulières de l’ancienne religion indo-iranienne (cf. la notion de dharma dans l’hindouisme). Il appelle ses fidèles à choisir le bien et la vérité, à combattre le mal et le mensonge. La morale sexuelle du zoroastrisme condamne l’onanisme et l’avortement. Elle interdit aussi l’homosexualité, à la différence de l’hindouisme et du bouddhisme, mais comme le christianisme, le judaïsme et l’islam.

Le zoroastrisme connaît deux façons d’effacer les péchés, qui sont les mêmes que dans le catholicisme : la confession à un prêtre des péchés que l’on a commis en pensée, en parole et par action, et la réversibilité des mérites, laquelle justifie la prière pour les défunts. L’administration du breuvage sacré, le haoma, aux mourants, comme viatique, aliment d’immortalité, fait irrésistiblement penser au sacrement de l’extrême-onction. A noter que les saints du zoroastrisme ont sur la tête une auréole. On voit que le catholicisme est plus zoroastrien que le protestantisme.

Cette similitude des deux religions, zoroastrisme et christianisme, ne peut être le fait du hasard. De nombreux auteurs en ont inféré que la première avait influencé la seconde. Le grand orientaliste belge Jacques Duchesne-Guillemin (1910-2012) en a dressé la liste en 1962 : “L’influence de l’Iran sur la religion juive d’après l’exil a été estimée décisive non seulement par des iranistes tels que L. Mills, qui en a traité dans plusieurs livres (1906, 1913)…, mais aussi par de nombreux théologiens comme Stave (1898), E. Böklen (1902), Bousset (1926)… La même opinion est aussi défendue par un savant qui semble chez lui aussi bien dans les études sémitiques qu’iraniennes, G. Widengren (1957, 1960)… L’historien E. Meyer (1921) partageait aussi ces vues… Von Gall (1926) donne un catalogue détaillé des points de ressemblance, concluant toujours à une dépendance du judaïsme par rapport à l’Iran… Beaucoup de savants acceptent encore cette hypothèse comme un fait établi” (La religion de l’Iran ancien, p. 258).

En 1977, Duchesne-Guillemin s’est rallié ouvertement à cette conclusion, quoique en termes prudents : “Il est vraisemblable que le zoroastrisme a influencé le développement du judaïsme et la naissance du christianisme… Après l’exil, le salut d’Israël devait advenir dans le cadre d’un renouveau général ; l’avènement d’un sauveur signifierait la fin de ce monde et la naissance d’une nouvelle création ; le jugement d’Israël deviendrait un jugement général divisant l’humanité entre le bien et le mal. Ce concept nouveau, à la fois universel et éthique, rappelle si fortement l’Iran que beaucoup de savants l’attribuent à l’influence de ce pays” (“Zoroastrianism and Parsiism”, pp. 1171-1172).

Geo Widengren (1907-1996), savant suédois non moins éminent, estimait que l’Ancien Testament avait reçu l’empreinte du zoroastrisme à la suite de l’exil des Juifs à Babylone. “Certains facteurs ont conféré à la religion iranienne une grande influence. Nous pensons avant tout à sa force spéculative, qui a visiblement impressionné les fidèles des religions voisines… Avec la religion iranienne, nous avons pour la première fois une conception théologique de l’histoire ; or, celle-ci jouera plus tard, dans l’Occident chrétien, un rôle de premier plan… C’est de l’Iran que procède toute eschatologie et toute apocalyptique. La doctrine des périodes et la résurrection des corps sont des dogmes spécifiquement iraniens et ils ont fait leur chemin depuis… Sous toutes ses formes, la religion iranienne est une religion du salut. Tout est centré sur le salut individuel et communautaire. On comprend dès lors que la personne du rédempteur, de celui que Dieu charge de la révélation, occupe une place centrale… Le divin rédempteur descend sur terre et accepte de naître ici-bas sous forme humaine afin de sauver l’humanité… Si l’on jette un regard d’ensemble sur l’histoire du judaïsme, du christianisme et de l’islam au Proche-Orient, on voit avec évidence que, depuis les Achéménides, la religion iranienne a exercé sur la vie religieuse de tout l’Orient une influence durable et décisive… L’influence spirituelle de l’Iran se fit sentir parce que ses échanges culturels étaient intenses et que, sa religion possédant une énergie intrinsèque, les valeurs principales en furent peu à peu connues et plus ou moins parfaitement assimilées” (Les religions de l’Iran, pp. 392-393).

Duchesne-Guillemin et Widengren étaient les deux plus grands spécialistes du zoroastrisme et de l’Iran ancien au XXe siècle. Leur opinion a donc du poids.

Robert Charles Zaehner (1913-1974), éminent orientaliste lui aussi, a abondé dans leur sens : « La doctrine de Zoroastre sur les récompenses et les peines, sur une éternité de béatitude et une éternité de malheur attribuées aux hommes bons et mauvais dans une autre vie au delà de la tombe est similaire de façon si frappante à l’enseignement chrétien que l’on ne peut manquer de se demander si une influence directe n’est pas ici à l’œuvre. Il faut répondre : “oui” sans aucun doute, car les similitudes sont si grandes et le contexte historique si nettement pertinent qu’il faudrait pousser le scepticisme bien trop loin pour refuser de tirer la conclusion évidente… La théorie d’une influence zoroastrienne directe sur le judaïsme post-exilique [après -539] explique l’abandon soudain de la part des Juifs de la vieille idée du shéol, existence vague et impersonnelle qui est le lot de tous les hommes, sans considération de ce qu’ils ont fait sur terre, et l’adoption soudaine, précisément à l’époque où les Juifs exilés entrent en contact avec les Mèdes et les Perses, de l’enseignement du prophète iranien concernant l’au-delà. Ainsi, c’est Daniel, prétendument ministre de “Darius le Mède”, qui parle pour la première fois clairement de l’immortalité et du châtiment éternel. “Beaucoup de ceux qui dorment sur cette terre de poussière”, écrit-il, “s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et l’opprobre éternelles” (Daniel, XII 2). Ainsi, dès le moment où les Juifs sont entrés pour la première fois en contact avec les Iraniens, ils ont adopté la doctrine typiquement zoroastrienne d’une vie individuelle dans l’au-delà où l’on jouit des récompenses et où l’on endure les châtiments. Cette espérance zoroastrienne n’a cessé de progresser en terrain sûr pendant la période intertestamentaire et, à l’époque du Christ, elle fut soutenue par les pharisiens, dont le nom lui-même a été interprété par certains savants comme signifiant “Perses”, autrement dit la secte la plus ouverte à l’influence perse. Ainsi l’idée de la résurrection des corps à la fin des temps fut-elle aussi probablement propre au zoroastrisme, bien qu’elle se fût manifestée chez les Juifs, car les germes de l’eschatologie ultérieure étaient déjà présents dans les Gâthâs » (Dawn and twilight of zoroastrianism, pp. 37-38). Il est à noter que Zaehner était catholique et donc peu suspect de mauvaises intentions.

Le cardinal Franz König (1905-2004), archevêque de Vienne, a prononcé le 24 octobre 1976, trois ans avant la révolution islamique, une conférence historique à l’université de Téhéran, capitale de l’Iran, sur “L’influence du zoroastrisme dans le monde”. C’était la première fois qu’un haut dignitaire de l’Eglise catholique s’exprimait officiellement sur le sujet, ès qualités, bien que le cardinal König eût publié antérieurement, en 1964, un livre personnel où il évoquait déjà cette problématique (Zarathustras Jenseitsvorstellungen und das Alte Testament, Herder, Fribourg-en-Brisgau, Allemagne). Il relève dans sa conférence que “la première rencontre de l’Iran avec la religion juive eut lieu à l’époque de Cyrus”. Puis il s’interroge : “La grande question est de savoir si, et dans quelle mesure, les concepts religieux du zoroastrisme ont influencé le christianisme par l’intermédiaire du judaïsme.” “La Bible a-t-elle une dette envers l’Iran ?” Il se réfère au “fameux iranologue suédois, G. Widengren”, dont il rapporte l’opinion avec respect et dont il fait une citation proche de celle qui figure ci-dessus, quoique “l’évidence” ne soit plus ici qu’une “très nette impression” : “Quand on considère l’histoire du judaïsme, du christianisme et de l’islam, on a la très nette impression que, spécialement depuis les Achéménides, la religion iranienne n’a pas cessé d’exercer une influence décisive sur la vie religieuse de l’Orient” (“Stand und Aufgaben der iranischen Religionsgeschichte”, Numen, 2, p. 131). Le cardinal souligne devant un public en grande partie musulman que, pour Widengren, l’influence spirituelle de l’Iran ne s’est pas seulement exercée sur le judaïsme et le christianisme, mais aussi sur l’islam.

Le cardinal König mentionne aussi plusieurs autres auteurs importants qui partageaient l’opinion de Widengren (et que Duchesne-Guillemin n’avait pas cités) : l’historien allemand Ernst Kornemann (1868-1946), le philologue danois Arthur Christensen (1875-1945). Il estime quand même prudemment “qu’un tel degré de dépendance des Saintes Ecritures chrétiennes envers la pensée de Zoroastre ne peut être prouvé”. Cependant, ajoute-t-il, “il est acquis aujourd’hui que Zoroastre n’a pas pu emprunter ses idées d’une quelconque révélation originale des prophètes de l’Ancien Testament, mais au contraire que le christianisme a assimilé certains éléments des idées de Zoroastre, à travers l’Ancien Testament”. Et il conclut : “Nous avons maintenant tendance, c’est sûr, à traiter des connexions historiques entre la Bible chrétienne et les écrits de Zoroastre avec davantage de prudence qu’aux débuts de l’histoire comparée des religions. Néanmoins, il demeure certain que l’influence de Zoroastre est largement admise dans l’espace et le temps, et que ses idées ont apporté d’importantes contributions à la formation de la pensée européenne.”

Si l’on fait la part de la prudence ecclésiastique fort compréhensible de la part d’un haut dignitaire de l’Eglise catholique, on voit bien que le cardinal König ne récusait pas la thèse de la filiation énoncée par Duchesne-Guillemin, Widengren, Zaehner et autres auteurs. Celle-ci n’a en effet rien de scandaleux pour un chrétien. Un Père de l’Eglise, Clément d’Alexandrie, qui vivait au IIe siècle, nous a enseigné qu’une inspiration divine avait été donnée à certains “païens” pour préparer l’accueil de l’Evangile, autrement dit que le don de la prophétie n’avait pas été réservé aux Israélites de l’Ancien Testament. Si le Saint-Esprit a parlé par les prophètes, comme nous le dit le Credo, il faut comprendre qu’il a parlé en premier lieu par Zoroastre, le prophète de l’Iran, en lui inspirant ces croyances sublimes qui ont été transmises par les Israélites et qui sont parvenues jusqu’à nous grâce à la Révélation chrétienne.

L’an 539 avant Jésus-Christ

La date cruciale, c’est -539 (539 avant J.-C.), quand Cyrus le grand acheva la construction de l’empire perse achéménide par la prise de Babylone, où les Juifs (appelés ici aussi bien et indifféremment Hébreux ou Israélites) avaient été déportés par Nabuchodonosor soixante ans plus tôt (en -597) et où ils étaient réduits en esclavage. Cyrus a libéré les Juifs, qui l’ont dès lors vénéré comme “l’Oint du Seigneur”, hébreu mashia’h, Messie (Isaïe, XLV 1). Le point essentiel est qu’il n’y avait jamais eu de contacts entre Juifs et Perses avant -539 et qu’au contraire ces contacts ont été des plus étroits après cette date, qu’ils n’ont pas cessé pendant toute la durée de l’empire achéménide, jusqu’à sa chute avec la victoire d’Alexandre le grand en -330, et qu’ils ont continué sous l’empire macédonien des Séleucides (de -305 à -64) et sous l’empire parthe des Arsacides (de -250 à 224), les Juifs n’ayant jamais quitté Babylone. On peut même parler de symbiose entre Juifs et Perses si l’on songe à Esdras et Néhémie, hauts fonctionnaires de l’Etat perse, et à Esther (dont le nom vient du vieux-perse stâra, étoile), qui a enjôlé Assuérus, soit Xerxès Ier, lequel régna sur l’empire perse de -486 à -465 et fut défait par les Grecs à Salamine en -480.

(Si les Juifs avaient déjà eu des relations avec des zoroastriens avant Cyrus, depuis la déportation à Babylone en -597, elles n’ont pu être que marginales et hostiles, donc négligeables. Voir Jérémie, XXXIX 3, 13, et Ezéchiel, VIII 16-17. On peut en dire autant de la déportation en Assyrie et en Médie qui a suivi la prise du royaume de Samarie par le roi d’Assyrie Sargon II en -721, puisque celle-ci n’a pas concerné le royaume de Juda et que les Samaritains n’étaient pas de vrais Juifs, étant observé de surcroît que les Mèdes ne se sont convertis au zoroastrisme qu’après la conquête de leur pays par les Perses de Cyrus en -549. Voir II Rois, XVII 24 et XVIII 11.)

Or, en -539, l’Avesta, le livre saint du zoroastrisme, était composé depuis plusieurs siècles. (Il était donc aussi largement antérieur à la déportation des habitants de la Samarie en -721 et à celle des habitants de la Judée en -597.) Le premier Avesta, dit “Avesta ancien”, qui contient les Gâthâs, chants attribués au prophète Zoroastre, peut être daté de -1200 environ. Le second Avesta, dit “récent” (tout est relatif), de -800 au plus tard.

L’archaïsme de l’Avesta est établi en premier lieu par son contenu. Celui-ci nous apprend qu’il a été écrit à l’âge du bronze, donc avant -800. “[Selon Wilhelm Geiger,] l’Avesta dans son ensemble révèle une culture matérielle très primitive, qui ignore le sel, le verre, la monnaie, les métaux autres que le bronze. Il émane d’un milieu radicalement étranger à la civilisation de l’empire achéménide. Il a donc été composé avant la constitution des empires mède [-678] et perse [-539]. La civilisation de l’Avesta est très vieille.” Et encore : “Les Gâthâs sont plus archaïques que le reste de l’Avesta, qui est lui-même remarquablement primitif et était entièrement constitué avant la fondation des empires occidentaux [mède et perse]” (Jean Kellens, La quatrième naissance de Zarathushtra, p. 33).

Duchesne-Guillemin remarque que Zoroastre ignorait la civilisation urbaine, alors que les fouilles archéologiques ont montré que celle-ci apparaissait en Chorasmie, le pays du prophète, dès la première moitié du Ier millénaire avant notre ère (La religion de l’Iran ancien, p. 140, et “L’Iran antique et Zoroastre”, pp. 625 et 656). “Il est certain que la prédication de Zarathustra s’est faite loin de tout contact avec l’Iran occidental et assez longtemps avant l’avènement des Achéménides” (Zoroastre, p. 124).

(L’Iran s’étendait jadis beaucoup plus au nord, en Asie centrale, dans ce qui est devenu le Turkestan, le pays des Turcs – lesquels ne sont pas des Indo-Européens, est-il besoin de le rappeler ? Les invasions turques l’ont fait reculer vers le sud jusqu’à ses frontières actuelles. L’ancienne Chorasmie, actuel Khwarezm, était selon l’Avesta l’Airyanem Vaejo, “le pays arya”, expression qui a donné son nom à l’Iran tout entier, sachant que “Aryas” était l’appellation que se donnaient les Indo-Iraniens indivis et que les deux branches, indienne et iranienne, l’ont conservée après la scission, laquelle s’est produite entre -1800 et -1600. La Chorasmie appartient aujourd’hui à l’Ouzbékistan, le pays des Ouzbeks, qui sont une variété de Turcs. Cette province est située à l’est de la mer Caspienne, au bord sud de la mer d’Aral, sur les rives de l’Amou-Daria, anciennement l’Oxus, et contient la ville turque historique de Khiva, fondée au VIe siècle après J.-C..)

L’archaïsme des Gâthâs est aussi prouvé par leur similarité avec les Védas, les livres saints de l’hindouisme. “Les Gâthâs sont des hymnes analogues aux hymnes védiques et les nombreux parallèles formulaires entre les deux corpus démontrent que l’un et l’autre sont l’aboutissement d’une même tradition littéraire hymnologique et le produit d’une même vision ritualiste du culte. Ce constat est un acquis définitif” (Jean Kellens, op. cit., pp. 124-125). Gâthâs et Védas ne peuvent donc avoir été composés trop longtemps après la séparation des Indiens et des Iraniens, qui s’est produite, on l’a vu, entre -1800 et -1600.

En second lieu, l’archaïsme de l’avestique, la langue de l’Avesta, sous ses deux formes, propres respectivement au premier et au second Avesta, confirme la datation haute, celle que nous avons donnée ci-dessus. Il n’y a plus de doute à cet égard depuis un article de Karl Hoffmann en 1958 et un autre de Michel de Vaan en 2003. “L’archaïsme linguistique des Gâthâs est justifié par la complexité du système des pronoms enclitiques, le système verbal opposant le présent à l’aoriste et la trace laissée sous forme d’hiatus par les laryngales intervocaliques” (ibidem, p. 74). Et encore : “Nous devons à l’école d’Erlangen et à quelques savants qui pratiquent le même comparatisme indo-iranien, comme Thomas Burrow, F.B.J. Kuiper et Paul Thieme, la découverte des indices linguistiques qui plaident définitivement pour la datation haute. Dès la fin des années 50, l’essentiel est acquis : des travaux de Hoffmann, de Humbach et de Kuiper soulignent impérieusement l’archaïsme généralisé de la langue des Gâthâs” (ibidem, p. 121). Voilà pourquoi le vocabulaire de l’Avesta est si semblable à celui des Védas ; de nombreux mots y sont identiques ou presque identiques, par exemple, gâtha, cantique, mithra/mitra, contrat, kshathra/kshatra, puissance, etc.

La langue des Gâthâs est antérieure de plusieurs siècles à celle du second Avesta, qui est elle-même archaïque par rapport au vieux-perse parlé dans l’empire achéménide, indépendamment des différences dialectales entre la Perse proprement dite et le Nord-Est de l’Iran, dont la Chorasmie faisait partie.

Le sens de la transmission ne fait donc aucun doute. Le christianisme a reçu les dogmes du zoroastrisme par l’intermédiaire du judaïsme de l’Ancien Testament, qui en avait pour sa part hérité après -539.

Les Juifs étaient un peuple marginal dans l’empire achéménide. Admirateurs de Cyrus, ils ont recueilli les dogmes de la religion des Perses, tandis que celle-ci ne leur a rien emprunté. On conçoit que les Juifs aient adopté le Dieu unique de Zoroastre en l’identifiant à leur dieu ethnique. On voit mal comment l’inverse aurait pu se produire. Le passage du Dieu ethnique au Dieu universel dans le christianisme résulte d’une évolution interne au judaïsme qui a marqué un retour aux origines zoroastriennes.

Les dogmes du zoroastrisme n’ont pas été acceptés d’un seul coup par les Israélites après -539. Le monothéisme a d’abord été hésitant. La résurrection des morts n’apparaît que dans un livre deutérocanonique, le deuxième livre des Maccabées, composé au IIe siècle avant J.-C., et elle était refusée par les sadducéens, puisqu’il était écrit en grec et ne faisait pas partie du canon de la Bible hébraïque. L’infusion du zoroastrisme dans le judaïsme a donc pris plusieurs siècles et c’est ce qui explique ce fait paradoxal que le christianisme soit plus proche du zoroastrisme que le judaïsme de l’Ancien Testament, bien que celui-ci ait servi d’intermédiaire.

Constitution du judaïsme

A. Le judaïsme s’est constitué par la transposition du Dieu universel en Dieu ethnique.

Cette transposition a été maladroite à plusieurs égards. En premier lieu, la Bible hésite sur le nom de Dieu, qu’elle appelle d’abord Elohim, pluriel de majesté, ce qui, à la lettre, voudrait dire “les dieux”, et qui désigne le Dieu universel, et ensuite, Yahvé, dieu de l’ethnie hébraïque. Pour réaliser l’amalgame, la Genèse juxtapose les deux noms, en écrivant : “Yahvé-Elohim” (Genèse, II 4). Ce procédé est occulté dans beaucoup de traductions, où le doublet est rendu par “Dieu” ou “le Seigneur Dieu”.

En deuxième lieu, la Bible n’évite pas l’anthropomorphisme. Dieu, qui a créé le monde en six jours, se repose le septième jour (Genèse, II 2-3 ; Exode, XX 11). Dans le récit de la Chute, Dieu se promène dans le Jardin d’Eden comme le ferait un homme et il ne sait même pas où sont cachés Adam et Eve (Genèse, III 8-9).

On y est tellement accoutumé que l’on ne mesure pas l’incongruité du concept d’alliance entre Dieu et l’homme, ou un groupe d’hommes, et la part d’anthropomorphisme qu’il comporte dans l’Ancien Testament. Pour la Nouvelle Alliance, l’incongruité ne porte que sur le mot, car l’alliance dont il s’agit n’a pas le sens ordinaire ; elle signifie que le fidèle porte Dieu dans son cœur et qu’il est uni à lui par le Christ (l’apôtre saint Paul, dans l’épître aux Hébreux [VIII, 10], cite le prophète Jérémie : “…le Seigneur dit : “Je mettrai mes lois dans leur pensée, je les graverai dans leur cœur…”). Il en va tout autrement de l’Ancienne Alliance, qui est une véritable alliance au sens habituel du mot. Elle implique une réciprocité de devoirs entre Yahvé et les Israélites. C’est un contrat synallagmatique. Les Israélites doivent obéir à la Loi qui leur a été révélée et s’abstenir de rendre un culte aux autres dieux. En contrepartie, Yahvé leur donnera la victoire et ils pourront conquérir la terre promise. Sans doute y a-t-il une grande inégalité entre les deux parties au contrat. Il n’empêche que Dieu est assimilé à un homme qui passe contrat avec un autre.

Si l’Ancienne Alliance rabaisse Dieu, elle exalte au contraire ceux avec qui Il passe ce contrat, les Hébreux, qui ne sont plus des hommes comme les autres, mais qui sont en vérité infiniment supérieurs aux autres hommes, puisqu’ils ont été choisis par Dieu et qu’ils ont conclu un contrat avec Lui.

En troisième lieu, l’Ancien Testament ne dit pas toujours clairement que les autres dieux n’existent pas, mais plutôt simplement que les Juifs ne doivent pas leur rendre un culte ; il hésite donc entre hénothéisme et monothéisme. D’ailleurs, lorsque Dieu chasse Adam et Eve du paradis terrestre, Il déclare étonnamment : “Voici que l’homme est devenu comme l’un de nous, grâce à la science du bien et du mal” (Genèse, III 22). “Comme l’un de nous”, donc comme un dieu… Et si Yahvé est un Dieu “jaloux”, c’est bien parce qu’il a peur que son peuple le trompe avec d’autres dieux… L’Alliance elle-même n’est-elle pas une alliance contre les autres dieux, et solidairement contre les autres peuples, qui adorent ces autres dieux ?

Il faut attendre le Deutéronome, cinquième et dernier livre du Pentateuque, pour trouver une affirmation explicite de l’unicité de Dieu, qui achève l’identification d’Elohim à Yahvé : “C’est à toi qu’il a donné de voir tout cela, pour que tu saches que Yahvé est le vrai Dieu et qu’il n’y en a pas d’autres” (IV 35). Et encore : “Voyez maintenant que c’est moi qui suis Dieu et qu’il n’en est point d’autre à côté de moi” (XXXII 39). Isaïe le répète : « Ainsi parle Yahvé, roi d’Israël, Yahvé des armées, son rédempteur : “Je suis le premier et je suis le dernier, à part moi, il n’y a pas de dieu” (XLIV 6). “Je suis Yahvé, il n’y en pas d’autre, moi excepté, il n’y a pas de Dieu” (XLV 5). »

Signe de la dette du judaïsme envers le zoroastrisme, le paradis, concept essentiel dans l’économie du salut, est un mot d’origine perse. En revanche, il n’y pas trace d’hébraïsme dans l’Avesta ni dans la littérature religieuse postérieure de l’Iran. “Avant la conquête musulmane [651], il n’y avait presque pas de mots sémitiques dans les langues iraniennes, alors que le nombre des mots iraniens en hébreu, en araméen et en syriaque est réellement imposant” (Geo Widengren, Les religions de l’Iran, p. 394). Dans la forme, la Bible, qui raconte l’histoire, réelle ou légendaire, du peuple hébreu, n’a rien à voir avec l’Avesta, qui est un recueil d’hymnes, de prières, de prescriptions rituelles, de mythes cosmogoniques. C’est sur le fond que la transmission est manifeste, bien que les auteurs de l’Ancien Testament aient tu ce qu’ils devaient au zoroastrisme, dont ils avaient forcément conscience. Ils ont négligé un détail : le nom du paradis ! C’est là qu’un Sherlock Holmes de l’histoire religieuse pourrait découvrir le pot aux roses… En cherchant bien, car le texte établi par des érudits juifs, les Massorètes, au IXe siècle après J.-C. a été soigneusement épuré, en sorte que le mot hébreu “pardès”, issu de l’avestique “pairidaesa”, n’y figure que trois fois, et seulement dans le sens d’un parc ou d’un verger. Mais les Septante avaient vendu la mèche au IIIe siècle avant notre ère, mille ans plus tôt. Partant d’un original hébraïque aujourd’hui disparu qu’ils ont traduit en grec, ils ont employé une trentaine de fois le mot “paradeisos” pour désigner le séjour des bienheureux. De même, dans sa traduction latine de la Bible, la Vulgate, au IVe siècle de notre ère, saint Jérôme a écrit maintes fois le mot “paradisus” dans le même sens. Il est évident que le concept de paradis a été transmis aux Juifs par les Perses en même temps que le mot.

En cherchant bien, Sherlock pourrait découvrir quelques autres détails révélateurs, par exemple Asmodée, “le pire des démons”, qui n’est autre que le démon Aesma daeva du zoroastrisme (Tobie, III 8). Evidemment, on s’en doute, l’asymétrie est totale en la matière, rien dans l’Avesta ne vient de la Bible.

Si les auteurs de l’Ancien Testament ont dit leur vénération pour Cyrus, ils se sont bien gardés de mentionner son Dieu, Ahura Mazda. Ils se sont même autorisés à annexer Cyrus pour en faire un Juif comme eux, puisqu’on peut lire à la fin du second livre des Chroniques : « Ainsi a parlé Cyrus, roi de Perse : “Yahvé, Dieu des cieux, m’a donné tous les royaumes de la terre et il m’a chargé de lui rebâtir une Maison à Jérusalem qui est en Judée” » (XXXVI 23, repris en Esdras, I 2). On avait l’interpretatio romana, qui assimilait les dieux du panthéon grec aux dieux romains, Zeus à Jupiter, Athéna à Minerve, etc.. Interpretatio judaica, ici, le Dieu de Cyrus et des Perses étant assimilé à Yahvé, Dieu des Israélites. La grande différence, c’est qu’Ahura Mazda n’est pas nommé. L’auteur des Chroniques savait pertinemment que Cyrus adorait Ahura Mazda. En l’identifiant à Yahvé, il a révélé, à son corps défendant, que le judaïsme était tributaire de la religion des Perses pour la croyance en un Dieu unique. Le sens de la transmission est évident. L’idée ne serait jamais venue aux Perses de prendre Yahvé pour Ahura Mazda.

Il est cependant impropre de parler d’influences du zoroastrisme sur le judaïsme. En réalité, le judaïsme s’est constitué à partir du zoroastrisme. Avant -539, le judaïsme n’existait pas. Le judaïsme fut une nouvelle religion qui est née de la transposition du Dieu universel en Dieu ethnique, Yahvé, avec l’affirmation parallèle de la théorie du peuple élu. C’est Zoroastre qui a fondé le monothéisme, ce ne furent pas les prophètes d’Israël.

Ce ne fut pas non plus le pharaon Aménophis IV, ou Akhénaton, “serviteur d’Aton”, qui régna sur l’Egypte de -1379 à -1362. Bien que celui-ci rendît un culte exclusif au dieu-soleil Aton, il ne niait pas l’existence des autres dieux ; sa doctrine, qui affirmait la primauté d’un dieu sur les autres dieux, était donc un simple hénothéisme, et non un monothéisme. Contrairement à la légende entretenue par Sigmund Freud dans un livre délirant, Moïse et le monothéisme (1939), le judaïsme ne doit strictement rien à Akhénaton, dont la réforme fut au demeurant sans lendemain en Egypte.

B. Le judaïsme fut une régression par rapport au zoroastrisme.

Régression théologique, d’abord, puisque, héritier d’une religion universaliste, il était, quant à lui, une religion particulariste et raciste et qu’il a rabaissé Dieu en le ramenant aux limites d’une ethnie, définie par son ancêtre éponyme, Jacob-Israël. On ne mesure pas assez les terribles conséquences de cette appropriation ethnique de Dieu. Elle impliquait que les non-Juifs devenaient des sans-dieu. C’est le christianisme qui a tenu a posteriori les Hébreux pour le peuple élu de Dieu sous l’Ancienne Alliance, dans l’attente de la Nouvelle. Les Israélites se considéraient plutôt pour leur part comme le peuple de Dieu, entouré de peuples sans Dieu qui étaient exclus de l’humanité authentique. Il y avait à leurs yeux une différence plus grande entre un Juif et un non-Juif, un “Goy”, terme de mépris, qu’entre ce dernier et une bête. De plus, les Israélites étant, par définition, les descendants de Jacob-Israël, la conversion éventuelle d’un non-Juif au judaïsme faisait de lui un simple prosélyte, individu d’un rang inférieur, et non un Israélite.

Les peuples primitifs se désignent eux-mêmes par un mot qui signifie “homme”, considérant ainsi que les étrangers ne sont pas des hommes. Les Juifs ont conservé à la nouvelle religion qu’ils ont constituée après -539 le caractère primitif qu’ils tenaient de leurs ancêtres, en dépit de l’élévation spirituelle que le zoroastrisme leur avait insufflée. La circoncision masculine, excision du prépuce, rite barbare qui soulevait d’horreur Grecs et Romains, témoigne du caractère primitif du judaïsme. Le comble est que les anciens Israélites ont voulu faire de cette pratique dégoûtante, qui est une mutilation sexuelle, la marque de l’Alliance avec Yahvé (Genèse, XVII 9-14).

La Nouvelle Alliance des chrétiens n’a pas grand-chose à voir avec l’Ancienne des Juifs, malgré le nom. Cette dernière est une alliance au sens propre, une alliance contre. Ainsi, Yahvé, Dieu jaloux, inculque aux Israélites la haine des autres peuples, qui adorent d’autres dieux que lui, et il les leur “livre” (le mot revient souvent dans la Bible hébraïque) pour qu’ils les détruisent avec leurs dieux, c’est-à-dire pour qu’ils les exterminent, y compris les femmes et les enfants, en sorte que leurs dieux disparaissent avec eux.

Le judaïsme a fait du Dieu bon de Zoroastre un Dieu cruel, vindicatif – mauvais. Yahvé ordonne par exemple l’extermination des Amalécites, “y compris les enfants à la mamelle” (I Samuel, XV 3), et se déclare “le Dieu fort et jaloux qui venge l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération” (Décalogue : Exode, XX 5).

On pense que ce sont les prophètes et autres auteurs inspirés de l’Ancien Testament qui sont arrivés au monothéisme en faisant du dieu ethnique des Hébreux, Yahvé, le Dieu unique. En réalité, c’est l’inverse qui s’est produit. Les Juifs ont adopté le Dieu unique du zoroastrisme en l’assimilant à leur dieu ethnique, opération effrontée qui les a conduits en même temps à décréter qu’ils étaient le peuple de Dieu, alors qu’ils n’étaient qu’un peuple marginal, dépourvu de civilisation, que Max Weber a qualifié de “peuple paria”.

Selon André Caquot (1923-2004), professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’hébreu et d’araméen, le nom des Hébreux, ‘ibrîm dans la Bible, et l’adjectif ‘ibrî qui s’y rattache, ont été employés en premier lieu “pour qualifier un esclave” : “Les premiers Israélites auraient été appelés Hébreux en raison de leur déchéance sociale.” Ils n’auraient pas été à l’origine un groupe ethnique, mais une catégorie sociale “en marge de la société urbaine, étrangers errants ou brigands plus ou moins menaçants” (“La religion d’Israël”, Histoire des religions, tome 1, Gallimard, Encyclopédie de la Pléiade, 1982, pp. 378-379).

C’est le christianisme qui a donné rétrospectivement de l’importance et de l’intérêt à une peuplade obscure dont l’horizon intellectuel ne dépassait pas une étroite bande de terre comprise entre le Jourdain et la Méditerranée. Petit pays pour un petit peuple qui en a fait sa terre promise. La grandeur du christianisme a créé un effet d’optique qui nous empêche de voir la petitesse du judaïsme réduit à lui-même.

La Bible hébraïque a magnifié l’insignifiance des anciens Israélites en nous faisant accroire que c’étaient eux, et eux seuls, bénéficiant d’une inspiration divine qui leur aurait été réservée, qui avaient conçu les croyances sublimes qu’ils ont transmises aux chrétiens, alors qu’ils les avaient en réalité reçues des Perses.

Régression morale, ensuite, dès lors que le judaïsme a répudié la morale universelle du zoroastrisme pour définir une morale ethnique. Le Décalogue est clair à cet égard : “Je suis Yahvé, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte” (XX 2). Les Dix Commandements ne s’appliquent donc qu’aux Juifs. Mieux encore, le dixième et dernier Commandement nous apprend que le Décalogue ne s’adresse en réalité qu’aux Juifs de sexe masculin et de condition libre, ni aux non-Juifs, donc, ni non plus aux femmes et aux esclaves : “Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son esclave, mâle ou femelle, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui lui appartient” (XX 17). Le fait que le christianisme ait réinterprété le Décalogue pour en faire un enseignement destiné à tous les hommes ne change rien au sens initial. Le “prochain”, dans la Bible hébraïque – l’Ancien Testament -, c’est nécessairement un autre Juif. Un non-Juif n’est pas un prochain. Le Lévitique ne laisse pas de doute sur ce point : “Tu ne garderas pas rancune envers les fils de ton peuple, mais tu aimeras ton prochain comme toi-même” (XIX 17). Le “prochain”, c’est un “fils de ton peuple”, un autre Juif donc.

Il faut accepter la vérité sans ambages : prise à la lettre, la Bible hébraïque est foncièrement immorale, étant traversée de part en part par une haine rabique envers les non-Juifs. On y trouve un tissu d’horreurs et d’atrocités qui n’ont pas rebuté les auteurs inspirés. Il y a eu dans l’histoire de nombreux populicides ou “génocides” (moins courant, le premier mot est plus français que le second), mais seuls les Hébreux se sont glorifiés de ceux qu’ils avaient perpétrés, réels ou imaginaires, et que l’Ancien Testament raconte parfois avec des détails sadiques. La liste en est longue – extermination des Madianites : Nombres, chapitre XXXI ; des Amorrhéens : Deutéronome, chapitre II ; des Basanites : Deutéronome, chapitre III ; des Chananéens : Deutéronome, chapitres VII et XX ; des habitants de la ville de Jéricho : Josué, chapitre VI ; des habitants de la Palestine : Josué, chapitre X ; des Amalécites : premier livre de Samuel, chapitre XV ; des Amnonites : second livre de Samuel, chapitre XII... C’est une kyrielle de “crimes contre l’humanité” qui n’ont pas eu leur procès de Nuremberg. Quand l’apôtre saint Paul, traitant de l’Ancienne Alliance, la qualifie de “ministère de la lettre” et de “ministère de la mort”, disant : “…la lettre tue” (II Corinthiens III 6-7), l’expression doit être prise… au pied de la lettre.

Par exemple, dans les Nombres, au chapitre XXXI, on lit que “Moïse s’est mis en colère contre les principaux officiers de l’armée… qui venaient du combat [contre les Madianites]” parce qu’ils n’avaient exterminé que les hommes et qu’il leur dit : “Pourquoi avez-vous sauvé les femmes ?… Tuez donc tous les mâles parmi les petits enfants, et faites mourir les femmes dont les hommes se sont approchés. Mais réservez pour vous toutes les petites filles, et toutes les autres qui sont vierges” (14-18). Les féministes apprécieront la conclusion de ce passage : “On trouva que le butin que l’armée avait pris était de six cent soixante-quinze mille brebis, de soixante-douze mille bœufs, de soixante et un mille ânes, et de trente-deux mille personnes du sexe féminin, c’est-à-dire de filles qui étaient demeurées vierges” (32-35). Où l’on voit que les femmes faisaient partie du bétail, mentionnées du reste, dans l’énumération des espèces, après les brebis, les bœufs et les ânes…

Les Amalécites n’ont pas été mieux traités : « Voici ce que dit Yahvé des armées : “…tuez tout, depuis l’homme jusqu’à la femme, jusqu’aux petits enfants, et ceux qui sont encore à la mamelle, jusqu’aux bœufs, aux brebis, aux chameaux et aux ânes” » (I Samuel, XV 2-3). On peut expliquer, à défaut de le justifier, le massacre des enfants, qui visait à anéantir un peuple tout entier et aussi, peut-être, à éviter que ceux-ci, devenus grands, n’aient la velléité de venger leurs pères. Mais pourquoi tuer les pauvres bêtes ? Les bœufs, les brebis, les chameaux, les ânes ? Cruauté gratuite qui témoignait d’une fureur sadique. Le pire est cependant à venir, car, si le roi Saül “fit passer tous les Amalécites au fil de l’épée”, il épargna “ce qu’il y avait de meilleur dans les troupeaux de brebis et de bœufs” (XV 8-9), alors que Yahvé lui avait donné l’ordre de tout tuer. Cette désobéissance, le simple fait d’avoir épargné une partie des troupeaux, a provoqué la colère de Yahvé, qui s’est repenti d’avoir fait de Saül un roi (XV 10-31)…

Le saint roi David a montré qu’il avait le sens du détail quand il s’est agi d’exterminer les Amnonites : “(Le roi) David assembla… tout le peuple, et marcha contre (la ville de) Rabbath ; et après quelques combats, il la prit… Et ayant fait sortir les habitants, il les coupa avec des scies, fit passer sur eux des chariots avec des roues de fer, les tailla en pièces avec des couteaux, et les jeta dans les fourneaux où l’on cuit la brique. C’est ainsi qu’il traita toutes les villes des Amnonites” (II Samuel, XII 29-31). On notera sans surprise que Yahvé, qui avait grondé David quelques versets plus haut pour avoir envoyé à la mort un général dont il convoitait la femme, ne trouva rien à redire au traitement qu’il avait infligé aux Amnonites.

Point de pitié ni de pardon pour les victimes des populicides : “Vous n’aurez pas pitié d’eux” (Deutéronome, VII 2, au sujet des Cananéens) ; “Vous ne leur pardonnerez pas” (I Samuel, XV 3, au sujet des Amalécites). Ce n’était pas très évangélique…

Les “oracles contre les nations”, c’est-à-dire contre les non-Juifs, proférés par Jérémie (XXV et XLVII à LI) et Ezéchiel (XXV à XXXII) appellent à l’anéantissement de dizaines de peuples : “Non, vous ne serez pas épargnés, car j’appelle moi-même l’épée contre tous les habitants de la terre, oracle de Yahvé des armées” (Jérémie, XXV 29). Ces cris de haine attribués à Dieu lui-même laissent pantois.

Les commentateurs ordinaires évoquent complaisamment “l’exclusivisme” des Juifs de l’Ancien Testament. Euphémisme dérisoire pour qualifier un immonde racisme qui les pousse à assassiner même “les enfants à la mamelle” et à s’en glorifier (I Samuel, XV 3).

N’oublions pas non plus que l’acte fondateur du peuple juif fut une escroquerie : celle commise, avec la complicité de sa mère Rébecca, par Jacob, qui a dupé son père Isaac pour spolier son frère Esaü (Genèse, XXVII 5-29). La captation du droit d’aînesse pour un plat de lentilles n’était déjà pas glorieuse (Genèse, XXV 29-34), mais, là, la malhonnêteté a été à son comble, puisqu’elle visait son propre père. Il faut appeler un chat un chat et Jacob un fripon.

Et que dire de l’étrange combat de Jacob contre Dieu, au XXXIIe chapitre de la Genèse, combat qui lui a valu de changer de nom pour s’appeler désormais Israël – Jacob-Israël étant l’ancêtre éponyme des Israélites ? Le nom “Israël” vient de “isra”, “il combat” en hébreu, et de “El”, “Dieu” ; il signifie : “Celui qui se bat contre Dieu”… Tout un programme, si l’on ose dire ! Ici, à notre humble avis, l’interprétation littérale s’impose, aussi désagréable qu’elle puisse paraître, d’autant qu’on n’a jamais avancé un sens figuré qui fût crédible. Force est donc d’admettre que, selon la Bible, Jacob-Israël et les Israélites sont “ceux qui se battent contre Dieu”. La bénédiction que Celui-ci a accepté de donner à Jacob et l’élection qu’Il a conférée aux Israélites dans l’attente de la venue du Christ furent la manifestation de sa miséricorde infinie. Dieu a voulu sauver même ceux qui se dressaient contre Lui.

Cette interprétation peut être précisée si l’on estime, comme Luther, que Dieu, qui avait pris ici forme humaine dans sa lutte contre Jacob, était déjà le Christ, avant son Incarnation. Dans cette hypothèse, le combat de Jacob-Israël contre Dieu prophétiserait celui des Israélites contre Jésus de Nazareth et le Déicide dont l’apôtre saint Paul les a accusés dans le deuxième chapitre de la première épître aux Thessaloniciens : “Les Juifs ont tué le Seigneur Jésus et ses prophètes… Ils ne plaisent point à Dieu. Ils sont les ennemis du genre humain… La colère de Dieu sera sur eux jusqu’à la fin des temps” (14-16). L’apôtre saint Pierre lui a fait écho au chapitre III des Actes des apôtres : “O Israélites… le Dieu d’Abraham… le Dieu de nos pères a glorifié son fils Jésus que vous avez livré et renié devant Pilate… Vous avez renié le Saint et le Juste ; vous avez demandé qu’on accordât la grâce d’un homme qui était un meurtrier ; et vous avez fait mourir l’auteur de la vie ; mais Dieu l’a ressuscité d’entre les morts…” (12-19).

Au chapitre II de l’Apocalypse de l’apôtre saint Jean, c’est le Christ lui-même qui s’adresse à l’Eglise de Smyrne : “…vous êtes noircis par les calomnies de ceux qui se disent juifs et ne le sont pas, mais qui sont la synagogue de Satan” (8-9). Le Christ avait déjà tonné contre les scribes et les pharisiens dans l’Evangile selon saint Matthieu : “Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous êtes semblables à des sépulcres blanchis, qui au dehors paraissent beaux aux yeux des hommes, mais au dedans sont pleins d’ossements, de morts et de toute sorte de pourriture… Serpents, races de vipères, comment pourrez-vous éviter d’être condamnés au feu de l’enfer ?” (XXIII, 27, 33).

Naissance d’archanges

Avant la réforme zoroastrienne, les Iraniens, qui étaient polythéistes, connaissaient à l’origine deux classes de dieux, tout comme les Indo-Aryas : ahuras/daevas en iranien, asuras/devas en sanscrit, langue des Védas. En Iran, on a fait des daevas des démons, alors qu’en Inde, bizarrement, ce sont à l’inverse les asuras qui le sont devenus. Zoroastre n’a pas eu de mal à achever cette évolution en Iran. Les daevas, démons, ont donc fait cortège à Angra Manyu, l’Esprit du Mal. Les daevas n’étaient pas seulement tenus comme mauvais, ils avaient aussi perdu les attributs qui définissaient un dieu, en ce sens qu’après leur rétrogradation ils ne pouvaient plus recevoir un culte d’adoration, même de la part des méchants.

Zoroastre devait encore réduire la liste des nombreux ahuras à un seul pour fonder le monothéisme en faisant d’Ahura Mazda le Dieu unique. Comme Georges Dumézil l’a montré dans Naissance d’archanges, le prophète a dévalué les autres dieux “ahuras” du panthéon indo-iranien, qui sont devenus des “entités”, des archanges, les immortels bienfaisants, ameshas spentas, auxquels se sont ajoutés de simples anges, yazatas. Ainsi, la croyance aux anges ou archanges est un corollaire du monothéisme. “Le système zoroastrien des Entités a été substitué au système indo-iranien des dieux fonctionnels” (Georges Dumézil, Naissance d’archanges, p. 130). C’est-à-dire à la hiérarchie des dieux conforme à l’idéologie tripartie des Indo-Européens ou modèle des trois fonctions (fonction souveraine, fonction guerrière, fonction productive). “Les Entités appelées à remplacer les vieux dieux fonctionnels se sont approprié une partie de la mythologie de ces dieux… La substitution des Entités aux dieux a été comprise, sentie, comme substitution, le mécanisme en a été clair dans l’esprit du peuple qui recevait la réforme comme dans l’esprit des docteurs qui la faisaient” (ibidem, p. 169). La conception des immortels bienfaisants, ameshas spentas, était “le dogme essentiel” des Gâthâs (ibidem, p 77). “Zoroastre, tout en se jetant passionnément dans l’évidence du monothéisme, n’a pas voulu laisser perdre la distinction des fonctions de souveraineté mystique, de puissance combattante et de fécondité… Pour sauver toute cette science sans compromettre l’unité divine, il a substitué aux dieux individuels qui patronnaient les diverses nuances des trois fonctions, des Entités abstraites qui définissent ces nuances et en maintiennent le plus précieux : les rapports” (ibidem, p. 186). “Sacrifiant ses mythes, Zoroastre en a gardé l’essentiel, l’armature philosophique, pour l’appliquer à l’analyse ardente de l’objet nouveau de sa foi : le dieu unique, créateur et maître universel” (ibidem, p. 188).

Les archanges et autres anges du zoroastrisme sont en quelque sorte des OVNI de la pensée religieuse… Ces entités, qui ne sont pas des dieux, ni des génies ou des fées, qui sont des instruments et des messagers de Dieu, sont une catégorie sans précédent dont l’existence est commandée par la foi dans le Dieu unique, Ahura Mazda, ainsi que par la nécessité de préserver la structure trifonctionnelle des anciens dieux. A la fois homologues et postérieurs à ceux de l’Avesta, les anges et archanges de la Bible en sont incontestablement la réplique. Leur réapparition dans la Bible, et cela, dès son premier livre, la Genèse (XVI 7, XXIV 7), résulte sans conteste d’un emprunt au zoroastrisme. Et, bien sûr, les archanges de la Bible sont au nombre de sept, comme les immortels bienfaisants. Si Dumézil a appelé “archanges” les entités zoroastriennes, c’est qu’il avait une claire conscience de l’homologie, bien qu’il n’ait pas voulu sortir de son domaine pour analyser cette filiation évidente.

Il y a dans le zoroastrisme un lien organique entre les archanges (et accessoirement les simples anges), d’une part, et le monothéisme, d’autre part, puisque ceux-ci sont la trace des dieux disparus. Or, les anges et archanges de l’Ancien Testament n’ont aucun rapport avec d’anciens dieux et ne sont donc nullement nécessaires à la foi dans le Dieu unique. Ils ont encore moins de rapport avec les trois fonctions, que la Bible hébraïque ignore. Ce simple fait suffirait à montrer dans quel sens s’est réalisée la transmission. En outre, il prouve que la Bible n’a pas été composée avant -539, puisque ses anges proviennent du zoroastrisme, bien qu’elle ait pu reprendre des matériaux plus anciens, récits historiques ou légendaires.

De fait, les plus anciens livres de la Bible semblent avoir été écrits du temps d’Esdras, “scribe de la Loi du Dieu des cieux”, sous Artaxerxès Ier, qui régna sur l’empire perse de -465 à -425 (Esdras, VII 11-12). La Bible de Jérusalem doit le reconnaître : “Esdras est vraiment le père du Judaïsme” (p. 442). C’est lui qui a composé le canon de la Bible hébraïque, s’agissant du moins des livres les plus anciens. Il n’en fut pas l’auteur à proprement parler, car il a très probablement utilisé des matériaux antérieurs, mais il les a sélectionnés, corrigés, modifiés, dans la perspective qui était la sienne, selon son inspiration divine, sans doute, mais aussi selon les instructions que lui avait données son maître Artaxerxès. En effet, Esdras avait reçu de celui-ci une lettre de mission, qu’il cite, d’où il ressort qu’il était chargé non seulement “d’inspecter Juda et Jérusalem”, mais aussi, surtout, d’instaurer “la Loi de (son) Dieu, qui est la loi du roi” (VII 12-26). Il est permis de penser que c’est alors que s’est produite la première transfusion de la religion iranienne, le zoroastrisme ou une variante de celui-ci, dans ce qui allait devenir le judaïsme.

Il est peu vraisemblable que les Israélites n’aient adoré précédemment que Yahvé. L’habileté d’Esdras a été de tabler sur “l’exclusivisme” exacerbé des Israélites en faisant des concurrents de Yahvé des divinités étrangères. Et il a bien pris garde de révéler que ce Dieu unique nouvellement proclamé était l’homologue ou la transposition d’Ahura Mazda, Dieu de son maître Artaxerxès, et qu’Il était donc un héritage de l’Iran. Esdras a prétendu au contraire que cette croyance au Dieu unique était l’aboutissement d’une longue histoire nationale remontant à Abraham et à Moïse et il a donc fallu à cette occasion qu’il transformât le Dieu universel en Dieu ethnique. Cet artifice a si bien réussi qu’aujourd’hui encore on croit à la véracité historique de son récit mythique conçu pour occulter la translation du zoroastrisme au judaïsme.

Sept, nombre sacré

Esdras arriva à Jérusalem la septième année du règne d’Artaxerxès, envoyé par celui-ci et ses sept conseillers. Il est amusant de relever que la valeur sacrée attachée dans la Bible au nombre sept, comme le montre notamment la création du monde en sept jours, paraît provenir elle aussi du zoroastrisme. En effet, les immortels bienfaisants sont au nombre de sept, y compris Ahura Mazda lui-même, qui figure en tête de liste. Dans les deux cas, le nombre sept s’analyse comme 6+1, puisque le septième jour de la création Dieu se repose, comme les hommes le septième jour de la semaine, et que, de même, Ahura Mazda est d’une autre nature que les six entités qui suivent. On l’a vu, les archanges de la Bible sont sept, comme les immortels bienfaisants.

Le premier Avesta comprend, en plus des Gâthâs, le Yasna Haptahâti, autrement dit, le Yasna-aux-sept-chapitres (yasna signifiant sacrifice). Un hymne du second Avesta qui exalte la nativité du prophète annonce que “désormais, la bonne religion mazdéenne va se répandre sur les sept continents”… ce qui ne veut pas dire que les anciens Perses avaient découvert l’Amérique. Zoroastre a commencé sa vie en faisant sept miracles, puis il a eu sept entretiens avec Ahura Mazda, et il est mort à 77 ans, soit sept plus dix fois sept.

La sacralisation du nombre sept faisait partie du fonds commun des Indo-Iraniens. L’Inde a ses Saptarishis, ses sept Sages, et la liste des adityas, ou dieux souverains, dans le Rig Véda est aussi une heptade. (Il est vrai que Dumézil ne comptait que six adityas, omettant le dernier, Surya, – voir “L’idéologie tripartie des Indo-Européens”, p. 163 – et que les Brahmanas ont porté leur nombre à douze…)

On nous objectera que les Israélites ont pu s’inspirer des Chaldéens ou des Babyloniens, qui avaient eux aussi sacralisé le nombre sept, d’autant qu’Abraham est censé être originaire d’Ur en Chaldée. Ce pourrait être une innovation indépendante, mais ce fut plus probablement un emprunt aux Indo-Iraniens, présents en Mésopotamie au moins depuis la création de l’empire de Mitanni vers -1460, donc bien avant les premières mentions des Chaldéens au Xe siècle avant J.-C. ou la fondation de l’empire néo-babylonien au VIIe siècle. Du reste, puisque la Bible ne date pas d’avant la prise de Babylone par Cyrus en -539, elle a pu subir sur ce point une double influence des Indo-Iraniens, directe par les Perses et indirecte par les Babyloniens.

La Ménorah, chandelier ou candélabre à sept branches, est l’emblème du judaïsme (Exode, XXV 31-40). Là encore, 7 s’analyse comme 6+1, puisque la Bible dit que “six branches sortiront de ses côtés, trois branches du candélabre d’un côté, et trois branches du candélabre du deuxième côté”, en sus de la branche centrale. La Bible raconte que le démon Asmodée a tué l’un après l’autre les sept maris de Sarra (au bord du suicide, celle-ci a été sauvée par l’archange Raphaël, qui l’a donnée à Tobie) (Tobie, III 7-17).

La sacralisation de sept tourne à l’obsession dans le récit du siège de Jéricho au chapitre VI de Josué. Au septième jour, sept prêtres sonnent les sept trompettes qui vont faire tomber les murailles en faisant sept fois le tour de la ville, avant, bien sûr, que d’exterminer “tout ce qui se trouvait dans la ville, hommes et femmes, jeunes et vieux, jusqu’aux taureaux, aux moutons et aux ânes, les passant au fil de l’épée”. Sept, nombre magique… Au chapitre VII du Deutéronome, ce sont “sept nations plus nombreuses et plus puissantes” que le peuple israélite, dont les Cananéens, qui sont “dévouées par anathème”, autrement dit vouées à l’extermination ou plus précisément à l’immolation, ces tueries étant tenues pour un sacrifice rendu à Yahvé à sa demande (dévouer a ici le sens d’immoler).

Le judaïsme actuel – qui est celui des pharisiens dont parle l’Evangile – réserve aux Juifs le Décalogue et les 613 commandements ou mitzvot dénombrés par Maïmonide ; les rabbins ne proposent aux non-Juifs (Goyim) pour se conformer à la Bible, sans qu’ils puissent pour autant devenir juifs, que “les sept lois des enfants de Noé”. Ils sont trop bons…

Le Nouveau Testament n’est pas en reste, puisqu’on lit dans l’Apocalypse de saint Jean : “…il y avait devant le trône sept lampes allumées, qui sont les sept Esprits de Dieu” (IV 5). Et encore : “Je vis dans la main droite de celui qui était assis sur le trône un livre scellé de sept sceaux” (V 1). “Je vis les sept anges qui sont devant la face de Dieu, et on leur donna sept trompettes” (VIII 2). “Je vis dans le ciel un autre prodige grand et admirable. C’étaient sept anges qui avaient les sept dernières plaies par lesquelles la colère de Dieu est consommée… Les sept anges qui portaient les sept plaies sortirent du temple… Alors, l’un des quatre animaux donna aux sept anges sept coupes d’or pleines de la colère de Dieu” (XV 1, 6-7).

La sacralisation du nombre sept peut venir du nombre de planètes que l’on voit à l’œil nu, sans compter la Terre : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, auxquelles on ajoutait le soleil et la lune. Les anciens astrologues ou astronomes ont supposé qu’il y avait donc sept cieux, chaque planète étant posée sur le sien ; dans une variante, on ajoutait la voûte céleste qui portait les étoiles, ce qui obligeait à négliger Mercure, proche du soleil, pour rester à sept cieux… Et les alchimistes ont établi une correspondance avec les sept métaux connus dans l’Antiquité : or, cuivre, argent, plomb, étain, fer, mercure.

Le mithriacisme, hérésie zoroastrienne qui sévissait dans l’empire romain, où elle a longtemps concurrencé le christianisme, avait ses “mystères”, lesquels connaissaient sept grades d’initiation, le premier étant ouvert aux enfants à l’âge de sept ans.

On notera encore avec amusement l’embarras de Georges Dumézil au sujet d’Armaiti, quatrième des six immortels bienfaisants (Ahura Mazda mis à part), “qui altère la correspondance entre la liste des dieux fonctionnels de Mitani [première attestation écrite de la trifonctionnalité, en -1380] et la liste des Archanges mazdéens” (op. cit., p. 170). “Pourquoi, comme représentants de la troisième fonction, le réformateur ne s’est-il pas contenté des deux figures jumelles [Haurvatât-Ameretât] qu’il substituait aux Nàsatya ?” (p. 173). Dumézil avance deux hypothèses improbables. (1) “Zoroastre s’est peut-être trouvé devant deux listes équivalentes, interchangeables” (p. 174), ayant au troisième échelon, soit les Nàsatya, soit la Terre, qui sera représentée par Armaiti. (2) Ou encore : “Le groupement des dieux scandinaves de la fécondité et de l’abondance [troisième fonction], Njördhr, Freyr, Freya, peut éclairer, et engager à considérer comme ancien, le groupement des trois dernières Entités zoroastriennes, Armaiti, Haurvatât, Ameretât” (p. 180).

Ultérieurement, Dumézil a imaginé une autre solution, qui lui a semblé la meilleure : (3) Armaiti serait l’équivalente de Sarasvati, la déesse trivalente des Védas, qui est associée aux trois fonctions, mais qui est classée dans la troisième (“L’idéologie tripartie des Indo-Européens”, p. 152).

En fait, aucune des trois hypothèses ne démontre qu’il fût nécessaire d’ajouter Armaiti à la structure trifonctionnelle, celle-ci étant déjà complète sans elle. Dumézil n’a pas pensé à une explication beaucoup plus simple… Le réformateur a peut-être simplement voulu que la liste des immortels bienfaisants contînt sept entités, ou plutôt 6+1, puisque sept avait une valeur sacrée ! Encore fallait-il ajouter Ahura Mazda en tête de liste. Dans une variante, c’est Spenta Manyu, l’Esprit Saint, qui est à la première place, l’essentiel étant toujours d’arriver à sept. Comme l’a remarqué plaisamment Jean Kellens, c’est le contraire des trois Mousquetaires, qui sont quatre : les sept immortels bienfaisants ne sont que six…

Comme l’Iran et l’Inde, la Grèce antique donnait une valeur sacrée ou symbolique au nombre sept. Elle avait ses sept Sages, et elle connaissait également les sept Merveilles du monde, les Sept contre Thèbes, ainsi, plus tardivement, que les sept arts libéraux… Il faut croire qu’elle avait subi l’influence de l’Iran, à moins que ce ne fût un legs du fonds commun indo-européen, puisque les Grecs étaient eux aussi des Indo-Européens. De même, la Rome antique s’est donnée sept rois dans l’histoire fabuleuse de ses origines, de Romulus à Tarquin le superbe.

Nous voyons sept couleurs dans l’arc-en-ciel et c’est à sept ans que l’enfant atteint l’âge de raison. Jusqu’en 2002, le mandat du président de la république était un septennat. Le cinéma est le septième art (qui nous a donné notamment Le septième sceau d’Ingmar Bergman et Les sept samouraïs d’Akira Kurosawa). Nous avons gardé les sept jours de la semaine, tout en repoussant le jour de repos du samedi, le sabbat des Juifs, au dimanche, jour de la Résurrection. Les catholiques ont multiplié les heptades sans se douter le moins du monde que la valeur sacrée du nombre sept était d’origine zoroastrienne. Ils se souviennent des sept dernières paroles du Christ en Croix, ils fêtent Notre-Dame des sept douleurs le 15 septembre, ils disent sept prières pour les sept douleurs et les sept allégresses de saint Joseph. Ils ont ouï-dire de la légende orientale des sept dormants. Ils ont sept sacrements et les enfants peuvent faire leur première communion à l’âge de sept ans. Ils connaissent les sept dons du Saint-Esprit, les sept vertus principales (trois théologales et quatre cardinales), les sept péchés capitaux…

On ne s’étonnera donc pas que le présent article soit divisé en sept paragraphes, celui-ci étant un intermède qui joue le rôle d’Armaiti parmi les immortels bienfaisants…

Etrange méconnaissance

Ce fait indubitable que les dogmes et la morale du zoroastrisme ont été transmis d’abord au judaïsme antique, après -539, puis, par son intermédiaire, au christianisme, au judaïsme postérieur et à l’islam, est étrangement méconnu. On peut en donner quatre raisons.

La première est évidente : l’Ancien Testament ne souffle mot de Zoroastre ni du zoroastrisme. On a cru que la vénération des Juifs pour Cyrus tenait simplement au fait qu’il les avait libérés et qu’il leur avait permis de construire ou de reconstruire un temple à Jérusalem. On n’a pas su voir qu’elle était aussi sans doute la reconnaissance implicite qu’il leur avait inculqué des idées religieuses nouvelles.

La deuxième raison, c’est la difficulté du sujet, qui vient de l’obscurité des textes et de l’incertitude de la traduction. La démonstration définitive de l’archaïsme de la langue des Gâthâs n’a été faite qu’en 1958. Auparavant, les savants avaient échafaudé diverses hypothèses aujourd’hui irrecevables, notamment sur la datation de l’Avesta. On a même eu droit à des thèses ébouriffantes. Par exemple, en 1938, Henrik Samuel Nyberg avait fait de Zoroastre un sorcier ou un chaman. Tout au contraire, en 1947, Ernst Emil Herzfeld avait fait de celui-ci un homme politique qui aurait vécu à l’époque de Cyrus et Darius… En 1951, Walter Bruno Henning a fait justice de ces deux théories aussi arbitraires et absurdes l’une que l’autre (“Zoroaster, politician or witch-doctor ?”, repris dans Robert Charles Zaehner, op. cit., pp. 349-359). S’agissant de Zoroastre, la bonne interprétation avait pourtant été donnée pour l’essentiel dès 1862 par Martin Haug, qui fut le premier savant à avoir soutenu la datation haute. Selon Haug, Zoroastre fut un prophète qui a professé un monothéisme intransigeant. Comme celui-ci parle à la première personne du singulier dans les Gâthâs, il n’y a aucune raison sérieuse de douter de sa réalité historique, bien qu’il ait vécu il y a fort longtemps, aux environs de -1400.

La troisième raison, c’est le caractère multiforme de l’Avesta, qui contient trois religions en une : monothéisme, dualisme, polythéisme, sans parler de l’évolution ultérieure du mazdéisme. Nous n’avons parlé jusqu’à présent que du zoroastrisme pur, lequel était strictement monothéiste à l’origine. Mais il a ultérieurement muté vers le dualisme lorsque les disciples de Zoroastre, hantés par la présence du Mal dans le monde, ont trouvé insuffisante la justification qu’en avait donnée le prophète. Si Ahura Mazda est infiniment bon, pourquoi a-t-il créé Angra Manyu, l’Esprit du Mal ? C‘était en vérité un faux procès, car Angra Manyu n’a pas été créé mauvais, il a décidé de le devenir. « Puisque Angra Mainyu a librement choisi son mode d’être et sa vocation maléfique, le Seigneur Sage ne peut pas être considéré comme responsable de l’apparition du Mal” (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idée religieuses, tome 1, p. 325). En opposant Spenta Manyu à Angra Manyu, Zoroastre avait défini un dualisme moral et philosophique qui ne remettait pas en cause l’unicité de Dieu. Le Videvdat, qui fait partie du second Avesta, altère profondément la doctrine de Zoroastre pour établir un dualisme absolu. Il fait d’Angra Manyu un Dieu à part entière, situé au même niveau qu’Ahura Mazda, le Dieu du Bien, ce dernier absorbant alors l’Esprit Saint, Esprit du Bien, Spenta Manyu. Dans l’empire perse sassanide (226-651), qui tomba lors de la conquête arabe, Ahura Mazda s’appelait Ohrmazd en moyen-perse et Angra Manyu était devenu Ahriman. La religion zoroastrienne était alors un dualisme fondé sur l’opposition Ohrmazd-Ahriman.

Le second Avesta révèle une autre transformation, qui est une réaction polythéiste. Les disciples infidèles de Zoroastre ont ressuscité les dieux défunts, notamment Mithra, tout en reconnaissant la suprématie d’Ahura Mazda. Les anges, yazatas, sont redevenus des dieux. Pourtant, cette nouvelle version du zoroastrisme a conservé la plupart des dogmes transmis au christianisme. Duchesne-Guillemin nous apprend que l’homologie avec celui-ci s’est poursuivie jusque dans le culte :

“Le sacrifice de Haoma est celui d’un dieu mourant offert à un dieu. De plus, celui-ci est son père : Haoma parle en effet d’Ahura Mazda, dans un passage de l’Avesta, comme du Père. Si l’on considère, en outre, qu’après l’oblation le prêtre et les fidèles consomment la victime sous des espèces non sanglantes et, ce faisant, participent à l’immortalité du dieu, en gage de vie éternelle et de résurrection, on reconnaîtra, à la suite de Zaehner, que cette conception rappelle de façon frappante la messe catholique.”

Cependant :

“Ce qui est au centre même de la liturgie chrétienne est à peine entrevu dans le rituel mazdéen – qui ne peut se référer à un fait historique comme la crucifixion” (“L’Iran antique et Zoroastre”, p. 688).

On voit bien que le christianisme ne saurait se réduire au zoroastrisme, malgré la concordance des dogmes ou même des pratiques, parce qu’il ajoute à ce dernier.

Le mythe du zervanisme, selon lequel Ahura Mazda (Ohrmazd) aurait été surplombé par un Dieu suprême nommé Zervan ou Zurvan, maître du temps, qui serait son père, ainsi que celui d’Angra Manyu (Ahriman), a accru la confusion. D’après Jean Kellens, “le zervanisme n’est documenté que par des auteurs non iraniens d’époque postsassanide”, et c’est une “illusion” qui a été maintenant “réfutée” (op. cit., pp. 91 et 164). Sans contester la théorie d’une hérésie zervanite, Jean Varenne semble du même avis pour l’essentiel : « Zurvân, le “Temps”: puissance divine… les Grecs ont cru, à tort, que les mazdéens le plaçaient au dessus du Seigneur Sage. Il n’est en fait que l’une des manifestations de sa toute-puissance » (Zoroastre, le prophète de l’Iran, p. 249). Peut-être aussi les auteurs étrangers à l’Iran ont-ils fait une confusion avec le manichéisme, religion fondée par Mani (216-277) et qui opposait le Dieu du bien et de la lumière, Zurvan, Dieu suprême, au Prince des Ténèbres, Ahrmen, équivalent d’Ahriman. Il n’y aurait donc pas lieu de tenir compte de ce zervanisme imaginaire, les Iraniens n’ayant jamais entendu parler d’un dieu nommé Zervan, du moins avant l’éclosion du manichéisme.

La quatrième raison de cette étrange méconnaissance, c’est la répugnance de beaucoup d’auteurs à accepter qu’il pût y avoir avant la Bible une religion à laquelle celle-ci aurait emprunté ses dogmes. Ce n’est pas vrai seulement d’auteurs chrétiens ou juifs, mais aussi d’incroyants qui témoignent un respect paradoxal pour la thèse de l’originalité absolue du judaïsme. Jean Kellens, spécialiste de l’Avesta, est un exemple caricatural de ce déni de réalité. Lui qui se dit marxiste et athée (on se serait passé de cette confidence déplacée dans un ouvrage d’érudition), mais qui est mieux que quiconque au fait de la question, comme le montrent les citations que nous avons faites de son livre, paraît surtout préoccupé de ne pas “faire concurrencer un prophète juif par un prophète indo-européen” (op. cit., p. 38, voir aussi pp. 66-67) – sachant, bien sûr, que Zoroastre, en tant qu’Iranien, était indo-européen ! Et de céder aux démons de l’hypercritique, qui tend à dissoudre dans le doute les vérités les mieux établies. Cela pour occulter ou retarder la conclusion imparable qu’il refuse alors qu’elle découle nécessairement de ses propres données, ne lui en déplaise : c’est bel et bien un prophète indo-européen, Zoroastre, qui fut le premier, et non les auteurs ou prophètes juifs de l’Ancien Testament, qui ne furent que ses successeurs et ses héritiers.

Les spécialistes de la Bible se contentent le plus souvent de relever comme un fait anecdotique que “paradis” est un mot d’origine perse, sans aller plus loin dans leurs réflexions. Ils ignorent le zoroastrisme, tout autant que les conclusions des spécialistes de l’Iran ancien, comme Duchesne Guillemin, Widengren ou Zaehner, et passent sous silence la concordance des dogmes, alors que ce fait capital saute aux yeux. Widengren s’en est offusqué : “Ces faits ne sont pas universellement reconnus. Je suppose que c’est uniquement pour des raisons scientifiques – en tout cas, je ne discuterai pas des autres ici” (Les religions de l’Iran, p. 393). Et l’auteur de se battre les flancs pour trouver des “raisons scientifiques” qui pourraient expliquer ce déni de réalité. Il est clair qu’il n’y en a pas. Si l’on n’a répondu à Widengren que par la conspiration du silence, c’est que l’on n’avait aucun argument sérieux à lui opposer.

André Dupont-Sommer (1900-1983), qui fut professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’hébreu et araméen, membre de l’Institut, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, a fait exception, puisqu’il l’a quand même reconnu, en termes excessivement prudents : “C’est après Zoroastre que se rencontrent les premières formulations explicites du monothéisme juif” (cité par Paul du Breuil, Le zoroastrisme, PUF, collection “Que sais-je ?”, 1982, p. 68).

Cet aveuglement volontaire a trop duré. Aujourd’hui, en 2021, cela fait plus de soixante ans que l’on sait à quoi s’en tenir. On ne peut ignorer la concordance des dogmes entre zoroastrisme et christianisme. On sait qu’il n’y a pas eu de contacts entre Juifs et Perses avant -539, et qu’il y en a eu revanche d’étroits après cette date, et pendant des siècles. On a appris, enfin, et cela ne fait plus aucun doute, que l’Avesta avait été composé plusieurs siècles avant -539. La conclusion s’impose : le judaïsme de l’Ancien Testament et, par son intermédiaire, le christianisme, le judaïsme actuel et l’islam ont hérité à des degrés divers des dogmes du zoroastrisme, le christianisme en étant l’héritier le plus fidèle. Il est temps que les études bibliques prennent acte de la révolution copernicienne que leur impose le progrès des études avestiques, qu’elles admettent qu’avant la Bible il y avait l’Avesta, et que celui-ci fut la source de celle-là.

Le christianisme, accomplissement du zoroastrisme

Le christianisme a conservé ou recouvré tous les dogmes du zoroastrisme que nous avons mentionnés, ainsi que sa morale universelle, mais il est allé plus loin et plus haut, en sorte que l’on peut le qualifier de zoroastrisme accompli.

En premier lieu, les chrétiens croient que Dieu est infiniment bon, comme l’est Ahura Mazda, alors que Yahvé est un Dieu cruel et que l’Ancien Testament égrène les horreurs qui sont perpétrées en son nom ou selon ses ordres. Autant il n’est pas difficile de voir dans Ahura Mazda une préfiguration du Dieu du Nouveau Testament, autant il faut faire un effort pour admettre que le Dieu des chrétiens est le même que celui des Juifs. C’est une difficulté théologique majeure. L’hérésiarque Marcion, pour qui la Bible hébraïque était l’œuvre de Satan, avait des circonstances atténuantes. Il paraît que l’abbé Pierre a été bouleversé quand il a découvert les abominations de l’Ancien Testament, dont on ne lui avait pas parlé au cours de ses études au séminaire… Nous l’avons dit, l’apôtre saint Paul a pu qualifier l’Ancienne Alliance de “ministère de la mort”, de “ministère de la condamnation”, tout en ajoutant que celui-ci était “accompagné de gloire” (II Corinthiens, III 7, 9).

On comprend que les chrétiens soient tentés de refuser l’interprétation littérale de l’Ancien Testament, suivant en cela Saint Augustin. “Tout ce qui ne va point à la charité est figure”, a déclaré Pascal. On ne peut croire, par exemple, que le Dieu d’amour ait vraiment ordonné aux Juifs l’extermination des Amalécites, “y compris les enfants à la mamelle”, comme nous l’avons vu (I Samuel, XV 3). On est tenu d’en déduire que c’est un mensonge qui illustre la perversité et l’hypocrisie des auteurs de ce populicide. Ici, comme dans de nombreux passages de la Bible hébraïque, les Juifs ont osé prétendre que leur crime leur avait été ordonné par Dieu, odieux blasphème qui mettait un comble à leur faute. Selon Saint Augustin, Dieu n’a pas choisi les Hébreux parce qu’ils auraient été meilleurs que les autres peuples…

Les voies du Seigneur sont impénétrables, mais on peut se demander si le combat de Jacob-Israël contre Dieu rapporté dans le chapitre XXXII de la Genèse (24-30) n’est pas la clé d’interprétation de ce paradoxe, que Dieu ait accepté de bénir Jacob et qu’il ait élu le peuple d’Israël. Dans sa miséricorde infinie, Dieu aurait voulu donner à un peuple infâme, celui là-même qui, comme son nom l’indiquait, se battait contre Lui, une planche de salut en la Personne de Jésus de Nazareth, le Christ, qui allait naître en son sein, révélant par là-même que tous les hommes avaient vocation à être sauvés.

Dans la deuxième épître aux Corinthiens, au chapitre III, déjà cité, opposant “la Nouvelle Alliance”, qui est le “ministère de l’esprit”, à l’Ancienne, qui est le “ministère de la lettre”, et qu’il qualifie de “ministère de la mort”, de “ministère de la condamnation”, car “la lettre tue, et l’esprit donne la vie”, l’apôtre saint Paul n’hésite pas à discréditer Moïse lui-même, et les Israélites avec lui : “Nous ne faisons pas comme Moïse, qui se mettait un voile sur le visage, marquant par là que les enfants d’Israël ne pourraient souffrir la lumière… Et ainsi leurs esprits sont demeurés endurcis et aveuglés. Car jusqu’aujourd’hui même, lorsqu’ils lisent le vieux Testament, ce voile demeure toujours sur leur cœur…” (5-14).

 Le christianisme a répudié la notion raciste de peuple élu, étant une religion universaliste qui s’adresse à tous les hommes, au même titre que le zoroastrisme. L’attachement des chrétiens à “l’histoire sainte”, récit des tribulations du peuple juif – récit au demeurant dépourvu de valeur historique -, ne doit pas faire illusion, puisque l’Ancien Testament prend un sens nouveau avec le Christ : la foi chrétienne est revenue aux principes du zoroastrisme en s’affranchissant du judaïsme. Elle enseigne à nouveau une morale universelle et, ce faisant, elle a rompu avec la morale particulariste des Juifs. Elle appelle les fidèles, comme le faisait Zoroastre, à prendre le parti du bien contre le mal. La morale zoroastrienne était une éthique de la vérité, opposée au mensonge. Jean Haudry parle même d’une “religion de la vérité” propre au monde indo-iranien (“Mithra, adversaire ou précurseur du christianisme ?”, pp. 153-4). Ahura Mazda était l’homologue du dieu védique Varuna, dont le nom signifie “Parole vraie”.

La triade pensée, parole, action était au cœur de la morale zoroastrienne. Pour être sauvé, il fallait avoir de bonnes pensées, prononcer de bonnes paroles, faire de bonnes actions. Le Confiteor porte témoignage de cette filiation morale qui nous unit au prophète de l’Iran, par delà les siècles. “Je confesse à Dieu… que j’ai beaucoup péché par pensée, par parole et par action…” (“Confíteor Deo… quia peccavi nimis cogitatione, verbo et opere…”, dans la forme traditionnelle, dite extraordinaire, du rite romain ; dans la forme ordinaire, on ajoute : “omissione”, “par omission”). Marc Philolenko, dans son étude des origines du Confiteor, a conclu que la formule était issue de l’Iran mazdéen : “La formule ternaire pensée-parole-action remonte aux Gatha, peut-être même est-elle plus ancienne” (cité par Jean Haudry, La triade pensée, parole, action dans la tradition indo-européenne, p. 8). C’est Damase Ier, pape de 366 à 384, qui l’a introduite dans l’ordinaire de la messe en l’empruntant aux chrétiens d’Alexandrie, en Egypte. Il semble ainsi que le zoroastrisme a exercé une influence bienfaisante sur l’Eglise à ses débuts en favorisant le développement de son enseignement moral.

La foi chrétienne contient aussi une éthique de la vérité : “Que ton oui soit oui, que ton non soit non, tout le reste vient du démon”, a dit le Christ (Matthieu, V 37). Elle est exaltée dans le dialogue avec Pilate : “Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix” (Jean, XVII 17). Cependant, le christianisme a perfectionné le zoroastrisme également dans le domaine moral, car il contient plus encore une éthique du pardon et de la charité, opposée à la cruauté de la Bible hébraïque, et qui n’était pas présente dans le zoroastrisme, sinon à l’état de traces. “La prédication du prophète Zarathustra est tout axée sur le châtiment des méchants et la récompense des justes. Son dieu est un dieu de justice, non de miséricorde” (Jacques Duchesne-Guillemin, Zoroastre, p. 77).

Le christianisme est à la fois un dépassement du judaïsme et un accomplissement du zoroastrisme. Le judaïsme de l’Ancien Testament a été un détour entre Zoroastre et Jésus.

En second lieu, le christianisme a ajouté aux dogmes zoroastriens la création ex nihilo, le péché originel, l’Incarnation, la Rédemption par le Sacrifice de la Croix et la Sainte Trinité.

La création ex nihilo traduit toute la puissance et toute la grandeur de Dieu, car la création dont Il est l’auteur n’est plus la mise en ordre d’une réalité préexistante. Ahura Mazda, quant à lui, n’était que l’agent de la mise en place des éléments constitutifs de l’univers, l’ordonnateur du chaos.

Le péché originel est la vraie solution au problème du mal, à la théodicée. Unde malum, d’où vient le mal ? s’interrogeait Tertullien. Pourquoi le mal, alors que Dieu est à la fois tout-puissant et infiniment bon ? La réponse est que la liberté donnée aux créatures, qui est un bien, leur permet de commettre le mal. Le grand philosophe Leibniz avait donc raison de conclure que le monde était le meilleur possible, nonobstant les railleries dérisoires de Voltaire.

Le récit de la Chute, dans la Genèse, ne provient pas du zoroastrisme, il est un emprunt à la religion accadienne et les Accadiens étaient des Sémites. On ne voit rien d’autre, dans la foi chrétienne, qui soit d’origine sémitique. Mais seul le christianisme en a déduit le dogme du péché originel, qui est ignoré tant du judaïsme sacerdotal de l’Ancien Testament – celui des sadducéens à l’époque du Christ – que du judaïsme actuel – qui est (on a trop tendance à l’ignorer) celui des pharisiens dont parle l’Evangile – et de l’islam. Marqué par le péché originel, le fidèle chrétien est libre de choisir le bien et de refuser le mal avec l’aide de la grâce pour gagner le salut. Dans l’Ancienne Alliance, l’Israélite devait être l’esclave de Dieu : la plupart des traductions de la Bible hébraïque sont édulcorées sur ce point et écrivent pudiquement “serviteur” pour esclave. Le lecteur moderne a tendance à y voir un domestique ou un employé de maison, alors que, par exemple, le dixième commandement de Dieu indique clairement que le “serviteur” appartient à son maître, donc qu’il est un esclave, en bon français. Ici, aussi, la rupture est nette dans la Nouvelle Alliance : le fidèle le plus saint reste libre. L’amour de Dieu ne commande pas l’esclavage. “Le Seigneur, c’est l’Esprit, et où est l’esprit du Seigneur, là est la liberté” (II Corinthiens, III 17).

Le zoroastrisme enseigne que le prophète, ou son fils, reviendra pour chasser les démons et ressusciter les morts. La foi chrétienne dit que Jésus-Christ, le Sauveur, reviendra à la fin des temps, mais aussi qu’Il a d’abord donné sa vie sur la Croix pour sauver les hommes. La Rédemption par le Sacrifice du Christ confère une tout autre dimension à l’économie du salut. Et Zoroastre n’est qu’un homme, en dépit du destin fabuleux que l’Avesta lui prête, tandis que le Christ est l’Incarnation de Dieu, Dieu fait homme.

La Sainte Trinité est ébauchée dans le zoroastrisme, où sont présents, aux côtés d’Ahura Mazda, d’une part, Zoroastre, prophète et Sauveur, d’autre part, Spenta Manyu, l’Esprit Saint. Mais Zoroastre n’est qu’un homme, et Spenta Manyu n’est pas un dieu. Au contraire, dans le mystère de la Sainte Trinité, Dieu est à la fois Un et constitué de trois Personnes divines, le Père, le Fils, que le Père a engendré, et le Saint-Esprit, qui procède du Père et du Fils.

Le christianisme n’a pas seulement hérité du zoroastrisme, il en est l’accomplissement sublime.

Les Pères de l’Eglise se sont réclamés des philosophes grecs qui étaient arrivés, par l’usage de la seule raison, à la croyance en un Dieu unique et en l’immortalité de l’âme. De même, Saint Justin martyr, au IIe siècle, ayant observé le parallélisme du mazdéisme avec le christianisme, en avait conclu que Zoroastre était un témoin de l’Evangile parmi les païens. « La prédication passionnée, exclamatoire, de Zarathustra est tout animée par la présence qu’il sollicite et adjure sans cesse, et qui se révèle. Elle nous rappelle le ton des prophètes d’Israël. Zarathustra sait que Dieu parle par sa bouche. Il a reconnu en lui, en une série de visions, le Seigneur Saint… Tel Isaïe entonnant “Saint, saint, saint est le Seigneur…”, il s’écrie : “Je te reconnais saint, ô Seigneur Sage…” » (Jacques Duchesne-Guillemin, “L’Iran antique et Zoroastre”, pp. 658 et 661). Le Saint-Esprit, qui a parlé par les prophètes, a parlé en premier lieu par Zoroastre, le prophète de l’Iran, qui vécut 1.200 ans avant le Christ, 700 ans avant la Bible, à l’aube de la Révélation ; en second lieu seulement et beaucoup plus tard par les prophètes de l’Ancien Testament, qui ont poursuivi l’enseignement du fondateur du mazdéisme. Zoroastre fut le prophète primordial.

N’est-ce pas la signification profonde de l’hommage que “des mages venus d’Orient” ont rendu à l’enfant Jésus dans sa crèche de Bethléem (Matthieu, II 1-12) ? Bien que l’Avesta ignorât les mages, c’était le nom que l’on donnait aux prêtres zoroastriens à l’époque du Christ. “L’étoile qu’ils avaient vue en Orient” – en Orient, c’est-à-dire en Iran – les conduisit jusqu’à Jésus. Ainsi, les prêtres de Zoroastre apparaissent au tout début du Nouveau Testament, au deuxième chapitre du premier Evangile, juste après la naissance de Jésus et sa généalogie, qui, par saint Joseph, le rattache à Abraham, ce qui marque le double héritage du christianisme, direct pour le judaïsme, indirect pour le zoroastrisme.

Saint Matthieu savait fort bien qui étaient les mages et, après lui, les auteurs chrétiens des premiers siècles, comme saint Justin martyr, ne l’ignoraient pas non plus. Ils ont donc vénéré Zoroastre, maître des mages venus adorer l’enfant Jésus. Le progrès des connaissances montre qu’ils ont eu tout à fait raison, bien qu’ils fussent en dessous de la réalité, ne mesurant pas l’étendue de la concordance des dogmes ni l’antériorité de Zoroastre sur la Bible.

A partir du IIIe siècle, avec Tertullien, qui de ces prêtres a fait des rois, le souvenir des mages a été noyé dans la lumière de l’Epiphanie et on a perdu de vue le lien avec Zoroastre. Aujourd’hui, des commentateurs tendancieux présentent les mages de l’Evangile comme de vagues “astrologues”, venus d’un “Orient” fabuleux. C’est de la désinformation scripturaire. Il faut rétablir la vérité. Les mages venus adorer l’enfant Jésus à Bethléem étaient des prêtres de Zoroastre.

Ex Oriente lux, la lumière apparut d’abord là-bas, en Iran, à l’est de la Palestine. Les présents que les mages firent à Jésus étaient le symbole de l’héritage religieux qu’ils léguaient au christianisme. En se prosternant devant Lui pour l’adorer, ils ont célébré par là-même la translation du zoroastrisme au christianisme.

Post-scriptum

On pourrait être tenté de nous taxer de semi-marcionisme, vu les critiques sévères, parfois acerbes, que nous nous sommes cru autorisé à faire à l’Ancien Testament, pris du moins dans son sens littéral. Osera-t-on en dire autant de l’apôtre saint Paul – s’il nous est permis de nous comparer à lui -, qui a défini l’Ancienne Alliance, on ne le répétera jamais assez, comme “le ministère de la mort”, “le ministère de la condamnation” (II Corinthiens, III 7, 9) ? Aussi inattendues, voire provocantes ou irrévérencieuses, que puissent paraître parfois nos analyses, elles sont fondées sur des données avérées ou sur des hypothèses vraisemblables et s’appuient sur l’autorité des savants considérables que nous avons cités… tout en bénéficiant du sauf-conduit délivré par deux Pères de l’Eglise, saint Justin martyr et Clément d’Alexandrie. Nous croyons qu’elles ne sont en rien contraires au Magistère de l’Eglise catholique, qui s’impose à nous comme à tout autre fidèle. A notre humble avis, on tombe plutôt dans l’hérésie, et même dans le blasphème, en faisant une lecture littérale des passages de l’Ancien Testament qui imputent à Dieu la responsabilité de crimes commis par les Juifs, oubliant ce principe cardinal : “La lettre tue et l’esprit donne la vie” (ibidem, 6).

L’exigence de vérité à laquelle le Christ nous a appelés nous paraît justifier l’acte de réinformation religieuse, historique et théologique que nous avons voulu faire dans le présent article sur les origines zoroastriennes de l’Occident chrétien.

Sources et références

– Duchesne-Guillemin (Jacques), “La religion iranienne”, Les religions de l’Orient ancien (Librairie Arthème Fayard, 1957) ; La religion de l’Iran ancien (Presses universitaires de France, 1962) ; “Zoroastrianism and Parsiism”, The new Encyclopædia Britannica, Macropædia, tome 19 (Encyclopædia Britannica, Inc., Chicago, Etats-Unis, 1977) ; Zoroastre – étude critique avec une traduction commentée des Gâthâ (Robert Laffont, 1981) ; “L’Iran antique et Zoroastre”, Histoire des religions, tome 1 (Gallimard, Encyclopédie de la Pléiade, 1982) ; “L’Eglise sassanide et le mazdéisme”, Histoire des religions, tome 2 (Gallimard, Encyclopédie de la Pléiade, 1983).

– Dumeige (Gervais), Textes doctrinaux du Magistère de l’Eglise sur la Foi catholique (éditions de l’Orante, 1984).

– Dumézil (Georges), Naissance d’archanges (Jupiter, Mars, Quirinus III) – Essai sur la formation de la théologie zoroastrienne (Gallimard, 1945) ; Idées romaines (Gallimard, 1969), deuxième partie, chapitre IV, “Les rois romains de Cicéron” [intitulé “Les archanges de Zoroastre et les rois romains de Cicéron” dans le recueil de 1992, voir ci-dessous] ; Les dieux souverains des Indo-Européens (Gallimard, 1977), introduction, “Les dieux indo-iraniens des trois fonctions”, et chapitre III, “Réformes en Iran” ; “L’idéologie tripartie des Indo-Européens”, dans le recueil posthume Mythes et dieux des Indo-Européens présenté par Hervé Coutau-Bégarie (Flammarion, 1992). [Georges Dumézil (1898-1986), major au concours d’entrée de l’Ecole normale supérieure (rue d’Ulm), agrégé de lettres, fut directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire des “civilisations indo-européennes”, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et de l’Académie française. Il fut le maître des études indo-européennes. Ne soyons pas avare de notre admiration : Dumézil fut un génie de la science.]

– Eliade (Mircea), Histoire des croyances et des idées religieuses, tome 1, de l’âge de la pierre aux mystères d’Eleusis (Payot, 1984), chapitre XIII, “Zarathoustra et la religion iranienne” ; tome 2, de Gautama Bouddha au triomphe du christianisme (Payot, 1984), chapitre XXVII, “Nouvelles synthèses iraniennes”.

– Haudry (Jean), “Mithra, adversaire ou précurseur du christianisme ?”, Zarathoustra et renouveau chrétien de l’Europe (Guy Trédaniel, 1996) ; La triade pensée, parole, action dans la tradition indo-européenne (Archè, Milan, Italie, 2009).

– Kellens (Jean), La quatrième naissance de Zarathushtra (Seuil, 2006) ; Lecture sceptique et aventureuse de la Gâthâ ustauuaiti – études avestiques et mazdéennes, vol. 6 (éditions de Boccard, 2019). [Né en 1944, Jean Kellens, spécialiste de l’Avesta, a été professeur au Collège de France, titulaire de la chaire des “langues et religions indo-iraniennes”. Il est dommage que l’immense savoir acquis par Jean Kellens dans son domaine soit pollué par une idéologie nauséabonde inspirée du marxisme. Voir un passage de La quatrième naissance de Zarathushtra, pp. 81-82, où il se surpasse dans l’ineptie, affirmant notamment que tous les gènes sont “banals”… comme si les gènes d’un chimpanzé valaient ceux d’un professeur au Collège de France !]

– König (Franz, cardinal), “Zoroaster”, The new Encyclopædia Britannica, Macropædia, tome 19 (Encyclopædia Britannica, Inc., Chicago, Etats-Unis, 1977) ; Influence of Zarathustra in the World, conférence du 24 octobre 1976 à l’université de Téhéran, en ligne : http://www.zoroastrian.org.uk/vohuman/Article/ – 2018 (consulté le 26 juin 2021). [Conspiration du silence ? Le fait est que le texte de la conférence historique du cardinal König est quasiment introuvable. On peut comprendre que l’université de Téhéran l’ait mis sous le boisseau après la révolution islamique de 1979, mais il devrait être fameux en Occident. Peut-être son auteur a-t-il regretté l’audace dont il avait fait preuve dans l’expression de la vérité. Toujours est-il que nous ne l’avons déniché que sur des sites zoroastriens. Nous avons donné ici le lien de l’article en ligne sur le site English Zoroastrian (zoroastrien anglais), http://www.zoroastrian.org.uk . Il faut féliciter ses administrateurs pour la qualité de leur travail. Le Centre européen d’études zoroastriennes, sis à Bruxelles, a édité le texte de la conférence en format papier et l’on peut commander la brochure sur son site, http://www.gatha.org .]

– Varenne (Jean), Zarathustra et la Tradition mazdéenne (Seuil, 2006) ; Zoroastre, le prophète de l’Iran (Dervy, 2020).

– Widengren (Geo), “Stand und Aufgaben der iranischen Religionsgeschichte”, Numen – international Review for the History of Religions, Brill Publishers, Leyde, Pays-Bas, 1954 ; 2, 1955 [cité par le cardinal Franz König, Influence of Zarathustra in the World, op. cit.] ; Les religions de l’Iran (Payot, 1968) ; “Iranian Religions”, The new Encyclopædia Britannica, Macropædia, tome 9 (Encyclopædia Britannica, Inc., Chicago, Etats-Unis, 1977).

– Zaehner (Robert Charles), Dawn and twilight of zoroastrianism, 1961, G.P. Putnam’s sons, New York, Etats-Unis, s. d..

– Nous avons utilisé concurremment plusieurs traductions de la Bible en français : (1) Louis-Isaac Lemaître de Sacy (1700 ; Robert Laffont, coll. Bouquins, 1990), la plus élégante ; (2) Edouard Dhorme (Gallimard, “La Pléiade”, t. 1, 1971, t. 2, 1972), qui ne contient que l’Ancien Testament ; (3) Traduction œcuménique de la Bible (Librairie générale française, “Le livre de poche”, t. 1, 2018, t. 2, 2013, t. 3, 2016) ; (4) chanoine Augustin Crampon (1923, réimpression aux éditions D.F.T., 1989) ; (5) La Bible de Jérusalem (éditions du Cerf, 1984), trop souvent partiale et tendancieuse, tant dans le texte lui-même que dans les commentaires, et donc peu digne de foi.

– A noter que les articles en français de Wikipédia sur le sujet sont en général peu recommandables. Exception : l’article “Avestique” (consulté le 2 mai 2021).

Remarques

1. Eu égard aux conditions de la lecture en ligne, nous avons mis dans le corps du texte, en général entre parenthèses, les précisions qui auraient dues normalement être renvoyées en notes, en ne donnant que les titres des ouvrages figurant in fine dans la bibliographie (« Sources et références« ).

Les mots tirés du sanscrit ou de l’avestique ont été transcrits ici d’après Jean Kellens, sauf dans les citations d’autres auteurs. Les caractères spéciaux de la transcription ont cependant été remplacés par un équivalent. Les noms communs ont pris au besoin la marque du pluriel français. Nous avons renoncé à mettre le “ch” français en lieu et place du “sh” anglais parce que tous les auteurs ici mentionnés avaient gardé celui-ci.

2. Le personnage fabriqué par Frédéric Nietzsche dans son poème parodique Ainsi parlait Zarathoustra (1884) n’a rien à voir avec le prophète de l’Iran. Ses idées nihilistes et grandiloquentes sont aux antipodes du zoroastrisme. “C’est un nom seulement, et rien d’autre – à part peut-être certain ton de vaticination et certaine couleur orientale -, que Nietzsche a voulu emprunter au prophète iranien ; des véritables doctrines de celui-ci, on chercherait en vain la trace dans Ainsi parlait Zarthustra. (Et il ne viendra sans doute à l’idée de personne de les y chercher !)” (Jacques Duchesne-Guillemin, Zoroastre, pp. 10-11).

Henry de Lesquen

Article publié le 4 juillet 2021,
mis à jour au 10 août 2021.

Les trois classes fonctionnelles de la société indo-européenne

Les trois ordres de l’Ancien Régime en France – clergé, noblesse, tiers état -, les trois castes aryas de l’Inde – prêtres, guerriers, producteurs -, les trois classes sociales de la République de Platon – gardiens, auxiliaires, producteurs -, sont des systèmes équivalents qui proviennent d’une même source : la tradition indo-européenne, ou arya, fondée sur le modèle des trois fonctions. Selon celui-ci, les activités sociales relèvent de trois fonctions distinctes et hiérarchisées :

– la première fonction ou fonction souveraine ;

– la deuxième fonction ou fonction guerrière ;

– la troisième fonction ou fonction productive.

Ce modèle définit une conception de la société. Il a été conçu par nos ancêtres, les Aryas originels, avant qu’ils ne se divisassent en se lançant à la conquête du monde, donc au plus tard au quatrième millénaire avant l’ère chrétienne, il y a plus de 5.000 ans. Nous en sommes les héritiers, et nous devons prendre conscience de cet héritage pour sauvegarder notre identité, car l’identité d’un peuple est d’autant plus forte qu’il a gardé, ou recouvré, la mémoire de ses origines.

Le modèle des trois fonctions s’applique à première vue à toutes les sociétés humaines, où il faut se nourrir, se défendre, se gouverner… mais seuls les Aryas ont établi clairement cette séparation entre les trois fonctions et seuls ils ont affirmé la hiérarchie qui devait être établie entre elles, et donc entre les hommes qui les incarnaient, entre les trois classes fonctionnelles.

La fonction souveraine ne se réduit pas aux prêtres, contrairement à ce que l’énumération des ordres pourrait laisser penser. Elle a en réalité deux pôles complémentaires, l’un, fondateur, l’autre, régulateur, et ce dernier seul est celui des prêtres. Premièrement, le pôle royal : il représente la souveraineté politique ; il comprend tous les dirigeants de l’État. Ses valeurs spécifiques sont l’autorité, la puissance, la grandeur… Deuxièmement, le pôle sacerdotal : il est celui de la souveraineté religieuse ; il comprend tous ceux qui portent ou qui portaient la toge : prêtres, magistrats, professeurs… Ses valeurs spécifiques sont la sagesse, la justice, la vérité… La couleur symbolique de la première fonction est le blanc.

La fonction guerrière est celle de l’armée, des gens d’armes. Elle s’étend plus largement à tous ceux qui font usage de la force ou se mettent en danger, donc aux policiers ou agents de sécurité, sans oublier les pompiers, “soldats du feu”. Elle inclut aussi par extension les activités qui opposent des individus ou des équipes dans un combat ritualisé ou qui demandent du courage physique, donc le sport, l’athlétisme. Les valeurs spécifiques de la deuxième fonction sont l’honneur, la prouesse, le sacrifice… Sa couleur symbolique est le rouge.

La fonction productive comprend tout le reste et elle est donc multiforme. Elle inclut les activités économiques : agriculture, industrie, commerce, finance. Elle est aussi fonction reproductive et la femme, mère de famille, s’y rattache. Les valeurs spécifiques de la troisième fonction sont la prospérité, la fécondité, la volupté… L’art en fait partie, comme technique, tout autant que comme esthétique. Sa couleur symbolique est le noir ou le bleu.

Le drapeau français, bleu, blanc, rouge, le blanc étant au centre, est un emblème trifonctionnel.

La fusion des trois ordres qui a eu lieu en France en 1789 et qui a parfait l’unité nationale n’a pas fait disparaître ces trois classes fonctionnelles, bien qu’il n’y eût plus entre elles de limites infranchissables. Après comme avant, il y avait, au sommet de la sphère sociale, d’un côté, l’Etat, de l’autre, l’Eglise, les magistrats, les professeurs, consacrés dans leur éminent statut par la création de l’université. Ensuite, l’armée, muette, mais prestigieuse. Enfin, les entreprises, les familles, les associations, et toutes les autres organisations et activités qui ne relevaient pas des deux premières fonctions. Il n’est en effet nullement nécessaire que les individus soient assignés à jamais dans une classe fonctionnelle pour réaliser le modèle des trois fonctions. On peut ainsi affirmer qu’en France la hiérarchie des fonctions et des classes fonctionnelles a été à peu près respectée, malgré l’incertitude de leurs délimitations, jusqu’à la révolution cosmopolite de 1968.

Depuis lors, c’est la troisième fonction, la fonction productive, qui est passée au sommet de la hiérarchie et qui l’emporte sur les deux autres, indûment déclassées. Cette inversion des fonctions a entraîné l’inversion des valeurs qui caractérise l’idéologie cosmopolite. Nous vivons aujourd’hui dans une société marchande, dominée par le matérialisme et l’utilitarisme, pratiquement unifonctionnelle, et non plus trifonctionnelle, tant les valeurs souveraines et guerrières sont délaissées, méprisées et réduites à la portion congrue. Ce reniement du modèle des trois fonctions et de la hiérarchie des valeurs qu’il implique est lourd de conséquences. Le jugement de Pâris en est le symbole puisque celui-ci, en choisissant Aphrodite, déesse de la volupté et de la troisième fonction, plutôt qu’Héra, déesse de la souveraineté, ou Athéna, déesse de la guerre, a causé la destruction de la cité de Troie.

C’est donc une décadence terrible et dramatique, qui met aujourd’hui la nation en péril de mort. Il faut rétablir un ordre social fondé sur le modèle des trois fonctions.

Climat, corona, et cetera : mirages et ravages de la pseudo-science

Les vaticinations de Neil Ferguson

Neil Ferguson, chercheur à l’Imperial College de Londres, est le pape de l’épidémiologie dans le monde, ou plutôt le pape des modèles mathématiques qui sont censés prévoir l’évolution des épidémies. En mars 2020, il a pris son bâton de missus dominici pour faire le tour des capitales européennes. A Stockholm, il a dit aux Suédois qu’ils auraient 100.000 morts s’ils ne confinaient pas la population ; ils n’ont pas suivi ses conseils ; ils ont eu seulement 6.000 morts, au lieu de 100.000, pendant la première épidémie, de mars à mai 2020.

Emmanuel Macron a été moins intelligent que les Suédois et il est passé d’un extrême à l’autre. Dans un premier temps, il a traité l’épidémie à la légère. Souvenez-vous :

26 février 2020, partie de balle au pied à Lyon, qui a eu lieu normalement en présence de 3.000 soutiens de l’équipe de Turin, alors que l’épidémie battait son plein dans le nord de l’Italie.

6 mars 2020, Macron et sa femme au théâtre.

11 mars 2020, discours de Macron à Paris, au Trocadéro, pour la “journée nationale d’hommage aux victimes du terrorisme” : “Nous ne renoncerons pas aux terrasses, aux salles de concert, aux fêtes de soir d’été. Nous ne renoncerons pas à la liberté.”

Mais, le lendemain, 12 mars 2020, Macron reçoit son “conseil scientifique” constitué à la hâte, de bric et de broc, quelques jours avant, le 5 mars, et le président dudit conseil, Jean-François Delfraissy, lui présente les prévisions de Ferguson pour la France : 300.000 à 500.000 morts, selon celui-ci, si on ne confine pas. Simon Cauchemez, émule de Ferguson à l’Institut Pasteur et autre membre du conseil scientifique, n’est pas en reste et annonce lui aussi des centaines de milliers de morts. Macron s’affole et, le soir même, sans plus attendre, prononce une allocution solennelle : fermeture des écoles et interdiction de rendre visite aux personnes âgées. Quatre jours plus tard, une fois passé le premier tour des élections municipales, il annonce le confinement général de la population. Les Français n’ont plus le droit de sortir de chez eux sans Ausweis.

S’il avait été un chef d’Etat digne de ce nom, au lieu de perdre les pédales, Macron aurait dû demander quelles avaient été dans le passé la qualité des prévisions modélistiques de Ferguson. Il aurait été édifié.

En 1996, Ferguson avait prédit qu’il y aurait 136.000 morts dues à la maladie de la vache folle. En réalité, il y en a eu quelques dizaines, et encore, ce n’est pas sûr, parce qu’auparavant la maladie de Creuzfeldt-Jacob n’était pas diagnostiquée et que, par exemple, l’une des prétendues victimes de la vache folle était un végétarien (qui aurait commis l’erreur de faire une fois, une seule, un écart de régime en allant dans un McDonald’s… on veut bien croire que c’est la cuisine – si l’on peut dire – du McDonald’s qui l’a tué, mais on n’a pas besoin de mettre en cause les vaches folles…).

En 2001, les délires mathématiques de Ferguson ont conduit à l’extermination de 6 millions de têtes de bétail pour contenir une épidémie de fièvre aphteuse. Au total, on n’a pas recensé plus de 2.000 cas.

En 2004, Ferguson a prévu que la grippe aviaire ferait 200 millions de victimes humaines. En comptant large, elle en a fait seulement 200, soit un million de fois moins.

En 2009, plus prudent, il annonçait 65.000 morts pour la grippe H1N1, qui n’en a fait que 18.000, trois fois moins ; et 300 en France, déjouant les alarmes du ministre de la santé, Roselyne Bachelot.

Il suffisait de se pencher sur les exploits de Neil Ferguson pour mesurer la confiance que l’on pouvait accorder à ses prévisions, toujours absurdes. Mais Macron a gobé les vaticinations de Ferguson et il a confiné les Français à partir du 17 mars 2020.

Les morts attribuées au covid-19 au cours de la première épidémie, en mars, avril et mai 2020, ont été au nombre de 30.000 environ, loin des 500.000 annoncées par Ferguson en l’absence de confinement. Passons sur le fait que ces statistiques sont gonflées et fallacieuses, puisque 94% des gens qui meurent après avoir été contaminés par le covid-19 avaient déjà une autre pathologie lourde (maladie cardio-vasculaire, diabète, insuffisance rénale…). La différence est-elle due au confinement ? L’exemple de la Suède suffit à répondre par la négative. Les éminents spécialistes que sont en France les professeurs Didier Raoult et Jean-François Toussaint n’ont eu de cesse de l’affirmer : les mesures sociales, confinement, couvre-feu, n’ont eu aucun effet sur la propagation de la maladie.

C’est facile à comprendre. On sait que le confinement favorise la contamination au sein de l’espace confiné, comme l’a rappelé l’université John Hopkins, et c’est même une des explications avancées pour la saisonnalité de la grippe, parce que l’on se confine chez soi en hiver. Le confinement réduit la contamination à l’extérieur, mais il accroît celle qui se produit chez soi, au sein du foyer.

On reconnaît un imbécile à ce qu’il se laisse berner deux fois de suite de la même façon. Selon ce critère, Macron est le roi. Dans son discours du 28 octobre 2020 où il a annoncé un second confinement, il a parlé de 400.000 morts en l’absence de confinement et il a affirmé : “Quoi qu’il arrive, il y aura au moins 9.000 malades en réanimation à la mi-novembre.” En réalité, il y a eu 4.900 malades en réanimation le 15 novembre 2020, moitié moins, et comme ces chiffres sont délibérément gonflés parce que l’on bourre les services de réanimation de “cas légers”, c’est-à-dire de gens qui ont seulement besoin d’oxygène et qui ne devraient pas y être, on mesure l’ampleur des erreurs de prévision, et cela, seulement quinze jours à l’avance.

Quant aux 400.000 morts, scénario absurde, il résultait des calculs des disciples de Ferguson à l’Institut Pasteur, sous l’autorité de Simon Cauchemez, institut qui, décidément, depuis le début de l’épidémie, est en train de ruiner le prestige qui s’attachait à son nom.

Pour le professeur Didier Raoult, les prévisions des modèles épidémiologiques relèvent de l’astrologie. Et encore, il est trop aimable, car l’astrologie ne se trompe qu’une fois sur deux, alors que les modèles épidémiologiques se trompent toujours…

Mais pourquoi donc les modèles préfèrent-ils le confinement ? Le professeur Jean-François Toussaint nous a révélé le secret : les modélisateurs introduisent dans leurs hypothèses un paramètre R0 qui définit le taux de reproduction de la maladie, c’est-à-dire le nombre de personnes qui seront contaminées par un malade, et ils supposent que R0 est divisé par 3 si on confine, ce qui est absurde ; les exponentielles font la différence… Autrement dit, le résultat en faveur du confinement résulte simplement de l’hypothèse de départ. La mystification est parfaite.

On nous rebat les oreilles avec le paramètre R0 et la prétendue immunité collective. L’un et l’autre ne sont que des artefacts des modèles et n’ont pas de réalité objective. Evidemment, on peut calculer ex post le taux de contamination, mais on ne peut pas le connaître ex ante, tant il peut varier selon les circonstances. Et tout ce que l’on peut dire, c’est que l’épidémie ralentit nécessairement au fur à mesure qu’elle progresse, puisqu’elle rencontre un terrain de moins en moins favorable, notamment parce qu’une partie de la population a déjà été contaminée et se trouve en conséquence immunisée, mais aussi pour toutes sortes d’autres raisons, et tout simplement parce que les personnes les plus exposées ont été atteintes en premier. Cette loi des rendements décroissants de l’épidémie est analogue à celle que l’on connaît en économie. Et si l’épidémie finit par s’éteindre, c’est aussi parce que le virus mute et que, quand il mute sur place, les virus les moins dangereux se répandent plus vite et ont tendance à remplacer les plus dangereux. Loi de virulence décroissante de l’épidémie, qui est aussi d’une portée générale. Le rhume, qui est souvent provoqué par un des quatre autres coronavirus en circulation, a sans doute été jadis aussi dangereux que le sars-cov-2, et l’on peut donc parier que celui-ci finira de même par devenir endémique et assimilable au rhume actuel.

Non seulement on n’a pas encore trouvé de modèles épidémiologiques valides, mais on peut affirmer qu’il est impossible que l’on en trouve jamais un, parce que le modèle le plus complexe l’est toujours infiniment moins que le phénomène complexe qu’il prétend décrire, à savoir ici l’épidémie. Les données sont mal connues, qu’il s’agisse du nombre de cas ou de la contagiosité de l’épidémie, laquelle peut varier en fonction de multiples circonstances, sociales, économiques ou météorologiques. On a parlé abondamment des “clusters”, en français, des foyers de contamination, et en effet la formation desdits foyers conditionne la dynamique de l’épidémie, mais, justement, leur formation est aléatoire et imprévisible.

Epistémologie des modèles mathématiques

Ce que j’ai dit des modèles mathématiques des épidémies peut être généralisé à tous les phénomènes complexes. C’est un principe épistémologique : aucun modèle mathématique, aussi perfectionné soit-il, aussi convaincant qu’il paraisse a priori, ne peut être tenu pour valide ex ante, c’est-à-dire avant d’être soumis à l’expérience, qui pourrait éventuellement le valider ex post. Il faut qu’il ait fait ses preuves, c’est-à-dire qu’il ait fait des prévisions valides, autrement dit des prévisions justes et non banales.

Il ne faut pas inverser la charge de la preuve : ce sont les modélisateurs qui doivent démontrer la pertinence de leurs modèles, ce n’est pas aux esprits critiques de prouver qu’ils sont faux.

Selon le mathématicien Bernard Beauzamy, “aucun des modèles mathématiques ne donne satisfaction”. “N’importe qui peut concevoir un ensemble de formules décrivant plus ou moins bien un phénomène réel (comme la propagation d’une épidémie). Toute la difficulté est dans la validation d’un tel modèle, en particulier sur des données différentes de celles qui lui ont donné naissance. Notre expérience est que seuls les modèles grossiers (nécessairement probabilistes) donnent satisfaction, et encore pas toujours. Un modèle fin, cherchant à décrire les lois de la physique, échouera nécessairement en pratique, tant ces lois sont complexes et les données insuffisantes.” [1]

Le célèbre mathématicien John von Neumann avait dit de son côté : « Avec quatre paramètres, je peux dessiner un éléphant ; avec cinq, je peux lui faire bouger la trompe. » [2]

Autrement dit, le fait qu’un modèle réussisse à rendre compte du passé, pour les données sur lesquelles il a été calibré, ne saurait suffire à prouver sa pertinence. A condition d’introduire un nombre suffisant d’équations et de paramètres, un modélisateur confirmé y parviendra toujours. Mais la capacité d’un modèle à rendre apparemment compte du passé ne prouve absolument pas qu’il puisse faire des prévisions valides.

On peut affirmer au contraire qu’aucun phénomène naturel ou social très complexe ne peut donner lieu à une modélisation mathématique valide, au sens où elle ferait des prévisions justes et non banales. Cela peut être déduit de la théorie du chaos déterministe, qui remonte au mémoire d’Henri Poincaré sur le problème des trois corps (1888) et qui a atteint le grand public dans les années 1970 sous le nom d’“effet papillon[ 3]. Selon la formule d’Edward Lorenz, “le battement d’ailes d’un papillon au Brésil est susceptible de provoquer une tempête au Texas”.

Pour que l’on mesure la portée de la très forte sensibilité aux conditions initiales, le mathématicien David Ruelle explique que l’on a calculé l’effet que produirait sur la dynamique d’un volume gazeux quelconque le fait de supprimer l’attraction gravitationnelle d’un électron placé à la limite de l’univers connu : en une infime fraction de seconde, on obtient un changement qualitatif dans les chocs entre les molécules du gaz. Il faut ensuite une minute environ pour qu’il y ait des modifications macroscopiques dans le genre de turbulences qui se produit au dessus d’un radiateur chaud. Il faut un jour pour que des changements sur des distances d’un centimètre s’étendent sur dix kilomètres. On estime que la structure du temps qu’il fait sur la terre sera bouleversée en moins de quinze jours [4].

Ce genre de calcul met une borne aux ambitions des météorologistes, qui ne peuvent espérer prévoir le temps avec quelque précision au delà d’une semaine ou deux. A l’évidence, un système chaotique est imprévisible, parce qu’il est impossible de connaître les conditions initiales avec une parfaite précision. Or, le chaos déterministe est omniprésent dans la nature et il suffit qu’une partie du phénomène obéisse à ses lois pour que la prévision soit impossible. Du reste, dans l’hypothèse favorable où le phénomène étudié échapperait parfaitement au chaos, il suffirait que sa complexité dépassât infiniment celle du modèle mathématique pour qu’il fût très peu probable que celui-ci pût être valide. Et, répétons-le, la charge de la preuve incombe au modélisateur, qui, jusqu’à présent, n’a jamais pu l’apporter, dans quelque domaine que ce soit.

La très grande sensibilité aux conditions initiales détruit un préjugé illégitime qui sous-tend l’historicisme et le scientisme du XIXe siècle, selon lequel les causes seraient forcément du même ordre de grandeur que les conséquences. Ce postulat était nécessaire pour que l’avenir soit prévisible et que l’homme puisse caresser l’illusion de se rendre maître de son destin. Il s’effondre avec l’irruption du chaos.

La mystification des modèles climatologiques

Donc, les modèles sont des outils suffisamment flexibles pour qu’on puisse leur faire dire à peu près n’importe quoi. Avec un peu d’ingéniosité, ils parviennent toujours à simuler le passé. Cela ne prouve nullement qu’ils soient en mesure de prévoir l’avenir. La capacité qu’ont les quelque dizaines de modèles numériques dont se sert le GIEC de simuler le climat des dernières décennies ne signifie pas qu’ils soient valables pour calculer les évolutions futures. Ils ont été paramétrés pour rendre compte des températures observées pendant vingt-cinq ans, entre 1975 et 2000. Mais il a fallu les ajuster pour rendre compte de la baisse des températures entre 1950 et 1975, en introduisant une hypothèse ad hoc, ce qui n’est pas bon signe : le rafraîchissement de ces vingt-cinq années-là serait la conséquence des émissions de poussières et autres particules microscopiques en suspension dans l’air, les aérosols, produits par l’industrie.

L’ennui, c’est que les modèles prévoyaient que la température continuerait à augmenter après l’an 2000, parallèlement au taux de gaz carbonique dans l’atmosphère. Or, ce n’est pas ce qui s’est passé : ces prévisions ont été démenties. La température moyenne de la terre a stagné jusqu’en 2020 depuis le maximum atteint en 1998, en dépit des annonces sensationnelles sur les prétendus records de chaleur. Le moins que l’on puisse dire est que cela est susceptible d’ébranler la confiance que l’on peut avoir dans les modèles du GIEC.

Les réchauffistes, comme on peut les appeler, disent que leurs modèles s’appuient sur des lois physiques incontestables. Ils oublient de préciser deux choses essentielles. D’une part, que les calculs sont conduits sur de vastes “cellules” découpées sur la surface terrestre et dans l’épaisseur de l’atmosphère et que les détails de la réalité leur échappent nécessairement. D’autre part, qu’une partie des équations est fondée sur des paramètres statistiques, car la réalité est trop complexe ou mal connue pour que l’on puisse tenter de l’interpréter autrement, c’est-à-dire par l’application directe des lois de la physique. C’est notamment le cas pour les nuages, qui jouent un rôle essentiel dans le climat, mais dont on ne connaît pas les lois de formation.

Le fait que les modèles du GIEC aillent tous dans le même sens ne surprendra pas ceux qui connaissent un peu les modèles macro-économiques, lesquels partent presque tous de la théorie keynésienne et prévoient donc que le revenu national va s’accroître et le chômage diminuer quand on augmente les dépenses publiques. Lesdits modèles keynésiens n’avaient pas vu venir la crise de 2008, mais ils ont quand même été jugés assez pertinents par les gouvernements pour inciter ces derniers à ouvrir les vannes du budget. On en a vu le résultat. Et quand on sait que la relance keynésienne, budgétaire et monétaire, qui a été réalisée en 2020 sous prétexte de compenser les effets désastreux des mesures de confinement, est de trois fois à six fois supérieure selon les pays à ce qui a été fait après la crise de 2008, il est permis de s’inquiéter pour l’avenir.

Pour leur part, les modèles du GIEC partent tous du présupposé que les émissions de dioxyde de carbone et des autres gaz émissifs, dits “à effet de serre”, doivent expliquer l’évolution du climat au cours des dernières décennies. Postulat réducteur. Il n’est pas étonnant qu’ils y parviennent, tant bien que mal, eu égard à la plasticité propre aux modèles. Ce postulat “carbocentriste” est-il juste ? Nul ne nie que le CO2 et les autres gaz à effet de serre exercent un “effet de couverture” qui tend à réchauffer la planète. Mais quelle est l’importance de cet effet ?

Le climatologue Marcel Leroux affirmait, pour sa part : “Pour 95%, l’effet de serre est dû à la vapeur d’eau. Le dioxyde de carbone, ou CO2, ne représente, quant à lui, que 3,62% de l’effet de serre, soit 26 fois moins que la vapeur d’eau. (…) l’effet de serre est donc essentiellement un phénomène naturel. Seule une faible proportion (…) peut être attribuée aux activités humaines et cela pour une valeur totale de 0,28% de l’effet de serre total, dont 0,12% pour le seul CO2, c’est-à-dire une proportion insignifiante, voire tout à fait négligeable. (…) l’homme n’est en aucune façon responsable du changement climatique.[5]

Les nuages ! Ils sont l’impasse fondamentale de la théorie nébuleuse du GIEC. Ses modèles supposent que l’augmentation de la température qui résulte de celle de la teneur en CO2 est amplifiée par l’évaporation de l’eau, qui renforce l’effet de serre, puisque la vapeur d’eau est le plus important des gaz émissifs. C’est cette rétroaction positive qui aboutirait à des prévisions de hausse de température de plusieurs degrés. Mais, plus il y a de vapeur d’eau dans l’air, plus il y a de nuages. Or, ceux-ci ont un double effet ; d’une part, ils accentuent l’effet de serre, autrement dit l’“effet couverture”, en absorbant l’infrarouge ; d’autre part, ils réfléchissent les rayons du soleil, c’est l’“effet parasol”. On pense que les nuages hauts, situés à plus de 6.000 mètres, ont plutôt tendance à réchauffer l’atmosphère, parce qu’ils sont peu denses et laissent passer les rayons du soleil ; en revanche, les nuages bas nous refroidissent, comme chacun peut le constater. Toute la question est de savoir comment les masses nuageuses vont se développer et se répartir en conséquence de l’accélération de l’évaporation.

Au fond, les carbocentristes sont victimes de l’“effet réverbère” : c’est l’histoire de cet homme qui cherche son trousseau de clés, la nuit, sous un réverbère ; un passant lui demande s’il est bien sûr de l’avoir perdu là ; non, répond-il, mais c’est le seul endroit où l’on voit clair !

Les modèles numériques du GIEC reposent en outre sur une accumulation d’hypothèses qui leur ôte toute crédibilité. Le professeur Bernard Beauzamy a dit le peu de considération qu’il avait, en tant que mathématicien, pour les modèles du GIEC, dans une note établie pour le secrétariat général de la défense nationale en 2001, note qu’il a actualisée en 2006 : “Les modèles employés (et c’est précisément notre métier de mathématicien que de les juger) sont à ce point sommaires, grossiers, empiriques, fallacieux, que les conclusions qui en sont tirées sont dépourvues de toute valeur prédictive ; seraient-ils mille fois plus précis qu’ils ne le permettraient toujours pas.[6]

La plaidoirie en défense que l’on trouve dans les écrits d’Hervé Le Treut est de nature à inspirer les plus grands doutes : “L’analyse des données est effectuée de manière quotidienne pour permettre les prévisions météorologiques… La qualité des prévisions, vérifiable quelques jours plus tard, constitue le meilleur indice possible de qualité des analyses.[7] Donc, la qualité des prévisions à 3 jours assurerait la qualité des prévisions à 30 ans… Mais quid des prévisions à 30 jours et à 300 jours ? On peut au contraire retourner l’argument d’Hervé Le Treut : l’incapacité des modèles à prévoir la météo à 30 jours prouve a fortiori leur incapacité à la prévoir à 30 ans. Jacques Villain, membre de l’Académie des sciences, écrit à ce propos : « Aux travaux des climatologues, une objection inévitable est celle soulevée par Claude Allègre dans un des ses livres : “J’ai peine à croire qu’on puisse prédire avec précision le temps qu’il fera dans un siècle alors qu’on ne peut pas prévoir celui qu’il fera dans une semaine.” Le paradoxe n’est qu’apparent, puisque la météorologie cherche à prévoir le temps à tel endroit et tel moment, alors que la climatologie s’intéresse à des valeurs moyennes sur une longue durée et une vaste région. La coexistence du chaos météorologique et de la stabilité climatologique, hypothèse non démontrée, est toutefois fortement suggérée par les calculs basés sur les modèles. » [8] Cette réponse au “paradoxe d’Allègre” est savoureuse. La question n’est pas en effet de savoir si le chaos est dans les modèles, mais s’il est dans la nature. Or, ce sont fondamentalement les mêmes modèles qui servent pour les prévisions à court terme, dites météorologiques, et les prévisions à long terme, dites climatologiques.

Les modèles du GIEC ne font que nous dire in fine ce qui était déjà postulé ab initio, l’effet diabolique du gaz carbonique produit par l’homme. C’est ici que la science rejoint le vaudou.

De la pseudo-science en général

La superstition mathématique fait des ravages. Elle impressionne les gens comme le faisait autrefois l’astrologie et ses formules compliquées. Mais il n’y a pas plus de rapport entre la théorie et la réalité dans un cas que dans l’autre.

Le lyssenkisme, nommé ainsi par référence au biologiste soviétique Trophime Lyssenko et auquel le CDH a consacré un prix de dérision, c’est la désinformation scientifique qui répond à une intention idéologique. Il est le fait d’un scientifique particulier ou d’une école de scientifiques, mais il ne suffit pas à créer une discipline scientifique distincte. Avec la pseudo-science, il en va autrement. La modélisation mathématique autosuffisante, qui produit des prévisions sans jamais les confronter aux faits qui se sont réellement produits, est une pseudo-science, qu’on l’applique à la climatologie, à l’épidémiologie, à l’économétrie, ou encore à l’écologie ou à la génétique. On peut parler d’une pseudo-science quand c’est toute une discipline qui est pseudo-scientifique. Une pseudo-science se définit par le fait qu’elle peut être réfutée, et non parce qu’elle serait irréfutable, en franglais “non-falsifiable”, selon la théorie absurde de Karl Popper, dont la réputation est usurpée. Ainsi, le marxisme et la psychanalyse sont des pseudo-sciences parce que le premier prévoyait la paupérisation du prolétariat, et la seconde promettait la guérison des malades. On a vu le résultat : le marxisme, 100 millions de morts, la psychanalyse, 100 millions de fous. On peut ajouter le pédagogisme à la liste des pseudo-sciences : 100 millions d’illettrés. La pseudo-science conduit toujours à la catastrophe parce qu’elle emprunte les habits de la science pour tromper, pour impressionner et pour faire illusion.

Alors, gardons foi dans la science, et protégeons-la des mirages de la pseudo-science qui la dénaturent et qui ont fait d’épouvantables ravages dans le monde.

Je vous appelle au combat pour la vérité, qu’il faut mener avec courage et lucidité contre l’idéologie cosmopolite, qui s’impose aux masses grâce aux mensonges de la pseudo-science.

Henry de Lesquen


[1]              La Lettre de la SCM [Société de calcul mathématique], décembre 2020, “Débat Villani-Beauzamy”.

[2]              Cité dans Benoît Rittaud, Le mythe climatique, Seuil, 2010, p. 151.

[3]               Cf. James Gleick, La Théorie du chaos – Vers une nouvelle science, Flammarion, 2008.

[4]              David Ruelle, “Déterminisme et prédicibilité”, in Pierre-Gilles de Gennes et alii, L’Ordre du chaos, Pour la Science, 1992.

[5]              “Entretien avec Marcel Leroux. La fable du réchauffement climatique”, La Nouvelle Revue d’histoire, n° 31, juillet-août 2007.

[6]              Bernard Beauzamy, Le réchauffement climatique : mystifications et falsifications, Société de calcul mathématique, 2001, 2006 (http://scmsa.pagesperso-orange.fr/rechauff.pdf).

[7]              Libres points de vue d’académiciens sur l’environnement et le développement durable, Académie des sciences, 25 novembre 2009, p. 9.

[8]              Ibid., pp. 23-4.

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